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Full text of "Souvenirs d'Allemagne: Lorely"

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OUVRAGES 

DE 

GÉRARD DE NERVAL 

PARUS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVT 

LÀ BOHÊME GALANTE. 1 vol. 

LES FILLES DU FEU 1 - 

LE MARQUIS DE FATOLLES 1 - 

SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. i - 



THÉÂTRE 

En société avec MERY 

LE CHARIOT D'ENFANT, drame en cinq actes, en vers. i vol. 
L*1MAG1ER DE HARLEM, drame en cinq actes. ... 1 — 



COVLOMKIBRS. — IMPRIMlWH DB A. MOUSaW 



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SOUVENIRS 

D'ALLEMAGNE 

^lORELY — 



GERARD DE NERVAL 




PARIS 

MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEOKS 

• VI TiriEIfnE, 3 BIS 

1860 

Tons droits réservés 

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A JULES iANIN 



Yoos la connaissez comme moi, mon ami, cette 
Lorely ou Loreki^ — la fée du Rhin, — dont les 
pieds rosés s'appaient sans glisser sur les rochers 
humides de Baccarach, près de Goblentz. Vous l'avez 
aperçue sans doute avec sa tête au col flexible, qui se 
dresse sur son coïps penché. Sa coiffe de velours 
grenat, à retroussis de drap d'or, brille au loin 
comme la crête sanglante du vieux dragon de TÉden. 

Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur 
ses blanches épaules, comme un fleuve d'or qui s'é- 
pancherait dans les eaux verdâtres du fleuve. Son 
genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de 
brocard, et ne laisse paraître que certains plis obscurs 
de l'étoffe verte qui se colle à ses flancs. 

Son bras gauche entoure négligemment la man- 

f 

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2 SOUVENIRS D'allemagn;e. 

dore des vieux Minnesaengers de Thuringe, et entre 
ses beaux seins, aimantés de rose, étincelle le ruban 
pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa 
tunique. Son sourire est doué d'une grâce invincible, 
et sa bouche entr'ouverte laisse échapper les chants de 
Tantique syrène. 

Je l'avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive 
où la vigne verdoie et jaunit tour à tour, relevée au 
loin par la sombre couleur déS' sapins et par la pierre 
rouge de ces châteaux et de ces forts, dont les balistes 
des Romains, les engins de guerre de Frédéric Barbe- 
rousse et les canons de Louis XIY ont édenté les 
vieilles murailles. 

Hé bien, mon ami, cette fée radieuse des brouil- 
lards, cette ondine fatale comme toutes les nixes du 
Nord qu'a chantées Henri Heine, elle me fait signe 
toujours : elle m'attire encore une foisi 

Je devrais me méfier pourtant de sa grâce tromi- 
peuse, — car son nom même signifie en même temps 
charme et mensonge; et une fois déjà je me suis 
trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans 
mes amours, et bien tristement réveillé d'un songe 
heureux qui promettait d'être éternel. 

On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié^ 
d'abord inquiète, m'a conféré d'avance des honneurs 
que je ne me rappelle qu'en rougissant, mais dont 
plus tard peut-être je me croirai plus digne. 

Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans, 
— et cela n'est pas sans rappcfrt avec certaines parties 
du livre que je publie aujourd'hui. Permettez-moi 
dpnc 4e citer quelques ligpes de cette biographie an** 

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A JULBS JANIN. 3 

iicipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que 
des yeux de Pâme. 

« Ceux qui Tout connu pourraient dire au besoin 
toute la grâce et toute l'innocence de ce gentil es- 
prit qui tenait si bien sa place parmi les beaux es- 
prits contemporains. Il avait à peine trente ans, et 
il s'était fait, en grand silence, une renommée hon- 
n6te et loyale, qui ne pouvait que grandir. C'était 
tout simplement, mais dans la plus loyale acception 
de ce mot-là : la poésie, un poëte, un rêveur, un de 
ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, 
à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en ma- 
riage même sa fille borgne et bossue; en le voyant 
passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l'ima- 
gination éveillée, l'œil à demi-fermé^ Phomme sage, 
ce qu'on appelle des hommes sages , se dit à lui- 
même : — Quel bonheur que je ne sois pas fait 
ainsi! 

« Il vivait au jour le jour, acceptant avec recon- 
naissance, avec amour, chacune des belles heures de 
la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été 
riche un instant, mais par goût, par passion, par 
instinct, il n'avait pas cessé de mener la vie des plus 
pauvres diables. Seulement il avait obéi plus que 
jamais au caprice, à la fantaisie, à ce merveilleux 
vagabondage dont ceux-là qui l'ignorent disent tant 
de mal. Au lieu d'acheter avec son argent de la terre, 
une maison, un impôt à payer, des droits et des 
devoirs, des soucis, des peines et l'estime de ses 

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ft SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

voisins les électeurs (1), il avait acheté des morceaux de 
toiles peintes, des fragments de bois vermoulu, toutes 
sortes de souvenirs des temps passés, un grand lit de 
chêne sculpté de haut en bas; mais le lit acheté et 
payé, il n'avaijLplus eu assez d'argent pour acheter 
de quoi le garnir, et il s'était couché, non pas dans 
son lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d'em- 
prunt. Après quoi, toute sa fortune s'en était allée 
pièce à pièce, comme s'en allait son esprit, causerie 
par causerie , bons, mots par bons mots ; mais 
une causerie innocente, mais des bons mots sans 
malice et qui ne blessaient personne. Il se réveillait 
en causant le matin, comme l'oiseau se réveille en 
chantant, el en voilà pour jusqu'au soir. Chante 
donc, pauvre oiseau sur la branche; chante et ne 
songe pas à l'hiver ; — laisse les soucis de l'hiver à la 
fourmi qui rampe à tes pieds. 

« Il serait impossible d'expliquer comment cet 
enfant, car, à tout prendre, c'était un enfant, savait 
tant de choses sans avoir rien étudié, sinon au ha- 
sard, par les temps pluvieux, quand il était seul, 
l'hiver, au coin du feu. Toujours est-il qu'il était 
très- versé dans les sciences littéraires. Il avait de* 
viné Tantiquité, pour ainsi dire, ^t jamais il ne 
s'est permis de blasphème contre les vieux dieux 
du vieil Olympe; au contraire, il les glorifiait en 
mainte circonstance, les reconnaissait tout haut 
pour les vrais dieux, et disant son med culpâ de 

(1) Électeur en 1830, — électeur de naissance, et il ne s*en est 
Jamais vanté..., mais il ne s*est guère permis la vie des pauvres 
diables qu*à ses moments de loisir. — ' Ed. 

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A JULBS lANIN. « 

tootes ses hérésies poétiques. Car en même* temps 
qu'il célébrait Homère et Virgile, comme on raconte 
ses visions dans la nuit, comme on raconte un beau 
songe d'été , il allait tout droit à Shakspeare , à 
Goethe surtout, si bien qu'un beau matin, en se 
frottant les yeux, il découvrit qu'il savait la langue 
allemande dans tous ses mystères, et qu'il lisait cou- 
ramment le drame du docteur Faust. Vous jugez de 
son étonnement et du nôtre. Il s'était couché la veille 
presque Athénien, il se relevait le lendemain un 
Allemand de la vieille roche. Il acceptait non-seule- 
ment le premier, mais encore le second Faust; et 
cependant nous autres, nous lui disions que c'était 
bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les 
deux Faust, il les a commentés, il les a expliqués à 
sa manière; il voulait en faire un livre classique, 
disait-il. Souvent il s'arrêtait en pleine campagne, 
prêtant Toreille, et dans ces lointains lumineux que 
loi seul il pouvait découvrir, vous eussiez dit qu'il 
allait dominer tous les bruits, tous les murmures, 
toutes les imprécations, toutes les prières venus à 
travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté 
tdu Rhin. 

« Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu 
toutes les fantaisies, il avait obéi à tous les caprices. 
Vous lui pouviez appliquer toutes les douces et folles 
histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier et.dans 
la mansarde, tous les joyeux petits drames du grenier 
où Ton est si bien à vingt ans, et encore c'eût été 
vous tenir un peu en deçà de la vérité. Pas un jeune 
homme, plus que lui, n'a été facile à se lier avec ce 

1. 

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6 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

qui était jeune et beau et poétique; l'amitié lui 
poussait comme à d'autres l'amour, par folles bouf- 
fées; il s'enivrait du génie de ses amis comme on 
s'enivre de la beauté de sa maîtresse I Silence I ne 
Tinterrogez pas! oîi va-t^ilT Dieu le sait. A quoi 
rôvc-t-il? que veutril? quelle est la grande idée qui 
Foccupeà cette heure? Respectez sa méditation, je 
vous prie, il est tout occupé du roman ou du poëme 
et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans 
sa têle ces turbulentes amours; il dispose tous ces 
événements amoncelés; il donne à chacun son rêve, 
son langage, sa joie ou sa douleur. — Eh bien ! Er- 
nest, qu'as-tu fait? Moi j'ai tué cette nuit cette pauvre 
enfant de quinze ans, dont tu m'as conté l'histoire. 
Mon cœur saigne encore, mon ami^ mais il le fallait; 
cette enfant n^avaît plus qu'à mourir ! -^ Et toi, cher 
Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune héros que nous 
avons laissé dans la bataille philosophique ? Si j'étais 
à ta place, je le rappellerais de l'Université, et je lui 
donnerais une maîtresse. Telles étaient les grandes 
occupations de sa vie : marier, élever, accorder entre 
eux toutes sortes de beaux jeunes gens, tous frais 
éclos de l'imagination de ses voisins ; il se passionnait 
pour les livres d'autrui bien plus que pour ses propres 
livras; quoi qu'il fît, il était tout prêt à tout quitter 
pour vous suivre. — Tu as une fantaisie, je vais me 
promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant 
que tu resteras à la maison à te réjouir; et quand il 
avait bien promené votre poésie, çà et là, dans les 
sentiers que lui seul il connaissait, au bout de huit 
jours, il vous ta ramenait calme ^ reposée^ !a tête 

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A JULES JANIN. 7 

couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds 
lavés dans la rosée du matin, la joue animée au soleil 
du midi. Ceci fait, il revenait tranquillement à sa 
propre fantaisie qu'il avait abandonnée, sans trop de 
façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien 
de la prose et des vers! admirable vagabond dans le 
royaume de la poésie I braconnier sur les terres d'au- 
trui I Hais 41 abandonnait à qui les voulait prendre les 
beaux faisans dorés qu'il avait tués ! 

€ Une fois il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours 
été son grand rêve. H part; il arrive à Vienne par un 
beau jour pour la science, par le carnaval officiel et 
gigantesque qui se fait là-bas* Lui alors il fat tout 
étonné et tout émerveillé de sa découverte. Quoi I une 
ville en Europe où Ton danse toute la nuit, oii Ton 
boit tout le jour, oii l'on fume le reste du temps de 
Texcellent tabac Quoi I une ville que rien n'agite, ni 
les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent, 
ni les inquiétudes du lendemain 1 une ville oii les 
femmes sont belles sans art, où les philosophes parlent 
comme des poètes, où les poètes pensent comme des 
philosophes, où personne n'est insulté, pas même 
l'empereur, où chacun se découvre devant la gloire^ 
où rien n'est bruyant , excepté la joie et le bonheur I 
Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne cher- 
cha pas autre chose. Il disait que son voyage avait as* 
sez rapporté. Son enthousiasme fut si grand et s^ 
calme qu'il en fut parlé à M. de Metternich. M. de 
Mcttemich voulut le voir et le fit inviter à sa maison 
petit' tel jouTè l\ répondit à l'envoyé de son altesse qu'il 
était bien fôché, mais que justement, ce jour-là, il ^ 

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$ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

lait entendre Strauss qui jouait avec tout son orchestre 
une valse formidable de Liszt, et que, le lendemain, 
il devait se trouver au concert de madame Pleyel, qu'il 
devait conduire lui-même au piano^ mais que le sur- 
lendemain il serait tout entier aux ordres de son al- 
tesse. En conséquence, il ne fut qu'au bout d'un mois 
chez le prince. Il entra doucement, sans se faire an- 
noncer ; il se plaça dans un angle obscur, «regardant 
toutes choses et surtout les belles dames; il prêta To- 
reille sans mot dire à l'élégante et spirituelle conver- 
sation qui se faisait autour de lui ; il n'eut de con* 
tradiction pour personne, — il ne se vanta ni des 
chevaux qu'il n'avait pas, — ni de ses maisons ima- 
ginaires, — ni de son blason, — ni de ses amitiés il- 
lustres; il se donna bien de garde de mal parler de 
quelques hommes d'élite dont la France s'honore en- 
core à bon droit. — Bref, il en dit si peu et il écouta 
si bien, que M. de Metternich demandait à la 6n de 
1^ soirée quel était ce jeune homme blond, bien élevé, 
si calme, au sourire si intelligent et si bienveillant à 
la fois, et quand on lui eut répondu : — C'est un 
homme de lettres français, monseigneur ! M. de Met- 
ternich, tout étonné, ne pouvait pas revenir d'une ad- 
miration qui allait jusqu'à la stupeur. 

a Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peut- 
être, mais les circonstances changèrent, et 41 revint 
après quelques mois de l'Allemagne en donnant toutes 
sortes de louanges à cette vie paisible, studieuse et 
cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait par- 
tagée. Le sentiment de l'ordre, uni à la passion, lui 
était venu en voyant réunis tout à la fois tant de cal me 

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A IULES JANIN. 9 

^ et tant de poésie. Il avait bien mieux fait que de dé- 
couvrir dans la poussière des bibliothèques quelques 
vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne ; il 
avait découvert comment la jeune Allemagne, si fou- 
gueuse et si terrible, initiée à toutes les sociétés se- 
crètes, qui s'en va le poignard à la main, marchant 
incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand» 
quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue ré- 
volutionnaire, s'en revient docilement à l'obéissance, 
à l'autorité, à la famille. — Double phénomène qui a 
sauvé TAllemagne et qui la sauve encore aujourd'hui. 
€ Toujours est-il que notre ami se mit à songer sé- 
rieusement à ce curieux miracle, dont pas une nation 
moderne ne lui offrait l'analogie, à toute cette turbu- 
lence et à tout ce sangfroid, et que de cette pensée- 
là, longtemps méditée^ résulta un drame, un beau 
drame sérieux, solennel, complet. Mais vous ne sauriez 
croire quel fut l'étonnement universel quand on ap- 
prit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet amou- 
reux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame I 
lui un drame, un drame ou l'on parle tout haut, oii 
l'on aime tout haut, un drame tout rempli de trahi- 
sons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons 
donc, vous êtes dans une grave erreur, mon pauvte 
homme. Moi qui vous parle, pas plus tard qu'hier, j'ai 
rencontré Gérard dans laforêt de Saint-Germain, à che- 
Tal sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère 
à arranger des coupsde théâtre, je vous jure; il regar- 
dait tout à la fois le soleil qui se couchait et la lune qui 
se levait, et il disait à celui-là : — Bonjour, monsienri 
-^ A celle-là : — Bonne nuit, madame I Pendant 

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tO SOUVENIRS DULLEMâGNë. 

te temps Tâne heureux broutait le cytise en fleurs. 
4( Et comme il avait dit, il devait faire. Tout en sou- 
riant à son aise, tout en vagabondant selon sa cou* 
tume, et sans quitter les frais sentiers non frayés qu'il 
savait découvrir, même au milieu des turbulences 
contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne 
lui coûta pour arriver à son but solennel. Il avait dis* 
posé sa fable d*mie main ferme^ il avait écrit son dia- 
logue â*un style éloquent et passionné; il n*avait 
reculé devant pas un des mystères du carbonarisme 
allemand, seulement il les avait expliqués et com« 
mentes avec sa bienveillance accoutumée. Voilà tout 
son drame tout fait. Alors il se met à le lire, 
il se met à pleurer, il se met à trembler, tout 
comme fera le parterre plus tard. II se passionne pour 
rhéroïne qu'il a faite si belle et si touchante; il prend 
en main la défense de son jeune homme, condamné à 
l'assassinat par le fanatisme; il prête l'oreille au fond 
de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il 
n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la 
muse belliqueuse de Kœrner. Si bien qu'il recula le 
premier devant son œuvre. Une fois achevée, il la 
laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux 
fauteuils sans dossiers, ses vieilles tables boiteuses, 
tous ces vieux lambeaux entassés cà et là avec tant 
d*amour , et que déjà recouvrait l'araignée de son 
transparent et frêle linceul. Ce ne fut qu'à force de 
sollicitations et de prières, que le théâtre pût obtenir 
ce drame,* intitulé Léo Burckart. Il ne voulait pas 
qti'on le jouât. li disait que cela lui brisait le cœur 
de voir les enfants de sa création exposés sur Uû 

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A JULES JANIN. il 

théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal. De 
rhaile, disait-il, pour remplacer le soleil I Des para- 
vents pour remplacer la verdure; la première venuet 
qai usurpe le nom de ma chaste jeune fille, et pour 
mon héros, un grand gaillard en chapeau gris qu'il 
fout aller chercher à Testaminet voisin l Bref, toutes 
les peines que se donnent les inventeurs ordinaires 
pour mettre leurs inventions au grand jour, il se les 
donnait, lui, pour garder les siennes en réserve. Le 
jour de la première représentation de Lia Burokatt^ 
il a pleuré. — Au moins, disait-il, si j'avais été sif- 
flé, yaurais emporté ces pauvres êtres dans mon man- 
teau; eux et moi, nous serions partis à pied pour 
l'Allemagne, et une fois là, nous aurions récité en 
chœur le super flumina Babylonii I II avait ainsi à 
son service toutes sortes de paraboles et de consolations; 
il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter mille 
discours pleins de grâce et de charme; mais il fau- 
drait avoir dans Tesprit un peu de la poésie qu'il avait 
dans le cœur^ pour vous les raconter. 

« Je vous demande pardon si je vous écris, un peu 
au hasard, cette heureuse et modeste biographie; 
mais je vous récris comme elle s'est faite, au jour le 
jour, sans art, sans préparation aucune, sans une 
mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou 
d'envie. Un enfant bien né, et naturellement bien 
élevé, qui serait enfermé dans quelque beau jardin des 
hauteurs de Florence , au jnilieu des fleurs, et tenant 
sous 9»s yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés, n'au« 
rait pas de plus honnêtes émotions et de plus saints 
ravissements que le jeune homme dont je vous parie, 

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12 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Seulement il faisait naître les fleurs sur son passage, 
c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux 
chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante, il en savait 
découvrir sur la terre et dans le ciel. Il devinait leur 
profil imposant dans les nuages , il s'asseyait à leur 
ombre; il savait si bien les décrire qu'il vous les 
montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne 
les eussiez vus de vos yeux. Tel il était; etsi Jbienque 
pas un de ceux qui l'ont connu ne se refuserait à 
ajouter quelque parole amie à cet éloge* » 

Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Alle- 
magne, — jusqu'en cette froide Silésie, où reposent 
les cendres de ma mère, jusqu'à cette Bérésina glacée 
où mon père lutta contre lalnort, voyant périr autour 
de lui les braves soldats ses compagnons , — m'avait 
rempli tour à tour de joie et de mélancolie. Quand 
j*ai traversé de nouveau les vieilles forêts de pins et 
de chênes et les cités bienveillantes où m'attendaient 
des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur per- 
suader que j'étais moi-môme. On disait : « Il est mort, 
quel dommage I une vive intelligence, bonne surtout, 
sympathique à notre Allemagne , comme à une se- 
conde mère, — et que nous apprécions seulement de- 
puis son dernier instant illustré par Jules Janin... Et 
vous qui passez parmi nous , pourquoi dérobez-vous 
la seule chose qu'il ait laissée après lui , un peu de 
gloire autour d'un nom. Nous les connaissons trop ces 
aventuriers de France, qui se font passer pour des 
poètes, vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans 
nos cercles et dans nos salons ! » Voilà ce que m'avaient 
valu les douze colonnes du Journal des Débats, seul 

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A JD^ES JANIN, iZ 

toléré par les chancelleries; — et dans les villes où 
j'étais connu personneUenient , on ne m'accueillait 
pas sans quelque crainte en songeant aux vieilles lé- 
gendes germaniques de vampires et de morts-fiancés. 
Tous jugez s'il était possible que, là même, quelque 
&ottrjfeoifm^accordât sa fille borgne ou bossue. C'est 
la convictiou de cette impossibilité qui m'a poussé 
vers l'Orient 

Je serais toutefois plus Allemand encore que vous 
ne pensez si j'avais intitulé la présente épitre : Lettre 
d'un mort, ou Extrait des papiers d'un dé funi, d'a- 
près l'exemple du prince Puckler-Muskau. 

C'est pourtant ce prince fantasque et désormais m^- 
diatisé, qui m'avait donné l'idée de parcourir l'A- 
frique et TAsie. Je l'ai vu un jour passer à Vienne, 
dans une calèche que le monde suivait. Lui aussi, 
avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de 
panégyriques et commença sa réputation ; — par le 
fait, il avait traversé deux fois le lac funeste de Karon^ 
dans la province égyptienne du Fayoum. Il ramenait 
d'Egypte une Abbyssinienne cuivrée qu'on voyait as- 
sise sur le siège de sa voiture à côte du cocher. La 
pauvre enfant frissonnait sous son habbarah qua- 
drillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis 
et les boulevards de la porte de Carinthîe, et con- 
templait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les 
gazonsetles longues allées d'oimes poudrés à blanc. 

Cette promenade a clé un des grands diverti>sf- 
ments de la société viennoise, et je ne sais si le regard 
éclatant de l'Abyssinienne ne fut pas encore pour moi 
un des coups d'œil vainqueurs de la trompeuse Lorejy. 

2 

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ià SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Depuis ce jour je ne fis que rêver à TÔrient, comme 
vous l'avez dit dans la suite de votre article, et je me 
promenais tous les soirs pensif le long de ce Danube 
orageux qui touche au Rhin par ses sources el par ses 
bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore. 

Alors j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette 
société qui vivait encore en plein dix-huitième siècle, 
et qui ne prévoyait ni sa révolutibn sanglante, — ni 
les révoltes de ces magyars chamarés de -velours et 
d'or, avec leurs boutons d'opale el leurs ordres de 
diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, ar- 
tistes ou poëtes, — adorant madame Pleyel, admirant 
Listz et Bériot. Je vous adressais alors les récits de nos 
fêtes, de nos amitiés, de nos amours, et certaines con- 
sidérations sur le Tokay et le Johannisberg, qui vous 
ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de 
Metternich. Ici se trouve une erreur dans votre article 
biographique. J'ai rencontré iien des fois ce diplo- 
mate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez 
lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie, 
peut-être l'ai-je complimenté sur ses vignes du Da- 
nube et du Rhin, voilà tout. Il est des instants où les 
extrêtnes se rapprochent sur le terrain banal des con- 
venances... 

Finissons ce bavadarge, et louons encore une fois 
ce joyeux Rhin, qui touchemaintenant à Paris, et qui 
sépare en les embrassant ses deux rives amies. Ou- 
blions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions 
pas désormais de ceiiehéWe auxregards irrésistibles 
que nous n'admirons plus avec les yeux de la première 
jeunesse! 

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SENSATIONS 

D'UN VOYAGEUR ENTHOUSIASTE 



DU RHIN AU MEIN 



U STRASBOURG 



Vous comprenez que la première idée du Parisien 
qui descend de voiture à Strasbourg est de demander 
à voir le Rhin ) il s'informe, il se bâte, il fredonne 
avec ardeur le refrain semi-germanique d'Alpbonse 
Karr : « Au Rbin I au Rhin I c'est là que sont nos 
Tignes I » Mais bientôt il apprend avec stupeur que le 
Rhin esl encore à une lieue de la viUe. Quoi I le Rhin 
ne baigne pas les murs de Strasbourg, le pied de sa 
vieille cathédrale?... Hélasl non. Le' Rhin à Stras- 
bourg et la mer à Bordeaux sont deux grandes erreurs 
du Parisien sédentaire. Mais, tout moulu qu'on est du 
voyage, le moyen de rester une heure à Strasbourg 

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16 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

sans avoir vu le Rhin? Alors on traverse la moitié de la 
ville, et Ton s'aperçoit à peine que son pavé de cail- 
loux est plus rude et plus raboteux encore que Tinégal 
pavé du Mans, qui cahotait si durement la charrette du 
Roman comique. On marche longtemps encore à 
travers les diverses fortifications^ puis on suit une 
chaussée d'une demi- lieue, et quand on a vu dispa- 
raître enfin derrière soi la ville tout entière, qui n'est 
'plus indiquée à l'horizon que par le doigt de pierre 
de son clocher, quand on a traversé un premier bras 
du Rhin, large comme la Seine, et une île verte de 
peupliers et de bouleaux, alors on voit couler à ses 
pieds le grand fleuve, rapide et frémissant, et portant 
clans ses larmes grisâtres une tempête éternelle. Mais 
de l'autre côté, là-bas à l'horizon, au bout du pont 
mouvant de soixante bateaux, savez-vous ce qu'il y 
a?... Il y a l'Allemagne! la terre ië Gœthe et de 
Schiller, le pays d'Hoffmann; la vieille Allemagne, 
notre mère à tous!... Teutonia.., 

N'est-ce pas là de quoi hésiter avant de poser le 
pied sur ce pont qui serpente, et dont chaque barque 
est un anneau ; l'Allemagne au bout? Et voilà encore 
une illusion, encore un rêve, encore une vision lumi- 
neuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers 
magique que nous avait créé la poésie !... Là, tout se 
trouvait réuni, et tout plus beau, tout plus grand, plus 
riche et plus vrai peut-être que les œuvres delà nature 
et de TarU Le microcosmos du docteur Faust nous ap- 
paraît àtousau sortir du berceau ; mais, àchaquepasque 
nous faisons dans le monde réel, ce monde fantastique 
perd un de ses astres, une de ses couleurs, une de ses 

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DU HHIN AU MBIN. i7 

régions fabuleuses. Ainsi, pour moi, déjà bien des 
contrées du monde se sont réalisées, et le souvenir 
qu'elles m'ont laissé est loin d'égaler les splendeurs 
du rêve qu'elles m'ont fait perdre. Mais qui pourrait 
se retenir pourtant de briser encore une de ces portes 
enchantées, derrière lesquelles il n'y a souvent qu'une 
prosaïque nature, un horizon décoloré? N'imagine-t- 
OD pas, quand on va passer la frontière d'un pays, 
qu'il va tout à coup éclater devant vous dans toute la 
splendeur de son sol, de ses arts et de son génie?... Il 
n'en est pas ainsi, et chaque nation ne se découvre à 
l'étranger qu'avec lenteur et réserve, laissant tomber 
ses voiles un à un comme une pudique épousée. 

Tout en songeant à cela, nous avons traversé le 
Rhin ; nous voici sur le rivage et sur la fronlière ger- 
manique. Rien ne change encore; nous avons laissé 
des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici ; seule- 
ment ceux de France parlaient allemand, ceux de 
Bade parlent français; c'est naturel. Kehl est aussi 
une petite ville toute française, comme toutes les 
villes étrangères qu'avoisinent nos frontières. Si nous 
voulons observer une ville allemande , retournons à 
Strasbourg, 

Aussi bien il n'existe à Kehl que des débitants de 
tabac. Vous avez là du tabac de tous les pays, et même 
du tabac français vraie régie, façon de Paris, passé 
en contrebande sans doute, et beaucoup meilleur que 
tous les autres; les étiquettes sont très-variées et très- 
séduisantes, mais les boîtes ne recèlent que de ce 
même caporal, autrement nommé chiffonnier. Il 
n'y a donc point de contrebande à faire, et il faut 

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IS SOUVii;NIHB D'ALLEMAGNE. 

bien rapasser, pur de tout crime, devant les douanes 
de^ deux pays* 

Mais, pour votre retour, les douaniers vous deman- 
dant deux kreutzers (prononcez kritch) ; vous donnez 
dwx sous, et Ton vous rend une charmante petite 
médaille* ornée du portrait du grand- duc de Bade, et 
représentant la valeur d'un kreutzer. Vous avec donc 
fait une première fois connaissance avec la monnaie 
allemande; puissiez-vous vous en tenir là 1 

La seconde idée du Parisien, après avoir vu le Rhin 
et foulé la terre allemande, se formule tout d'abord 
devant ses yeux quand il se retourne vers la France, 
car les rocs dentelés du clocher de Strasbourg, comme 
dit Victor Hugo, n'ont pas un instant quitté l'horizon. 
Seulement les jambes du voyageur frémissent quand 
il songe qu'il a bien une lieue à faire en ligne horizon* 
taie, mais que du pied de Téglise il aura* presque une 
lieue encore en ligne perpendiculaire. A l'aspect d'un 
clocher pareil, on peut dire que Strasbourg est une 
ville plus haute que large; en revanche, ce clocher 
est le seul qui s*élance de l'uniforme dentelure des 
toil^; nul autre édifice n'ose même monter plus haut 
que le premier étage de la cathédrale, dont le vaisseau, 
surmonté de son mât sublime, semble flotter paisible- 
t(m{ sur ui^e mer peu agitée* 

£n rentrant dans la ville, on traverse la citadelle aux 
portes sculptées, oii luit encore le soleil de Louis XIV, 
n^c pluribns impur n La place contient un village 
complet, à moitié militaire, à moitié civil. Dans Stras- 
)|ourg I apràs avoir passé la seconde porte , on suit 
liWgtwni^ I^ grilles de rarse^al , qui [déploie une 

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DU RHIN AD ME^N. i9 

osteotation de canons vraiment formidable pour Vé- 
tranger qui entre en France. II y a là peut-être six 
cents pièces de toutes dimensions, écurées comme des 
chaudrons, et des amas de boulets à paver toute la 
ville. Mais bâtons-nous vers la catbédrale, car le jour 
commence abaisser. 

Je fais ici une tournée de flâneur et non desdescrip*» 
tions régulières. Pardonnez-moi de rendre compte de 
Strasbourg comme d'un vaudeville. Je n'ai ici nulle 
mission artistique ou littéraire, je n'inspecfe pas les 
monuments, je n'étudie aucun système pénitentiaire, 
je ne me livre à aucune considération d'histoire ni de 
statistique, et je regrette seulement de n'être pas 
arrivé à Strasbourg dans la saison du jambon, de la 
sauercraut et du foie gras. Xb me refuse donc a toute 
description de la cathédrale : chacun en connaît les 
gravures, et quant à moi, jamais un monument dont 
j'ai vu la gravure ne me surprend à voir; mais ce que 
la gravure ne peut rendre, c'est la couleur étrange de 
cet édi6ce, bâti de cette pierre rouge et dure dont sont 
faites les plus belles maisons de l'Alsace. En vieil- 
lissant, cette pierre prend une teinte noirâtre, qui 
don[)iDe aujourd'hui dans toutes les parties saillantes 
et découpées de la cathédrale. 

Je ne vous dirai ni l'âge ni la taille de cette église, 
que vous trouverez dans tous les itinéraires possibles; 
mais j*ai vu le clocher de Rouen et celui d'Anvers 
avant celui de Strasbourg, et je trouve sans préférence 
que ce sont là trois beaux clochers. Que dis-je? celui 
de la cathédrale de Rouen n'est qu'une flèche^ encore 
est-elle démolie^ et figurée seulement aujourd'hui en 

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20 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

fer creux ; le parallèle ne peut donc s'établir qu'avec 
le clocher d'Anvers. Ce dernier est d'un gothique plus 
grandiose, plus hardi, plus efQorescent. On distingue 
dans le clocher de Strasbourg une noinutie de détails 
fatigante. Toutes ces aiguilles et ces dentelures régu- 
lières semblent appartenir à une cristallisation gigan- 
tesque. Quatre escaliers déroulent leurs banderoles le 
long du cône principal, et l'ascension dans cette cage 
de pierre, dont les rampes, les arêtes et les découpures 
à jour n'ont guère en général que la grosseur du bras, 
veut une certaine hardiesse que tous les curieux n'ont 
pas. Pourtant la pierre est dure comme du fer, et l'es- 
calier de ia plus haute flèche ne tremble point, comme 
celui d'Anvers, où les pierres mal scellées font jouer 
leurs crampons de fer d'une manière inquiétante. 

De la dernière plate-forme, le panorama qui se dé- 
roule est fort beau ; d'un côté les Vosges, de l'autre 
les montagnes de la forêt Noire, les unes et les autres 
boisées de chênes et de pins; le Rhin dans un cours 
de vingt lieues, les premières masses touffues de la 
forêt des Ardennes, et puis un damier de plaines les 
plus vertes et les plus fraîches du monde, ou serpente 
nUe, petite rivière qui traverse deux fois Strasbourg. 
A vos pieds, la ville répand inégalement ses masses de 
maisons dans l'enceinte régulière de ses fossés et de 
ses murs. L'aspect est monotone et ne rappelle nulle- 
ment les villes de Flandre^ dont les maisons peintes, 
sculptées et quelquefois dorées, dentellent l'horizon 
avec une fantaisie toute orientale. Les grands carrés 
des casernes, des arsenaux et des places principales, 
jettent seuls un peu de variété dans ces fouillis de 

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DU RHIN AU HEIN. 31 

toits revêtus d'une brique terreuse et troués presque 
tous de trois ou quatre étages de lucarnes. On ne ren- 
contre d'ailleurs aucune ville remarquable sur cette 
immense étendue de pays; mais comme il y a dans 
les belvéders quelque chose qu'on n'aperçoit jamais 
que quand le temps est très-pur, le cicérone prétend 
qu'on peut voir à de certains beaux jours le vieux 
château de Baden sur sa montagne de pins. 

A Fourvières, de même, on prétend qu'il est pos« 
sible de distinguer les Alpes; à Anvers, Rotterdam; 
au phare d'Ostende, les cotes d'Angleterre. Tout cela 
n'est rien : à Rome, on vous jure que vous pourrez, 
du haut de la boule d'or de Saint-Pierre, voir à l'ho- 
rizon les deux mers qui baignent les États romains. II 
y a partout des nuages complaisants qui se prêtent 
d'ailleurs à de pareilles illusions. 

Tout l'extérieur de l'église est restauré avec un soin 
extrême; chaque statue est à sa place; pas une arrête 
n'est ébréchée, pas \ine cote n'est rompue; les deux 
porles- latérales sont des chefs-d'œuvre de sculpture 
et d'architecture; l'une, est mauresque, l'autre est by- 
zantine, et chacune est bien préférable à IMmmense 
façade, plus imposante par sa masse qu*originale pair 
les détails. Quant à l'intérieur, le badigeon y règne 
avec ferveur, comme vous pensez bien; tout clergé 
possible tenant à habiter avant tout une église bien 
propre et bien close. Les vitraux sont, en général, ré- 
parés selon ce principe , et répandent çà et là de 
grandes plaques, de clarté qui sont les marques de 
cette intelligente restauration ; le dix-huitième siècle 
avait commencé l'œuvre en faisant disparaître l'abside 

s. 

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H SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

galbiqqe sous une décoration en style pompadour, 
qm Vm doit, ainsi que lea bâtiments derarchevêché, 
m eârdinal de Roban. 

Kab j'ai promis de ne point décrire, et je vais me 
replonger en liberté dans les rues tortueuses de la 
ville» Le premier aspect en est assez triste, puis on 
a'y accoutume, et Ton découvre des points de vue 
charmants à certaines heures du jour. Les quais de 
riUe surtout en fournissent de fort agréables. Lille, 
i^vec ses eaux vertes et calmes, embarrassées partout 
âe ponti, de moulins, de charpentes soutenant des 
flSfidsons qui surplombent^ ressemble, dans les beaux 
jours d'été, à cette partie du Tibre qui traverse les 
plus pauvres quartiers de Rome. Le faubourg de Sa- 
Terne fait surtout l'effet du quartier des Transtevères. 
Pour si haute que soit ma comparaison, je sais qu'elle 
a*est pas Téloge de l'administration municipale ; mais, 
pourquoi le cacher? Strasbourg est une ville mal te- 
nue; elle d., dans ce sens même, un parfum de moyen- 
âge beaucoup trop prononcé. Le marché à la viande 
% été reconstruit et assaini depuis quelques années ; 
mais on rencontre encore derrière de vastes espaces 
pleins de mares et de gravois, oii les animaux indé- 
pendants trouvent a vivre sans rien faire. Pi;ës de là, 
il y a toute une rue de juifs, comme au moyen-âge; 
puis les plus infâmes complications de ruelles, de pas- 
sages, d'impasses, serpentent, fourmillent, crou- 
lassent, dans l'espace contenu entre la place d'Armes 
et le quai des Tanneurs, qui est une rue. Du reste, en 
acousant la ville de sa négligence à l'égard de tout ce 
quartier, nous devons dire qu'elle apporte des soins 

V 

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DU RHIN AU MEIN. 33 

particuliers à rembellissement des rues qui avoisinent 
la résidence des autorités : la place d'armes est fort 
belle, et Ton s'y promène entre deux allées d'oran- 
gers. La rue Brûlée, où siège le gouvernement, ne 
manque que de largeur, et la rue du Dôme est deve- 
nue la rue Vivienne de Strasbourg; à l'heure qu'il est, 
on Ta pavée en asphalte, et ses trottoirs, déjà termi- 
nés, portent partout la signature ineffaçable de la so- 
ciété Lobsann. Le bitume envahit peu à peu Stras- 
bourg, et ce n'est pas malheureux, vu Timpei fection 
du pavage actuel ; dans une ville pavée en cailloux, le 
bitume est roi. 

Si vous êtes déjà las de la ville, je ne le suis pas moins 
que vous; nous n'y laissons plus rien de remarquable 
que le tombeau du maréchal de Saxe» énorme cata- 
falque de marbre noir et blanc, sculpté par Pigalle, 
et d'un rococo remarquable, bien que présentant de 
belles parties de sculpture. Le héros, fièrement cam- 
bré dans son armure et dans ses draperies, produit 
exactement l'effet du commandeur de don Juan. On 
est tenté de l'inviter à souper. 

pour sortir de Strasbourg et se rendre aux prome- 
nades publiques, il faut traverser de nouveau l'Ille* 
qui coule de ce côté entre le théâtre et les remparts* 
Lorsqu'il s'est agi d'établir des bateaux à vapeur de- 
vant naviguer de Strasbourg à Baie, par le canal inté- 
rieur^ la ville a dû faire couper la plupart des ponts 
pour les rendre mobiles. Alors ses architectes y ont 
construit des ponts-levis qui rappellent Tenfance de 
la mécanique. 

Quand on a traversé les fossés, les tranchées, les 

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Ik SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

bastions, partout revêtus de verdure, on trouve une 
charmante promenade, des allées silencieuses, une ri« 
vière où traîne mollement le feuillage des saules. A 
droite et à gauche, sont des jardins publics, les Ti- 
voli et les Mabille de Tendroit. Au jardin Lips^ on 
donne tous les dimanches des fêtes et des feux d'arts 
iice; sa décoration serait pour nous un peu passée : 
des temples de TAmour, des ermitages, des rochers à 
cascades, dans le goût bourgeois des pendules et des 
assiettes montées; puis un moulin d'eau et un pont en 
fil de fer qui conduit dans un îlot. Tout cela devient 
fort bruyant et fort animé le dimanche, ce qui me 
conduit à vous parler de la population. 

Il faut bien Tavouer^ on parle moins français à 
Strasbourg qu'à Francfort ou a Vienne, et de plus mau- 
vais français, quand on le parle. Il est difficile de se faire 
comprendre des gens du peuple, et nous en sommesà 
nous demander ce qu'apprennent les enfants aux 
écoles mutuelles qu'on dit si fréquentées dans ce dé- 
partement. Peut-être savent-ils le latin. Cependant, il 
y a peu d* Allemands réels à Strasbourg, et cette ville 
a donné des preuves de patriotisme incontestables. 
Pourquoi donc ne se fait-elle pas un point d'honneur 
de parler sa langue maternelle? Le type allemand se 
retrouve, sans être absolu pourtant, dans les traits 
gracieux des dames de la société : leur tournure n'a 
rien de provincial , et elles se mettent fort bien. Nous 
ne pouvons faire le même éloge des hommes, qui 
manquent en général d'élégance dans les manières et 
de distinction dans les traits. La garnison a beau jeu 
près des dames, si les dames ne sont pas comme leur 

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DU RHIN AO MBIR. S5 

ville, iinpreDables. On nerencoDtre plus à Strasbourg 
ces vêtements pittoresques des paysans de l'Alsace, qui 
nous élonneut encore le long de la route; mais un 
grand nombre de femmes du peuple portent, le di- 
mancb, des ajustements très-brillants et très-variés : 
les uns se rapprochent du costume suisse, les autres 
même du costume napolitain. Des broderies d'or et d'ar- 
gent éclatent surtout sur la tête etsur la poitrine. L'har- 
monie et la vivacité des couleurs, la bizarrerie de la 
coupe, rendraient ces costumes dignes de figurer dans 
les opéras. 

C'est dans les brasseries , le dimanche , qu'il faut 
observer la partie la plus grouillante de la population. 
Là, point de sergents de ville, point de gendarmes* 
Le cancan règne en maître au militaire et au civil ; les 
tourlourous s'y rendent fort agréables; les canonnibrs 
sont d'une force supérieure, et les femmes en remon- 
treraient^ aux Espagnoles et aux bayadères pour la 
grâce et la liberté xles mouvements. Il existe pourtant 
des brasseries qui se rapprochent davantage de nos ca- . 
fés; mais la musique y élit domicile, soit que l'on 
danse ou non. Strasbourg est parcouru à toute heure 
par des bandes de violons, qui viennent même accom- 
pagner les repas de table d'hôte. On dîne de midi à 
une heure. A peine êles-vous admis à consommer une 
soupe aux boulettes ou un bouilli aux betteraves, que 
vous voyez six individus qui viennent s'asseoir der- 
rière vous, à une table ronde, oii ils étalent leur par- 
tition, et se mettent à exécuter avec verve une ouver- 
verture, une valse, ou même une symphonie. La 
musique doit se joindre à tous les assaisonnements 

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^ SOUVENAIS D'A]Ul4ËMA6NE. 

bizarres dont s'accompagae forcémeat la cuûûne al- 
lemaudei qui est encore aujourd'hui la cuisine de 
^traftbQurg, 



II. LA FORÊT NOIRE 

J'eplçime ce chapitre sur un point bien délicat, que 
nul touriste n'a encore osé toucher, ce me semble, 
hormis, peut-être, notre vieux d*Assducy, le joueur, 
le bretteur, le goinfre, enfin le plus aventureux com- 
pagnon du monde. C'est à savoir le cas plus ou moins 
rare où un voyageur se trouve manquer d'argent. 

Faute d'argent, c'est douleur sans pareille. ' 

comme disait François Villon. 

En général, les impressions les plus déshabillées 
se taisent à cet endroit ; ces livres véridiques ressem- 
blent aux romans de chevalerie, qui n'oseraient nous 
appreqdre quel a été tel jour le gîte et le souper de 
teur héros, et si le linge du chevalier n'avait pas be- 
mn de temps en temps d'être rafraîchi dans la ri- 
vière. 

Georges Sand nous donne bien quelques détails 
parfois sur sa blouse de fofestilre, sur sa chaussure 
éculée ou sur ses maigres soupers, assaisonnés de 
commis-voyageursoude larrons présumés dans mainte 
auberge suspecte* Le prince Pukler-Muskau lui-même 
nous avoue qu'il vendit un jour sa voiture, congédia 
son valet de chambre, et daigna traverser deux ou 
trois principautés allemandes pédestremeat, en cos- 



dbyGoogk 



DO RHIN AU MEIN. 97 

tome d'artiste. Mais tout cela est drapée arrangé, co- 
loré d'une façon charmante. Le vieux Cid avouait bien 
qu'il manqua de courage un jour ; mais qui donc ose- 
rait compromettre son crédit et ses prétentions à un 
honorable établissement en avouant qu'un jour il a 
manqué d'argent 7 

Mais, puisque enfin j'ai cette audace, et que mon 
récit peut apprendre quelque chose d'utile aux voya- 
geurs futurs, j'en dois donner aussi les détails et les 
circonstances. J'avais formé le projet de mon ?oyage 
k Francfort avec un de nos plus célèbres écrivains 
touristes, qui a déjà, je crois, écrit de son coté nos 
impressions communes ou distinctes ; aussi me tai-» 
rai-je sur les choses qu'il a décrites, mais je puis bien 
parler de ce qui m'a été personnel. 

Mon compagnon était parti par la Belgique et moi 
par la Suisse ; c'est à Francfort seulement que nous 
devions nous rencontrer, pour y résider quelque temps 
et revenir ensemble. Mais, comme sa tournée était plus 
longue que la mienne, vu qu'on lui faisait fête partout, 
que les rois le voulaient voir, et qu'on avait besoin 
de sa présence au jubilé de Matines, qui se célébrait 
à cette époque, je crus prudent d'attendre à Bade que 
les journaux vinssent m'averlir de son arrivée à 
Francfort. Une lettre chargée devait nous parvenir à 
tous deux dans cette dernière ville. Je lui écrivis de 
m'en envoyer ma part à Bade, où je restais encore. Ici 
vous allez voir un coin des tribulations de voyage. Les 
banquiers ne veulent pas se charger d'envoyer une 
somme au dessous de 500 francs en pays étranger, à 
OEHÛQs d'arrangements pris d'avance. À quoi vous direz 

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I ■ 



28 • SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

qu'il est fort, simple de se faire ouvrir un crédit sur 
tous les correspondants de son banquier; à quoi je ré- 
pondrai que cela n*est pas toujours si simple qu'il le 
parait. Le prince Puckler-Muskau dirait comme moi, 
qui ne suis que littérateur, s'il osait avoir cette fran- 
chise. Aussi bien je pourrais inventer mille excuses; 
j'étais alors à Baden-Baden, et l'année justement de 
l'ouverture des jeux Bénazet ; je pourrais avoir risqué 
quelques centaines de louis à la table où l'électeur 
de Hesse jetait tous les jours 25,000 francs; je pourrais, 
ayant gagné, avoir été dévalisé dans la Forêt-Noire 
par quelque ancien habitué de Frascati, transplanté à 
la maison de conversation de Baden et s'étiolant au 
pied de son humide colline. En effet, vous êtes là entre 
deux dangers : la Forêt Noire entoure la Maison de 
jeu; les pontes malheureux peuvent se refaire à 
deux pas du bâtiment. Vous entrez riche, et vous 
perdez tout par la rouge et la noire, ou par les trois 
coquins de zéros; vous sortez gagnant, et l'on vous 
met à sec à l'ombre du sapin le plus voisin : c'est un 
cercle vicieux dont il est impossible de se tirer. 

Eh bienl jç ne veux avoir recours à aucun de ces 
faux-fuyants. Je n'avais été dépouillé ni par le jeu, ni 
par les voleurs, ni par aucune de ces ravissantes 
baronnes allemandes, princesses russes ou ladies an- 
glaises, qui se pressent dans le salon réservé, séparé 
des jeux par une cloison, ou qui même viennent s'as- 
seoir en si grand nombre autour des tables vertes, avec 
leurs blanches épaules, leurs blonds cheveux et leurs 
étincelantes parures: j'avais vidé ma bourse de poëte 
et de voyageur, voilà tout. J'avais bien vécu à Stras- 

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DU RHIN AU MEIN. SO 

bourg et à Baden ; ici, à rhôlel du Corbeau, et là, à 
rbotel du Soleil; maintenant j*aitendais la lettre 
chargée de mon ami, et la voici enfin qui m*arrive à 
' Bade, contenant une lettre de change, tirée par un 
M, Eloi fils, négociant à Francfort, sur un M. EIgé, 
également négociant à Strasbourg. 

Bade est à quinze lieues de Strasbourg, la voiture 
coûte 5 francs, el, mon comple,payé à l'hôtel du Soleil, 
il me restait la valeur d'un écu de six livres d'autrefois. 
La lettre chargée arrivait bien. Vous allez voir que 
c'était justement le billet de La Châtre. Je descends,en 
arrivant, à l'hôtel du Corbeau (j'avais laisssé mon 
bagage à Bade, puisqu'il fallait toujours y repasser) ; 
je cours de là chez H. Eigé, lequel déploie proprement 
le billet Éloi, l'examine avec tranquillité, et me dit: 
«Monsieur, avant de payer le billet Éloi fils, vous 
trouverez bon que je consulte M. Éloi père. — Mon- 
sieur, avec plaisir. — Monsieur, à tantôt.» 

Je me promène impatiemment dans la bonne ville 
de Strasbourg. Je rencontre Alphonse Royer qui arri- 
vait de Paris, et partait pour Munich à quatre heures. 
Il me témoigna son ennui de ne pouvoir dîner avec 
moi et aller ensuite entendre la belle madame Janick 
dans Anna Bolena (c'était la troupe allemande qui 
jouait alors à Strasbourg). J'embarque enfin mon ami 
Rc^er, en me promettant de le rencontrer quelque 
part sur cette bonne terre allemande que nous avons 
tant de fois sillonnée tous deux; puis, avant six 
heures, je me dirige posément, sans trop me presser, 
chez M. EIgé, songeant seulement qu'il est l'heure de 
dîner, si je veux arriver de bonne heure au spectacle. 

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30 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

C'est alors que H. Elgé me dit ces mots mémorables 
derrière un grillage : « Monsieur, M. Éloi père vient 

de me dire que M. Éloi fils était un polisson. — 

Pardon; cette opinion m'est indifférente; maispayez^ 
vous le billet? — D'apits cela, monsieur, nullement.,* 
je suis fâché...» 

Vous avez bien compris déjà qu'il s'agissait de dîjaer 
à rhôtel du Corbeau et de retourner couchera Bade à 
rbôtel du Soleil, où était mon bagage, le tout avec 
environ 1 franc, monnaie de France ; mais, avant tout, 
il fallait écrire à mon correspondant de Francfort qu'il 
n'avait pas pris un moyen assez sûr pour m*envoyer 
l'argent. 

Je demandai une feuille de papier à lettre, et j'é- 
crivis couramment Tépître suivante : 

A M. ALEXANDRE DUMAS, A FRANCFORT.. 

(En réponse à sa lettre du *** octobre ). 

En partant de Baden, j'ayais d'abord songé 
Que par monsieur Èloi, que par monsieur Elgé , 
le pourrais, attendant des fortunes meilleures, 
Aller prendre ma place au bateau de six heures (1) ; 
Ce qui m^avait conduit, plein d*un espoir si beau , 
De rbôtel du Soleil à l'bôtel du Corbeau ; 
Mais, h Strasbourg, le sort ne me fut point prospère ; 
Éloffils avait trop compté sur Éloi père... 
Et Je repars, pleurant mon destin nompareil , 
De rbôtel du Corbeiiu pour rhôtd du Soleil \ 

Ayant écrit ce billet, versifié dans le goût Louis- 
Treize, et qui fait preuve, je crois, de quelque philo- 
sophie, je pris un simple potage à IViôtel du Corbeau, 
où l'on m'avait accueilli en prince russe. Je prétextai, 

(i) U iMtattàvapeurdu Rbitt. 

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DU RHIN AU MËIN. Si 

conune les beaux du Café de Paris, mon mauvais esto- 
mac qui m'empêchait de faire un dîner plus solide, 
et je repartis bravement pour Baden aux rayons du 
soleil couchant. 

III. LES VOYAGES A PIED 

Je VOUS préviens qu'une fois passé sur le pont de 
Kebly qui balance sur le Rhin son chapelet immense 
de bateaux « après avoir payé le passage du pimt aux 
$ douaniers badois et échangé mes gros sous français 
contre des kreulzers légèrement argentés, voilà que 
j'entre en pleine Forêt-Noire. Est-ce moi qui ai à re- 
douter les voleurs? Est-cle moi que les voyageurs ont à 
redouter? 

Cette forêt n*a rien de bien terrible au premier 
abord; du haut des remparts de Strasbourg, on aper- 
çoit sa verte lisière qui cerne des monts violets; des 
villages riants se montrent dans les éclaircies; les 
charbonneries fument de loin en loin. Les maisons 
n'ont pas un air trop sauvage; les cabarets présentent 
celte particularité locale, que, quand vous demandez 
un verre d'eau-de-vie, on vous sert un verre de kirsch. 
Du moment qu'on s'est bien entendu sur ces deux 
mots, l'on vit avec eux en parfaite intelligence. 

Mon voyage à pied à travers cette contrée ne tiendra 
donc pas ce qu'il semble promettra; et d'ailleurs la 
route M peuplée de piétons comme moi, et, si ce n'é- 
tait U grande traite que j'ai à faire, justement a la 
tombée du jour, avec le risque de ne plus reconnaftri 

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82 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

les routes, je n'aurais nulle inquiétude sur ma posi- 
tion, mais il est dur de songer, en regardant les 
poteaux dressés de lieue en lieue, et qui indiquent en 
même temps les heures de marche, que je ne puis 
arriver à Baden avant trois heures du matin. De plus, 
une fois la nuit tombée, jp ne verrai plus les poteaux. 

Depuis Bichotsheim, j'étais accompagné obstiné- 
ment d'un grand particulier chargé d'un havresac, et 
qui semblait tenir beaucoup à régler son pas sur le 
mien. Malgré le vide de mes poches, mon extérieur 
était assez soigné pour annoncer... que je ne'voyageais 
à pied quf parce que ma voiture était brisée, ou qu'ha- 
bitant quelque château, je m^ promenais dans les en- 
virons, cherchant des végétaux ou des minéraux, égaré 
peut-être. Mon compagnon de roule, qui était Français, 
commença par m'ouvrir ces diverses suppositions. 

— ^ Monsieur, lui dis-je pour lui ôter tout espoir de 
bourse ou de portefeuille, je suis un artiste, voyageant 
pour mon instruction, et je vous avouerai que je n'ai 
plus qu'une vingtaine de kreutzers pour aller àBaden 
ce soir. Si je trouvais un cabaret où je pusse souper 
pour ce prix , cela me donnerait des jambes pour 
arriver. 

— Comment, monsieur, ce soir à Baden? mais ce 
sera demain matin ; vous ne pouvez pas marcher toute 
la nuit. 

— J'aimerais mieux dormir en effet dans un bon 
lit; mais j'ai toujours vu que dans les auberges les 
plus misérables on payait le coucher au moins le double 
de ce q^ je possède. Alors il faut bien que je marche 
jusqu'à ce que j'arrive. 

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DU RHIN AU MBIN. SS 

— ^Moi, me dit-il^ je couche à Schœndorf, dans deux 
heures d'ici. Pourquoi n'y couchez-vous pas? Vous 
ferez demain le reste de la route. 

— Mais je vous dis que je n'ai que tingt kreut- 
zersl 

— Eh bien I monsieur, avec cela, on soupe, on 
dort et on déjeune; je ne dépenserai pas davantage, 
moi. 

Je le priai de m'expliquer sa théorie, n'ayant jamais 
rencontré de pareils gîtes, et pourtant j'ai couché dans 
de bien affreuses auberges, en Italie surtout. Il m'ap- 
prit alors une chose que je soupçonnais déjà, c'est 
qu'il y avait partout deux prix très-différents pour 
les voyageurs en voiture et pour les voyageurs à pied. 

— Par exemple, me dit-il, moi, je vais à Conslan- 
tinople, et j'ai emporté 50 francs avec quoi je ferai la 
roule. 

Celte con6ance m' étonna tellement, que je lui fis 
expliquer en détail toutes ses dépenses; il est clair 
qu'il ne pouvait y aller ainsi par le paquebot du Da- 
nube. 

— Combien dépensez-vous par jour I lui dis-je? 

— Vingt sous de France par jour au plus. Je vous 
ai dit ce que coûtait la dépense d'auberge; le reste est 
pour les petits vers de rack, et un bon morceau de pain 
vers midi. 

11 m'assura qu'il avait déjà fait la route de Stras- 
bourg à Vienne pour 16 francs. Les auberges les plus 
chères étaient dans les pays avoisinant la France. En 
Bavière, le lit ne coule plus que 3 kreutzers {2 sous). 
En Autriche et en Hongrie, il n'y a plus de lils ; on 

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Zà SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

couche sur la paille, dans la salle du cabaret ; on n'a 
à payer que le souper et le déjeuner, qui sont deux fois 
moins chers qu'ailleurs. Une fois la frontière hongroise 
passée, l'hospitalité commence. A partir de Semlin, 
les lieues de poste s'appellent lieues de chameau •,' pour 
quelques sous par jour, on peut monter sur ces ani- 
maux, et chevaucher fort noblement; mais c'est plus 
fatigant que la marche. 

La profession de ce brave homme était de travailler 
dans les cartonnages ; je ne sais trop ce qui le poussait 
à l'aller exercer à Stamboul. Il meditseule^nent qu'il 
s'ennuyait en France. La conquête d'Alger a développé 
chez beaucoup de nos ouvriers le désir de connaître 
rOrient; maison va à Constanlinople parterre, et, 
pourserendreàAIger, il fautpayerle passage; ceuxdonc 
qui ont de bonnes jambes préfèrent ce dernier voyage. 

Je laissai mon compagnon s'arrêter à Schœndorf, 
et je continuai à marcher; mais, à mesure que j'a- 
vançais, la nuit devenait plus noire, et une pluie fine 
ne tarda pas à tomber. Dans la crainte qu'elle ne 
devînt plus grosse, et, malgré tout mon courage, je 
n'avais pas prévu ce désagrément, je résolus de m'ar- 
rêter au premier village, et de réclamer pour moi le 
tarif des compagnons, étudiants et autres piétons. 

J'arrive enfin à une auberge d'un apparence fort 
médiocre et dont la salle était déjà remplie de voya- 
geurs du même ordre que celui que j'avais rencontré; 
les uns soupaient, les autres jouaient aux cartes. Je 
me mêle le plus possible à leur société, je hasarde des 
manières simples, et je demande à soijper en même 
temps que Tun d'eux. 

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DO RHilf AU MEin. 35 

— Paut-il toer un poulet? me dit Thôtef 

— Non ; je veux manger, comme ce garçon qui est 
là, de la soupe et un morceau de rôti. 

— De quel vin désire monsieur? 

— Un pot de bière, comme à tous ces messieurs. 

— Monsieur couche-t-il ici? 

— Oui, comme tous les autres; mettez-moi ou vous 
voudrez. 

On me sert en efièt le même souper qu'à mon vis-à- 
vis; seulement rhôte était allé chercher une nappe» 
de l'argenterie, et avait couvert la table autour de 
moi de hors-d'œuvre auxquelles prudemment je ne 
touchai pas. 
Ce brillant service me parut de mauvais augure, 
je vis tout de suite que le monsieur perçait sous le 
piéton ; c'était à la fois flatteur et inquiétant. Ma re- 
dingote n'avait rien de merveilleux ; en somme, plu- 
sieurs des jeunes gens qui étaient là en portaient 
d'aussi propres; ma chemise fine peut-être m'avait 
trahi. Je suis sûr que ces gens me prenaient pour un 
prince d'opéra-comique, qui se découvrirait plus tard, 
montrerait son cordon, et les couvrirait de bienfaits. 
Autrement, je m'expliquerais mal les cérémonies qui 
se firent pour mon coucher. On commença par m'ap- 
porter des pantoufles dans la salle même du gasthaus 
(cabaret); puis la maîtresse de la maison, avec un 
flambeau, et Thôteavec les pantoufles, que je n'avais 
pas voulu chausser devant tout le monde, m'accom- 
pagnèrent par un escalier tortueux, dont ces gens 
paraissaient honteux, à une chambre^ la plus belle de 
la maison, qui était à la fois la Chambre nuptiale et 

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S6 SOUVENIRS Û'4LLEMAGNE. 

celle des enfants ; on avait déplacé à ]a hâte ces mal- 
heureux petits, traîné leurs lits dans le corridor, et 
rassemblé dans la chambre, ainsi débarrassée^ toutes 
les richesses delà famille : deux miroirs, des flambeaux 
de plaqué, une timbale, une gravure de Napoléon, un 
petit Jésus en cire orné de cliquant sous un verre, 
des pots de fleurs, une table à ouvrage, et un châle rouge 
four parer le lit. 

Voyant tout ce remue-ménage, je pris décidément 
mon parti, je me confiai à Dieu et à la fortune, et 
je dormis profondément dans ce lit qui était fort dur et 
d'une prôprelémédiocre sous toutes ces magnificences. 

Le lendemain, je demandai mon compte sans oser 
déjeuner* On m'apporta une carte fort bien rédigée 
par articles, dont le total était de 2 florins (près de 
2 frans 60 centimes). L'hôte fut bien étonné quand je 
tirai ma bourse^ ou plutôt mes 20 kreutzers. Je ne 
voulus pas discuter, et les offris au garçon pour m'ac- 
compagner jusqu'à Baden. Là, grâce à mon bagage, 
l'hôte du Soleil prit assez de confiance en moi pour 
acquitter ma dette, et, huit jours après, ayant vécu 
fort bien chez ce brave homme, toujours sur la foi du 
même bagage, je reçus enfin de Francfort fout l'argent 
de la lettre de change, cetle fois par les packwagan 
(messageries), et en beaux frédérics d'or collés sur une 
carte avec de la cire. Ceci me parut valoir beaucoup 
mieux que le papier de commerce qui m'avait été 
adressé d'abord, et mon hôte fut du même avis (l). 

(1) Nous avons cru devoir conserver une partie du chapitre sui- 
vant qui a déjà paru comme citation dans les Excursions sur les , 
bords du A/ii/i, d'Alexandre Dumas. ^ 

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DU BHIN AU ItBIN. t7 



lY. LA MAISON DE CONYEBSATION 

Mais reprenons la description de Baden-Baden, in- 
terrompue par cet épisode trop véridique. 

La route est droite comme un chemin de fer dans 
la singulière contrée que nous traversons; tout est 
montagne ou plat pays; point de collines ou d'accidents 
de terrain. Les prés sont magnifiques ; les chemins 
vicinaux, bordés d'arbres fruitiers,, ont de quoi exciter 
l'enthousiasme du général Bugeaud^ De temps en 
lemps, nous suivons le Rhin qui serpente à gauche, 
et, vers le milieu du voyage, le fort Louis nous apparaît 
à l'horizon. La route traverse plusieurs villages assez 
laids. Puis, nous nous rapprochons enfin de ces mon- 
tagnes violettes qui semblent m voisines quand on les 
regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont 
les vraies montagnes de la Forêt-Noire, et pourtant 
leur aspect n'a rien de bien effrayant. Hais quand 
apercevrons-nous Baden, cette ville d'hôtelleries, assise 
an flanc d'une montagne que ses maisons gravissent 
peu à peu comme un troupeau à qui l'herbe manque 
dans la plaine? Son amphithéâtre célèbre de riches 
bâtiments ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée? 
!(on ; nous ne verrons rien deBaden avant d'y entrer. 
Une longue allée de peupliers d'Italie ferme, ainsi 
qu'un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse 
qui semble être la scène arrangée d'une pastorale 
d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir 
de ce grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au 

s 



dbyGoogk 



M SOUVENIRS D*ALLBMAGN£. 

salon de conversation; payez votre abonnement^ 
retenez votre stalle, et alors, au milieu des gateriea de 
Bénazet, aux accords d'un orchestre qui joue en plein 
air toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect 
complet àe Baden, de sa vallée, de ses montagnes, si 
le bon Dieu prend soin d'allumer convenablement le 
lustre etd'illuminer les coulisses avec ses beaux rayons 
d'été. 

Car, à vrai dire, et o*est là l'impression dont on est 
saisi tout d'abord, toute cette nature a Tair artificiel. 
Ces arbres son découpés, ces maisons sont peintes, ces 
montagnes sont de vastes toiles tendues sur cbâsis, le 
long desquelles le& villageois descendent par des pro- 
tieables, et Ton cherche sur le ciel de fond si quelque 
tâche d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine 
et dissiper Tillusion. On ajouterait foi, là surtout, à 
cette rêverie de Henri Heine, qui, étant enfant, s'ima- 
ginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui 
venaient rouler les prairies comme des tapis, décro- 
chaient le soleil, serraient les arbres dans un magasin, 
et qui, le lendemain matin, avant qu'on ne fût levé 
dans la nature, remettaient toute chose en place, bros- 
saient les prés, époussetaient les arbres et rallumaient 
la lampe universelle. 

Et, d'aîlleurs, rien qui vienne déranger ce petit 
monde romanesque. Vous arrivez, non par une roule 
pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d*un 
jardin anglais. A droite, des bosquets, des grottes 
taillées, des ermitages, et même une petite pièce d'eau, 
ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se 
vend au verre dans tout le pays de Baden ; à gauche, 

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DU RHIN AU HEIN. 19 

une rivière (saii$ eau) chargée de ponts splendides el 
bordée de saules verts qui ne demanderaient pas mieux 
que d'y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le 
dernier pont qui conduit à la poste grand-^^Hcale, on 
aperçoit la rue commerçante de Baden» qui n*est autre 
chose qu'une vaste allée de chênes, le long de laquelle 
s'étendent des étalages magniGques : des toiles de 
Saxe» des dentelles d'Angleterre , des verreries de 
Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes» 
etc., toutes magniGcences prohibées chez nous, dont 
Tattrait porte les dames de Strasbourg à des crimes 
politiques que nos douaniers répriment avec ardeur. 

L'hôtel d'Angleterre est le plus bel hôtel de Baden, 
et la salle de son restaurant est plus magnifique qu'au-* 
eone des salles à manger parisiennes* Malheureuse^ 
ment la grande table d'hôte est servie à une heure 
(c'est l'heure où Ton dîne dans toute T Allemagne), et, 
quand on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que 
d'aller dîner à la maison de conversation. 

En général, la cuisine est fort bonne à Baden ; les 
truites de la Mourgue sont dignes de Jeur réputation^ 
On y mange le gibier frais et non faisandé. C'est up 
système jie cuisine qui donne lieu à diverses luttes 
d'opinions. Les côtelettes se servent frites, les gros 
poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les pud« 
iings se font admirablement. 

La nuit est tombée : dés groupes mystérieux errent 
sous les ombrages el parcourent furtivement les pentes 
de gazon des collines. Au milieu d'un vaste parterre 
Wtûuré d'orangers, la maison de conversation s'iUu*' 
mhie, %{ ses blanches galeries se détachât sur 1§ 

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ho SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

fond splendide de ses sâlons. A gauche est le café, à 
droite est le théâtre, au centre Timmense salle de bal, 
dont le lustre est grand comme celui de notre Opéra; 
la décoration intérieure est peut-être d'un style un 
peu classique, les statues sentent l'académie, les dra- 
peries rappellent le goût de Tempire,. mais l'ensemble 
est éblouissant, et la cohue qui s'y presse est du meil- 
leurton. L'orchestre exécute des valsesetdessymphonies 
allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint 
pas de mêler quelques notes discordantes. Ces mes- 
sieurs ont fait choix de la langue française, bien que 
leurs pontés appartiennent en général à l'Allemagne 
et à l'Angleterre. — Le jeu est fait, messieurs , rien 
ne va plus! rouge gagne! couleur perd ! treize, noir, 
impair et manque ! — Voilà les phrases obligées qui 
se répandent du bord des trois tapis verts, dont le plus 
entouré est celui du trente et quarante. On ne peut 
trop s'étonner du nombre de belles dames et de per- 
sonnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. 
J'ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs 
enrants à jouer sur les couleurs ; aux plus grands, elles 
permettaient de s'essayer sur les numéros. Tout le 
monde sait que le grand-duc de Hesse est rhabitué le 
plus exact des jeux de Baden. Ce prince apporte, dit- 
on, tous les matins, 12,000 florins qu'il perd ou qua- 
druple dans la journée. Une sorte d'estafier le suit 
partout lorsqu'il change de table, et reste debout 
derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque 
s'approche trop, ce commissaire adresse des observa- 
tions : — Monsieur, vous gênez le prince ! — Monsieur, 
vous faites ombre sur le jeu du prince I Le prince ne 

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DU RHIN AU MEIN. hi 

se détourne pas, ne Yoit personne, ne connaît personne. 
Ge serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière 
sans que son visage en sût rien. Seulement Testafier 
vous dirait du même ton glacé : — Voire pied vient 
• de toucher le prince ; prenez-y garde, monsieur I 

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise 
le salon en deux parties inégales, dont la plus con- 
sidérable est livrée aux danseurs ; les abonnés seuls 
sont reçus dans celte dernière. Vous ne pouvez vous 
faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, 
allemandes et anglaises que j'ai vues dans cette soirée. 
Je doute qu'aucune ville de l'Europe soit mieux située 
que Baden pour cette exhibition de beautés euro- 
péennes où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et 
de blancheur, tandis que les formes et l'amination 
appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne. 
Là, Joconde trouverait de quoi soupirer sans courir le 
monde au hasard. Là, don Giovanni ferait sa liste en 
une heure, comme une carte de restaurant, quitte à 
séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit. 

Que vous dirai-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce 
sont là d'heureux pays oii l'on danse l'été pendant que 
les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la 
lune luit sur le gazon, et teint au loin le flanc bleuâtre 
des collines; quand on peut s'en aller de temps en 
temps respirer sous les noires, allées, et qu'on voit les 
femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons? 
Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant 
iesoin de l'air du fiel, des eaux et des feuillages, et de 
la sérénité de lanuitlNosbalsd'hiver de Paris, avec la 
chaleur étouffée dcs^salles, l'aspect des rues boueuses 

3. 

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49 SOUVENIRS D*ALtBMA6NE. 

an dehors, la ploie qui bat les feaêtreft, et le froid 
impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque ebose 
d^assez funèbre, et nos mascarades d^ février ae nous 
préparent pas mieux au carême qu'à la mort. 

Il n'y a donc jamais eu un homme riche, à Paris, 
qui ait conçu cette idée assez naturelle : un bal masqué 
an printemps, un bal qui commence aui splendides 
lueurs do soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du 
BMitin ; un bal où Ton entre gaiement, d'où l'on sorte 
gaiement, admirant la nature et baissant Dieu« Des 
masques sur les gazons, le long des terrasses venant et 
disparaissant par les routes ombragées; des salles 
ouvertes i tous les parfums de la nuit, des rideaux qui 
flottent au vent, des danses où Thaleine ne manf uft 
pas» ûii la peau garde sa fraîcheur I tout cela n'est-il 
qu^un rêve du jeune homme que la mode refusiira 
toujours de prendre au sérieux ? L'hiver n Vt-il donc 
pas assea des concerts et des théâtres sans preiràr^^ 
encore les bals et les mascarades à Tété? 



y. LICHtENTHAL 

La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de 
promeneurs, de cavaliers; on y voit tout le mouve^ 
meot, ioutfle luxe,{tout l'édat d'une promenade pari- 
sittune. Lichtenthal est le Longcbamp deBaden. C'est 
le nom d'un couvent de religieuses augastines qui 
diantent admirablement. Leurs prières sont des can^ 
tates, leurs messes des opéras. Cette retraite roma- 
neaque, cette Chartreuse risi^nte, est, ditK)n^ Thospice 



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ou RHIN AU MBIII. kM 

èm ecBiin aouffraiils. On y vient guérir des grandes 
amours ; on y passe un bail de trois, six, neuf avec la 
douleur ; mais qui sait combien de temps le traitement 
. peut survivre è la guérison ? 

Eu vérité, c'est bien là un cloltfe 4'héroines de 
petits romans, un iponastère dans les idées de madame 
Cottin et de madame Riccàboni. Les bâtiments sont 
adossa à une montagne qui, à de certaines heures, 
projette dans la cour l'ombre ténébreuse des sapons* 
La rivière de Baden coule au pied des murs, mais 
n'offre nulle part assea de profondeur pour devenir le 
tombeau d^un désespoir tragique ; son élemeUe voix 
se plaint dans les rochers roogeatres; mais, une fois 
dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du 
LignoB, un paisible courant de la carte du Tendre, le 
long duquel s'en vont errer les moulons du village, 
bien peignés et enrubannés dans le goût de Watteau. 
¥eus eomprenez que les troupeaux font partie du ma- 
tériel du pays, et sont entretenus par le gouverne» 
ment, comme les aolombes de Saint^Marc à Venise* 
Toute celte prairie qui compose la moitié du paysage 
ressemble à la Petile-Suisse de Trianon, comme, en 
e£EBt, le pays entier de Baden est l'image de la Suisse 
en petit, la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins 
ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut 
aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden. , 

L'église du couvent est située au fond de la grande 
cour, ayant à droite la maison du cloître^ et à gauche, 
en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, où 
sont les tombeaux des margraves et tout ce qu'on a pu 
lec^mllir de vitraux historiques et de légendes inscrites 

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àk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

sur le marbre. Haintenant représentez-vous une déco- 
ration intérieure d'église d'un pompadour exorbitant, 
des saintes en costumes mythologiques, dans les atti- 
tudes les plus maniérées du monde, portées, soute- 
nues, caressées par des petits démons d'anges, nus 
comme des petits amours. Les chapelles sont des bou- 
doirs ; la rocaille s'enlace autour de charmants médail- 
lons et de peintures exquises de Yanloo. Deux autels 
seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en 
exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de 
saint Pius et de saint Bénédictus; mais là encore on 
a cherché le moyen de rendre la mort présentable et 
presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, 
vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de 
fleurs artificielles, de mousse et de coquillages, dans 
une sorte de montre en glace. Ih sont couronnés d'or 
et de feuillages ; une collerette de dentelles entoure les 
vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est 
garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or : ce 
qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à 
jour du plus bizarre effet* Bien plus, leurs tibias 
sortent d'une espèce de haut-de-chausses du même 
velours à crevés de soie blanche. X'àspect ridicule et 
pénible à la fois de cette mascarade d'ossements ne 
peut se comparer qu'à celui des momies d'un duc de 
Nassau et de sa fille que| l'on fait voir à Strasbourg 
dans l'église de Saint-Thomas. Il est impossible de 
mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement 
l'éternité. 

Maintenant résonnez, notes sévères du chant d'é* 
glise, notes larges et carrées qui traduisez en langage 

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DO HHIN AU MRIN. âS 

du ciel l'idiome sacré de Rome I Orgue majestueux 
répands tes soqs comme des flots autour de cette oef à 
demi profane I Voix iospirées des saintes filles, élancez- 
vous au ciel entre le chant de Tange et le chant de 
l'oiseau ! La foule est grande et digne sans doute d'as- 
sister an saint sacrifice. les étrangers ont la place 
d'honneur, ils occupent le chœur et les chapelles laté- 
rales. Les habitants du pays remplissent modestement 
le fond de l'église, agenouillés sur la pierre ou rangés 
sur leurs bancs de bois. Ici commença la plus singu- 
lière messe que j'aie jamais entendue, moi qui connais 
les messes italiennes pourtant. C'était une messe d'un 
goût rococo comme toute l'église, une messe accompa- 
gnée de violons et fort gaiement exécutée. Bientôt les 
chants s'interrompirent,et les sœurs augustines descen- 
dirent d'une sorte de grande soupente établie derrière 
l'orgue et masquée d'u ne gr i I le épaisse. Ensuite on n'en- 
tendit plus qu'une seule voix qui chantait une sorte de 
grand air, selon l'ancienne manière italienne. C'étaient 
des traits, des fioritures incroyables, desbroderiesà faire 
perdre la tête à madame Damoreau, et la voix à made- 
moiselle Grisi : et cela sur une musique du temps de 
Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir ; 
je ne veux cacher à personne que celte musique, ce 
chant, m'ont ravi au troisième ciel. 

Après la messe, je suis monlé au parloir; le parloir 
ne faisait nulle disparate avec le reste: un vrai par- 
loir de nouvelle galante, le parloir de Marianne, de 
Hélanie^ et, si vous le voulez même, le parloir de Vert- 
Vert. Quel bonheur de se trouver en plein xviii* siècle 
tout à coup et tout à fait I Malheureusement, je n*avais 

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M SOUVENIRS DALLËMÂGNE. 

aucune riligieuse à y faire venir, et je me 8uift con^ 
teBté de voir passer deux jeunes novices bleues qui 
portaient du café à la crème i madame la supérieure. 
U s'est arrêté mon roman. 



VI. FRANCFORT 

Alexandre Dumas avait donc fait honneur à ma 
lettie en vers datée de Strasbourg» Il m'avait envoyé 
«ne forte somme qui me permit de sortir avec éclat de 
Thôtel du Soleil. 

Je me hâtai d'aller prendre le bateau à vapeur du 
Rhin et le lendemain j'arrivai à Mayence, le surlen-* 
demain à Francfort. 

Voici à peu près la physionomie de cette ville. 

Francfort est entourée, depuis 4 84 5, d'une ceinture 
de promenades qui remplacent ses antiques fortifica- 
tions. Quand on a parcouru ces allées riantes, qui 
-aboutissent de tous côtés aux bords du Meio, on peut 
s'aller reposer dans Tile verte et fleurie du MainlusL 
C'est là le centre des plaisirs de la population, et aussi 
le rendez-vous des belles compagnies. Du pavillon élé^ 
gant qui domine ce jardin on admire une des plus 
belles perspectives du monde, la vue de Francfort s'é* 
tendant sur la rive gauche, a?ft ses quais bordés d'une 
forêt de mâts, et du faubourg de Sachsenhausen situé 
à droite, qu'un pont immense joint à la ville; des 
palais aux riantes terrasses, de longues suites de jar* 
dins et des restée de vieilles tours< embellissent les 
bords du fleuve, oii le soleil couchant se plonge commt 



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DU nUlN AU HEIN. 47 

dans k mer» ttnditqu la chaîne du Taanus femeau 
Ida rtiorisoii (te ses dentelures bleuâtres. C'est une 
de ces belles et complètes impressions dont le soure^ 
nir est éternel; une vieille ville, une magnifique oon* 
trée^ une vaste étendue d'eau : spectacle qui réunit 
dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres de 
Dîau, de l'homme et de la nature. 

Dèa qu'on pénètre dans les rues, on retrouve avec 
plaisir cette physionomie de ville gothique qu'on a 
rêvée pour Francfort, et que le goût moderne a presque 
partout altérée dans les cités allemandes. Il y a en- 
core des rues tortueuses, des maisons noires, des devan* 
tares sculptées, des étages qui surplombent, des puits 
sarmoDtéji d'une cage de serrurerie, des fontaines aux 
attributs bizarres, des chapelles et des églises d'une 
architecture merveilleuse, mais qui malheureusement, 
catholiques au dehors, sont prolestantes à l'intérieur, 
c'est'i^ire nues et dégradées. L'esprit a été tué dans 
CM superbes enveloppes de pierre, et elles ressemblent 
aujourd'hui aux coquillages de nos musées, où l'o- 
reille attentive croit distinguer un vent sonore, mais 
que la vie n^habite plus. 

Les rues de Francfort sont très-animées, et les éta- 
lages encombrés partout de marchandises; les four- 
rures et les cristaux de Bohême font maudire à chaque 
pas nos douanes françaises , et excitent le voyageur 
aux projets de contrebande les plus immoraux. Je ne 
veux point cacher que nous rêvâmes tous pendant 
plusieurs jours aux moyens d'introduire frauduleuse- 
ment dans notre^trie un certain nombre de verres, 
de fioles^ de carafes, et autres ravissantes bagateUes 

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AS SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

dont nos dames étaient folles et que la douane ne laisse 
entrer à aucun prix. K 'est-ce pas là une cruelle rail- 
lerie de l'industrie française 7 mais la question est trop 
sérieuse pour que je veuille l'entamer ici. 

L'hôtel de Ville de Francfort, qu'on appelle le 
Rœmer, est d'un gothique peu ouvragé, surtout pour 
qui a vu les Hôtels de Ville de Flandre. Les salles 
basses sont remplies de boutiques et d'étalages, comme 
rétait notre Palais de Justice de Paris, et la décoration 
des salles conservées est plus curieuse que brillante. 
La plupart ont été décorées, dans le courant des deux 
siècles derniers, avec des plafonds, des panneaux et 
des sculptures d'un rococo allemand fort bizarre. Les 
salles des sénateurs, des bourgmestres, des conseil- 
lers, etc., appartiennent à ce goût suranné qui par 
toute l'Allemagneafleuri sihardimentdans Tintérieur 
des édifices gothiques. Une seule salle, la fameuse 
salle des Empereurs, conserve encorer sa configura- 
tion primitive ; mais on l'a si singulièrement peinte 
qu'elle a maintenant tout l'effet d'un décor moyen âge 
de l'Ambigu. 

Cette salle n'a nullement, du reste, le caractère 
imposant qu'on pourrait lui attribuer. Les Guides du 
voyageur annoncent qu'elle contient les statues et les 
armures de trente-deux empereurs d'Allemagne; mais 
il faut bien dire que tout cela n'existe qu'en peinture. 
Les trente-deux niches . qui répondent à autant de 
netvures partant delà voûte et que relient des arcs- 
boutants de bois sculpté, sont peintes uniformément 
en couleur de marbre blanc et noir, et sur la muraille 
même les statues des empereurs sont figurées en 

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DU RHIN AU MBIN. 49 

trompe-l'œil» à dater, je crois, du grand Witikiud 
jusqu*à feu l'empereur François, que pourtant Napo- 
léon a réduit à n'être plus qu'empereur d'Autriche, et 
non d'Allemagne. Ce qu'il y a là de merveilleux, c'est 
que la salle ne contenant^ en effet, que trente-deux 
niches, l'empire a fini juste au trente-deuxième em- 
pereur. On parle de gagner sur l'épaisseur du mur 
une ireote-troisiëme niche pour le César actuel ; mais 
nous sommes certains que l'empereur d'Autriche se 
refusera à cette plaisanterie de mauvais goût. Il n'y a 
plus de César au monde, et Napoléon lui-même n'et 
a été que le fantôme éblouissant I 

On me permettra de ne point dire en quelle com- 
pagnie nous fîmes un jour une excursion dans la prin- 
cipauté de Hesse-Hombourg, ni à quelle charmante 
fêle nous prîmes part dans un château gothique tout 
moderne, au milieu d'une épaisse forêt de chênes et 
de sapins. Je croyais faire un de ces romanesques 
voyages de Wilhelm Meister^ où la vie réelle prenc 
des airs de féerie, grâce à l'esprit, aux charmes et aux 
sympathies aventureuses de quelques personnes choi- 
sies. Le but de l'expédition était d'aller à Dornshath 
itUy mot qui, dans la prononciation allemande, se dit 
à peu près Tov/mesauce. Or, savez-vous ce que c'est 
que ce lieu, dont le nom est si franchement allemand 
et si bizarrement français à la fois? C'est un village 
ûii l'on ne parle que notre langue, bien que l'allemand 
règne à cinquante lieues à la ronde, même en dépas- 
sant de beaucoup la frontière française. Ce vi!lage 
est habité par les descendants des familles protestantes 
exilées par Louis XIY. Dornshausen leur fut donné à 

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50 SOUVENIRS P'AtLBMAGNE, 

cette époque, m'a-^t-on dit, par le prince électeur de 
Nassau, et ils sont restés, eu^ et leur lignée, dans cet 
asile austère et calme comnie leur résignation et leqr 
piété. 

Cette population est toute française encore, car les 
habitants ne sont jamais mariés qu'entre eux, et le 
l)eau langage du dix-septième siècle s'est transmis à 
ceux d'aujourd'hui dans toute sa pureté. Vous peia- 
drezi-vous toute Qotre surprise en entendant de petits 
eofants, jouant sur la place de Téglise, qui parlaient 
la langue de Saint-Simon et se servaient sans le savoir 
des tours surannés du grand siècle? Nous en fûmes 
tellement ravis que, voulant mieux les entendre parler, 
nous arrêtantes une marchande de gâteaux pour leur 
distribuer toute sa provision. Après le partage, ils ge 
mirent à jouer bruyamment sur la place, et la mar- 
chande nous dit ; « Vous leur avez fait tant dejoye 
que les voilà qui courent présentement comme des 
harlequins. » H faut remarquer que le nom d'Arle- 
quin s'écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec qn 
h aspiré, comme on peut le voir notamment dans la 
comédie des Comédiens de Scudéri, 

N'est-ce pas là une merveilleuse rencontre, et qui 
valait tout le voyage ? Je dois ajouter malheureusement 
que cette population française de pornshausen n'est 
pas physiquement brillante, bien qu'elle ait, nous a- 
t-on dit, donné le jour à M, Ancillon, le ministre de 
Berlin. Les Allemands que nous rencontrions en nous 
y rendant nous disaient : « Vous allez entrer dans le 
payçdes Bossus. » Il est vrai que jamais nous ne vîmes 
plus de bossus que dans ce caRtpp ; cette race, qui ne 

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pu aHIll ÀO MEIN, 5i 

s'est jamais mélangée, est grêle et racbitique, comme 
la noblesse espagnole, qui de même ne se marie qu'entre 
elle. Les familles de Francfort prennent des servantes 
à Dornshausen, afin d'apprendre le français à leurs 
enfants. Le grand souvenir de la révocation de l'édit 
de Nantes et d'une si noble transmission d'héritage 
aboutit h cette vulgaire spécialité. 

Après uQ mois de séjour, nous avons quitté Franc- 
fort dont j'aurai à reparler plus tard* 



TU. MANHEIM ET HBIDKLBBR6 

Nous Tenions de remonter le Rhin, de Mayence à 
Hanheim, toute une longue journée ; nous avions passé 
lentement devant Spire éclairée des derniers rayons du 
jour, et nous regrettions d'arriver en pleine nuit ^ 
Hanbeim, qui présente le soir, comme Hayence, l'as- 
pect d'une ville orientale. Ses édifices de pierre rouge, 
ses coupoles, ses tours nombreuses aux flèches bizarres, 
confirment cette illusion, qui serai! beaucoup plus 
complète encore si le soleil ne se couchait pas sur la 
rive opposée du fleuve. Mais un clair de lune très-pur 
nous rendit une partie de Teffet que nous espérions. 
Mon illustre compagnon de voyage put emporter de 
ce spectacle une impression assez complète pour que 
je doive me dispenser d'en rendre compte au public 
avant ou après lui, 

La même raison m'interdirait la description inté- 
rieure de Manheim, si je n'étais habitué à traverser 
b viUç^ w flâp^ur plutôt qu'ep touristOi contefit d» 



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52 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

respirer Tair d'un lieu étranger, de me mêler à cette 
foule que je ne verrai plus, de hanter ses bals, ses 
tavernes et ses théâtres, et de rencontrer par hasard 
quelque église, quelque fontaine, quelque statue qu'on 
ne m'a pas indiquée et qui souvent manque en effet 
sur le livret du voyageur. J'aurai donc fini ma des- 
cription en deux mots. Celte ville est fort jolie, fort 
propre, et toute bâtie en damier. Les grands-ducs de 
Bade ont été de tout temps fanatiques de la ligne droite 
ou de la courbe régulière; ainsi Carlsruhe est bâtie en 
éventail ; du centre de la ville, où est situé le palais, on 
peut regarder à la fois dans toutes les rues; le sou- 
verain, en se mettant à sa fenêtre, est sur que personne 
ne peut entrer ou sortir des maisons, circuler dans les 
rues ou sur les places, sans être vu de lui. Une ville 
ainsi construite peut épargner bien des frais de police 
et de surveillance de tout genre. Manheim, cette 
seconde capitale du duché, ne le cède guère à Carlsruhe 
sous ce rapport. Il su£Sld'unedouzaine de factionnaires 
postés aux carrefours à angles droits pour tenir en 
respect toute la cité. C*est pourtant à Manheim que 
fut corn mis l'assassinat de Kotzebue par Cari Sand ; mais 
aussi faut-il dire qu'à peine sorti de la maison de sa 
victime, Sand se trouva saisi par les pacifiques soldats 
du grand-duc. 

Cette lugubre tragédie nous préoccupait avant tout 
dans le court séjour que nous fîmes à Manheim ; aussi 
nous fûmes heureux d'apprendre que le célèbre acteur 
tragique Jerrmann se trouvait alors dans la ville. Nous 
l'allâmes demander au théâtre, sûrs qu'il serait charmé 
de nous servir de cicérone et d'obliger à la fois un 

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DD RHIN AU MEIlfl 59 

poëte dramatique et un Teuilleloniste français, lui qui, 
quoique Allemand, a joué les tragédies de Corneille à 
laCométye-Française. M. Jerrmannétaiiàlarépétition. 
Dès que nous apprîmes que c'était le Roi Lear qu'on 
répétait, nous demandâmes à être introduits, ce qu'on 
nous accorda facilement, toujours en raison de nos 



L'intérieur des théâtres allemands est complètement 
semblable à celui des nôtres; nos habitudes de cou- 
lisses nous servirent donc merveilleusement à gagner 
sans bruit une place au parterre, et là nous enten- 
dîmes deux beaux actes, joués en redingotes et paletots, 
mais avec cette intelligence et cette harmonie d'en- 
semble que l'on admire sur les plus petites scènes de 
rAllemagne. 

Toutefois cette épithèle ne peut être donnée à celle 
de Manheim. Nous songions avec un saint respect, 
auquel aidait du reste l'obscurité du lieu, que ce fut à 
ce théâtre même que l'on représenta les premiers 
drames de Schiller. La répétition qui avait lieu devant 
nous montrait que ce noble théâtre n'avait pas dé- 
généré. 

Dès que M. Jerrmann fut averti de notre présence, 
il vint à nous, se félicita surtout de faire la connais- 
sance d'un auteur dont il avait traduit plusieurs ou- 
vrages, et voulut bien nous montrer la ville en détail. 
Nous visitâmes la résidence tout à fait royale des vastes 
jardins qui côtoient le Necker, prêt à se jeter dans le 
Rhin; nous admirâmes la disposition des massifs de 
verdure, les longs chemins sablés qui vont se perdre 
au bord du fleuve, les pelouses touffues, et ce cercle 

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54 , SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

d*caux vives qui partout encadre rhori^on ; mais noui^ 
fûmes distraits facilement de cette admiration, lorsque 
M. Jerrmann nous apprit que dans ces jardins mêmes, 
le long d*une de ces allées, Cari Sand s'était rencontré 
avec Kotzebue, qu*il devait frapper trois heures plus 
tard, et, sans le connaître, avait croisé sa marche plu- 
sieurs fois. 

Je ne prétends pas raconter cette histoire si connue, 
que d'ailleurs l'autre plume, plus sûre et plus dràma* 
tiqiie, a nouvellement retracée dans tous ses détails ; 
je glane seulement quelques souvenirs échappés ou 
négligés comùe de peu d'importance; d'ailleurs, 
Cari Sand obtiendra toujours un privilège d'intérêt. 

En sortant dé la résidence par une galerie latérale, 
nous rencontrâmes l'église des Jésuites, bâtie en syle 
rococo, dont la grille est un chef-d'œuvre de serrurerie 
du temps. Je n'oserais affirmer que le portail ne soit 
pas orné de divinités mythologiques; peut-être aussi 
sont-ce de simples allégories chrétiennes ; mais alors 
la Poi ressemblerait bien à Minerve, et la Charité à 
Vénus. Du reste, le théâtre est situé tout en face, et 
ses muses classiques paraissent être de la même époque 
et des mêmes sculpteurs. OW un magnifique bâtiment 
qui tient la moitié de la place. Deux rues plus loin, 
nous arrivâmes à la maison de Kotzebue, qui n'a rien 
de remarquable à l'extérieur. On sait tout ce qui s'y 
passa. darlSand, arrivé le malin même, vint demander 
à parier à l'écrivain célèbre, qui était soupçonné d*avoit 
vendu sa plume à la Russie. On fit entrer le jeune 
homme dans une pièce du rez-de-chaussée. Ce jour-là 
même (c'était dans la soirée), Rotzebue recevait du 

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DtJ RHIN AD MEIN. 55 

monde, plusieurs dames venaient d'arriver. A peine 
Kotzebue fut-il entré dans la chambre oii Sand Tat- 
tendait, que ce dernier se jeta sur lui et le frappa d'un 
poignard. La fille de Kotzebue entra la première et se 
précipita en criant sur le corps de son père. Sand, ému 
tivetnént de ce spectacle, sortit rapidement de la mai* 
Son, et, près d'être saisi par des soldats qui passaient, 
il se frappa lui-même en criant :" Vive TAlIemagne I 
La blessure qu'il se fit alors fut si grave, qu'il en 
souffrit continuellement pendant les dix mois que dura 
son procès, et en serait mort sans doute dans le cas 
même où sa liberté lui aurait été rendue. 

Plus loin, l'on nous montra l'auberge où il était 
descendu et où il avait dîné à table d'hôte le jour 
même de l'assassinat. Après le repas, il était resté une 
demi-heure encore à causer sur la théologie avec un 
ecclésiastique. Toute la ville est remplie de ce drame, 
et les habitatits n'ont guère d'autres récits à faire aux. 
étrangers. On nous conduisit encore au cimetière, oii 
la victime et l'assassin reposent dans la même enceinte. 
Seulement Cari Sand est enterré dans un coin, et la 
place où furent déposés son corps et sa tête n'a d'autre 
otnement qu'un prunier sauvage. Pendant longtemps 
ce fut, Uoiis dit-on, un lieu de pèlerinage, où Ton ve- 
nait de toute l'Allemagne; le prunier était dépouillé 
de toutes ses feuilles et de toutes ses branches à chaque 
saison. 

La tombé de Kotzebue avait ei aussi ses fidèles 
moins nombreux. C'est un monur. ent de pierre grise 
d'une apparence bizarre. Une pierre carrée qui le sur^ 
monte, posée sui^ un de ses angles, est soutenue par 

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96 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

deux masques antiques qui expriment la douleur. Le 
tout a un aspect de tombeau païen, qui convient assez 
aux mânes philosophiques du voltairien Kotzebue. On 
ne peut douter qu'il n'y ait eu dans l'action de Cari 
Sand beaucoup de fanatisme religieux. 

Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière 
pour nous diriger vei;s Heidelberg où nous devions 
coucher. La soirée* était charmante après une belle 
journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà dans 
la ville, abandonnant les jolies maisons de campagnCt 
les jardins publics, les cafés et les brasseries ; la plu- 
part nous saluaient sans nous connaître, comme c'est 
Tusage dans le pays de Bade, et ce tableau du retour 
en ville d'une population calme et bienveillante, qui 
avait assurément bien employé sa journée, nous faisait 
penser à Auguste Lafontaineet à Gessner. Pourtant 
mon compagnon ne pouvait s'arracher au souvenir 
sanglant de Cari Sand. Il venait de voir le cimetière, 
il voulait encore voir le lieu de réexécution, tant c'est 
un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous 
avait bien dit que nous rencontrerions, au sortir de 
Manheim, une grande prairie verte, à gauche, et que 
c'était là ; mais rien n'indiquait le lieu particulier du 
sacrifice. Nous n'osions trop arrêter les paysans pour 
nous le montrer, de peur d'inquiéter la police du pays ; 
mais on nous apprit depuis quMl était aussi simple de 
parler de cela, dans le duché, que de la pluie et du 
beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant 
arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre atten- 
tion, et nous indiqua tout dans le plus grand détail. 
Ici était réchafaud, là les troupes rangées dès la pointe 

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DU RHIN AU MEIN. 57 

do jour; par là Ton atlendait les étudiants d'Heidel- 
berg ; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant été 
avancée ; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs 
dans le sang et se partager les. reliques de celui qu'ils 
appelaient le martyr. 

Notre interlocuteur voulut bien nous donner une 
foule d'autres détails, tant sur cette fatale journée de 
l'exécution que sur le caractère, les habitudes et les 
conversations de Sand pendant les dix mois de captivité 
qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous con- 
duire chez lui pour nous faire voir un portrait unique 
qu'il avait fait faire lui-même à cette époque, mais il 
était trop tard pour que nous pussions nous arrêter 
encore à Hanheim. Lorsque nous remerciâmes cet 
obligeant inconnu en prenant congé de lui, il nous 
dit: € Vous venez de causer avec le directeur de la 
prison de Manheim, qui a gardé Sand pendant dix 
mois. 9 II n'eût pas été moins étonné s'il eût su à 
qui il venait de parler lui-même, mais mon compa- 
gnon ne jugea pas à propos de compléter le coup de 
théâtre. 

Je croyais pour ma part en avoir fini avec Sand, 
dont je n'ai jamais beaucoup affectionné rhéroïsme, 
sans nier toutefois l'espèce de grandeur qui s'attache 
à ce souvenir; mais un écrivain consciencieux a des 
curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va 
expliquer jusqu'à quelles profondeurs d'investigation 
BQUS dûmes descendre,, mon compagnon de route et 
moif lui pour les charges de sa renommée, et moi pour 
l'agnément de sa société. 
Ledîrecteur de la prison nous avait parlé beaucoup 

â. 

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58 SbUVENiRè D»ALLEMAGNE. 

dé reiécutelii' qui avait tranché la tête de Sand. Un 
èrime est line Chose si rare dans le duché de Bade, que 
cette profession est presque une sinécure. Toutefois 
elle rapporté près de trois mille florins, âàns compter 
une foule de bénéfices accessoires. Inexécution de Sand 
hit une fortune pour cet homme, qui vendit tous les 
cheveux du jeune homme un â un,àla moitié deTÀl- 
lemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible 
peuple, si ce n*était bien évidemment le plus heureux 
des peuples et le mieux gouverné peut-être. Je vais 
citer un trait qui montre que ce fanatisihe alla jusqu'au 
ridicule le plus violent. Le même exécuteur, connu 
pour un des pliis grands admirateurs de son héros^ 
fit construire, en découpant le bois de Téchafaud, une 
tonnelle égayée de vignes grimpantes, où Ton venait 
pieusement boire de la bière à la mémoire de Sand. 

Puisque j*en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous 
apprîmes que, le bourreau de Sand étant mort, son fils 
continuait le même état, et demeurait à Heidelberg. 
On nous conseilla de Taller voir. Sur notre premier 
mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en 
Allemagne les exécuteurs n^étaient pas précisément 
entourés du même préjugé que chez nous. Le bourreau 
est ordinairement, dit-on, d'une famille noble déchue* 
bans les cérémonies Su siècle passé, il marchait à la 
suite du cortège de la noblesse, et en tête, par consé* 
quent, de celui des bourgeois. En outre, il est tenu 
d*avoir pris le grade de docteur en chirurgie. C*est donc 
unesorle de médecin, qui coupe la tête comme les au- 
tres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opé- 
rations aient seules le privilège de donner la mort? 

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DD HHIN AU MËIN. 59 

C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et 
brumeuse, encaissée pat les montagnes, baignée par 
le Necker, pleihe d*étudiants,de cafés et de brasseries, 
avec son beau château de la Renaissance à demi-ruiné. 
Quel dommage I un château de Touraine dans une 
forteresse de Souabe ! Mais la description sera pour 
une autre fois : au bout de la ville, dis-je, la dernière 
maison, à gauche... Comme tout cela est allemand 
et romantique ! et tout cela est Vrai pourtant... C'est 
la tnaisoh du docteur Widman% c'est la sienne. 



TIII. UNSTISItB AU BOURREAU DE MANHEIM 

Nous n*étions pas sans émotions en touchant le 
marteau de ce logis d'une apparence particulièrement 
propre et gaie. Des enfants de la ville s'assemblaient 
derrière nous, mais sans mauvaise intention ; à t^àris, 
l'on eût jeté des pierres. Une seule idée nous fit rire : 
ce fut le souvenir d'un monsieur, dégoûté de la vie, 
qui avait fait une visite pareille à M. Samson, et lui 
avait dît, en le saluant poliment : « Monsieur, je dési- 
rehiîs que vous me guillotinassiez. i» Cet imparfait 
du subjonctif d'un pareil verbe m^a toujours paru fort 
plaisant. 

Nous voilà donc toujours frappant à la porte du 
bourreau, car on n'ouvre pas. Quel épisode pour un 
de ces romans qu'on faisait il y a quelques années I 
Mais le temps n'était plus de ces ogreries littéraires^ 
et notre démarche était bien naïve et toute dans l'in- 
térêt de l'arl et de la vérité. 



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60 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Au bout de dix minutes, nous entendîmes un bruit 
de talons éperonnés, puis on ouvrit la porte en tirant 
beaucoup de verrous. Un homme fort jeune, un peu 
trapu dans sa taille, à la figure romantique^ nous 
demanda ce que nous voulions, sans nous prier d'en- 
trer. Nous lui dîmes que nous étions écrivains et 
cherchions à réunir des renseignements sur Cari Sand. 
Alors il nous ouvrit entièrement la porte et nous in- 
diqua une salle de rez-de-chaussée fort claire, nous 
priant d'atten(|fp qu'il eût refermé la lourde porte, ce 
qu'il fit avec soin. 

La chambre où il nous rejoignit après un instant, 
et qui semblait être son cabinet de travail, était ornée 
de gravures et d'oiseaux empaillés. « Vous êtes chas- 
seur? » lui dit mon compagnon en frappant sur un 
fusil à deux coups suspendu au mur. Il répondit par 
un signe. Pendant l'instant que nous étions restés 
seuls, j'avais pu jeter les yeux sur une bibliothèque 
où se trouvaient des livres d'histoire et de poésie. La 
table placée au milieu de la chambre était couverte de 
livres et de feuilles manuscrites; sur la cheminée il y 
avait des bocaux d'animaux conservés dans l'esprit-de- 
vin ; il nous apprit lui-même qu'il s'occupait beaucoup 
d'histoire naturelle. On comprend que notre conver- 
sation ne pouvait rester longtemps dans le vague ; nos 
préoccupations historiques pouvaient seules donner 
quelque convenance à notre visite, surtout vis-à-vis 
d'un homme auquel il paraissait impossible d'offrir 
quelque rémunération. Le docteur Widmann nous 
donna encore beaucoup de détails, dont plusieurs ré- 
pétaient ceux que nos passants de la veille nous 

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DU RHIN AU MEIN. H 

ayaîent racontés déjà ; il nous fit voir mêmet après 
quelque hésitation, le sabre dont son père s'était servi • 
la forme nous étonna. 

Nous nous étions imaginé jusque-là que l'on en- 
levait la tête fort simplement d'un bon coup de sabre 
de dragon ou de cimeterre à la turque. L'instrument 
que nous avions sous les yeux confondait toutes nos 
idées. Le tranchant était en dedans comme celui d'une 
serpette; de plus, la lame était creuse et contenait du 
vif-ai^ent, aGn que, l'élan étant donné au sabre, ce 
métal, se portant vers la pointe, rendît le coup plus 
assuré. Ainsi toute l'adresse du... docteur consiste à 
combiner un mouvement de rotation autour du col, 
qui, avant de toucher l'os, enlève presque toute la 
chair; on ne tranche donc pas la tête, on la cueille 
pour ainsi dire. Nous nous contentâmes de l'explica- 
tion sans demander aucune expérience. 

D'ailleurs, notre pauvre exécuteur de Bade n'a 
jamais exercé le terrible état de son père. Il nous a 
confié même qu'il tremblait tous les jours qu'il se 
commît un crime dans le duché, ce qui est heureuse- 
ment fort rare, et qu'il ne savait trop à quoi il se ré- 
soudrait dans ce cas. Curieux comme des Anglais, 
nous demandâmes encore à voir la tonnelle dont on 
nous avait parlé à Heidelberg. Le docteur Widmann, 
n'ayant pas le temps de nous accompagner au jardin 
de son père où elle se trouve, appela son domestique, 
qui nous y conduisit à travers les champs. 

Ce jardin est situé au sommet d'une colline char- 
gée de vignes. Un joli pavillon, autrefois ouvert aux 
buveurs et maintenant fermé depuis que l'enthou- 

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62 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

siasme s'est refroidi par le temps, s'élève au centre 
de celte petite propriété, et, des deux côtés de ce pa- 
villoD, il y a une tonnelle dont le bois disparaît sous 
les pampres. Mais laquelle des deux est la tonnelle 
sacrée aux fidèles de Cari Sand. Notre scrupule his- 
torique allait à ce point que nous voulions pouvoir 
dire si c'était celle de gauche ou de droite. Le valet 
l'ignorait lui-même, mais il nous dit: « Avez-vous un 
couteau? — Oui ; pourquoi faire? — Pour faire une 
entaille dans le bois. Les échafauds se font en sapin.» 
En effet, l'un des berceaux était en chêne, l'autre en 
sapin. 

Il y a quelques mois, j'ai traversé de nouveau ce 
beau duché de Bade , qui est le plus charmant pays 
de r Allemagne , je le sais à présent; l'hiver ne lui 
avait pas enlevé tout son charme; sous un ciel un peu 
pâle, l'horizon se teignait toujours de la verdure éter- 
nelle des sapins ; les monts couronnés de châteaux 
s'élançaient toujours du sein de cette Forêt-Noire qui 
règne sur une étendue de cent lieues , et la pierre 
rouge des édifices , des églises et des palais semblait 
toujours chauffée des rayons d'un soleil ardent* Quand 
j^arrivai à Carlsruhe, on ne parlait que d'une séance 
orageuse de la chambre des députés (de Bade), qui 
venait d'avoir lieu la veille. Des membres de l'opposi* 
tion avaient demandé l'abolition de la peine de mort; 
le parti conservateur s'était vivement prononcé contre 
cette proposition. Enfin , des esprits modérés avaient 
proposé un amendement qui devait concilier les par^ 
tisans des coutumes féodales et les propagateurs des 
idées nouvelles. Ces philanthropes demandaient l'in* 

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DO RHIN AU MEIN. 63 

trodoction de la guillotine , pour remplacer le vieux 
système d'exécutiou. 

Cette motion révolutionnaire a été au moment de 
triompher. Seulement les conservateurs ont exprimé 
leurs craintes que l'introduction de la guillotine ne fût 
un acheminement vers les idées libérales, et ne pro- 
voquât la sympathie du peuple pour les autres insti- 
tutions progressives de la France. La question en est 
encore là, je crois. Notre connaissance d'Heidelberg, 
le docteur Widmann , attend sans doute avec impa- 
tience la décision représentative qui , probablement, 
fixera sod sortetses attributions futures. Je doute que 
ce jeune homme, qui paraissaiteffrayé de sa condition, 
terrible et noble à la fois , de chirurgien de gens bien 
portants, se résigne à Thumble emploi que nos mœurs 
ont fait à ses pareils , et qui ressemble terriblement à 
un service de portier. 



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II 

SOUVENIRS DE THURINGE 



A Alextndre Damu 
I. L'OPÉRA DB FAUST A FRANCFORT 

Je vais avec peine — et plaisir, — vous rappeler 
des idées et des choses qui datent déjà de dix années. 
Nous étions à Francfort-sur-Mein, où nous avons écrit 
chacun un drame dans le goût allemand.— J'y reviens 
seul aujourd'hui. 

La ville n'a guère changé malgré les révolutions ; 
les promenades qui l'entourent depuis 1815 , et qui 
remplacent ses fortifications, ont seules gagné de l'om- 
brage et de la fraîcheur. Arrivé le soir, par le chemin 
de fer de Mayence, j'étais, du reste, plus avide de spec- 
tacle que de promenades, et je me suis informé bien 
vite de ce qu'on jouait au grand théâtre. — On jouait 
Faw? avec la musique de Spohr. 

Nous avions si souvent discuté ensemble sur la pos- 
sibilité de faire un Faust dans le goût français , sans 

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66 SaUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

imiter Goethe, Tinimitable^ en nous inspirant seule- 
ment des légendes dont il ne s'est point servi, — que, 
malgré l'heure avancée , je me hâtai d'aller voir au 
moins la seconde partie de Topera. ^ 

II était huit heures, et le spectacle finissait à neuf. 
— Vous rappelez-vous cette grande salle , située au 
bout des allées de la promenade, et où nous avons vu 
représenter Griseldù^ dans la loge de la famille 
Rothschild?... C'était beau, n'est-ce pas, cette pièce 
héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de 
la tragédie? Et quelle émotion l'actrice inspirait/ 
même à ceux qui ne comprenaient pas la langue; — 
et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une 
reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon 
à la fille d'un charbonnier I 

La salle , cette fois, était garnie d'une foule plus 
compacte et plus brillante que celle que nous avions 
vue assister à Griseldis. C'est qu'ici comm« partout 
la musique exerce l'attraction principale. La salle est 
fraîchement restaurée, jaune et or, — et l'on voit tou- 
jours au-dessus du rideau l'horloge qui, continuelle- 
ment, indique l'heure aux spectateurs : attention 
toute gerknanîque. 

Lorsque j'entrai, on en était à cette scène de bal où 
Pon danse une sarabande dans laquelle chacun tient 
un flambeau à la main ; rien n'est plus gracieux et 
plus saisissant. Chaque couple s'éloigne ensuite et 
disparait tour à tour dans la coulisse , et le nqpibre 
des flambeaux diminuant ainsi, amène peu à peu l'ob- 
scurité, image de la mort. — Puis le tam-tam résonne 
et le diable paraît. 

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SOUVENIRS OË THORINGE. 67 

Quelle entrée I Alors éclate un chant de basse moi- 
tié mélancolique et moitié sauvage, tour à tour éner- 
gique et chevrotant, avec des modulations finales dans 
le goût du dix-huitième siècle , qu'interrompent des 
accords stridents. .L'acteur a laissé quelque chose à 
désirer dans l'exécution de ce morceau, développé à la 
manière de l'air de la Calomnie. La musique de 
Spohr rappelle beaucoup celle de Mo2art« Ayez soin, 
si jamais vous mettez à la scène un Faust ^ comme je 
crois que voils en avez l'intention , de faire le diable 
très-rouge de figure; c'est ainsi qu'on le représente 
en Allemagne, et cela est d'un bon effet. 

Ensuite, j'admirai la facilité des changements à vue : 
une toile qui tombe et deux pans de coulisse qui avan- 
centt voilà tout : excepté dans les décorations compli- 
quées. Nous étions tout à Theuredans un palais, nous 
voilà dans une rue; puis voici la campagne éclairée 
des feux du soir. Faust roucoule son amour à lablonde 
enfant qu'il aime, et le diable ricane dans le fond, 
avec une ariette de vieux buveur. 

Nous passons à une salle gothique t quatiior ma^ 
gnifique qui finit par devenir un quintette. -*- Toute 
la salle éclate de rire. Qu*est-ce donc? C'est le diable 
qui vient d^entrer avec un costume de jésuite ; — la 
ville protestante de Francfort se permet cette allusion 
irrévérente. Le visage rouge du diable se découpe 
comme un as de cœur entre la souquenille et le cha- 
peau noirs. Mais ce n'est plus le temps de rire; — 
l'heure sonne au cadran du ciel; Méphistophélès fait 
un signe ; — un démon entièrement rouge sort de 
terre et pose la main sur Faust : — le diable de la 

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68 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

pièce est trop grand seigneur pour l'emporter loi- 
même. Puis rœil plonge dans les cavernes souterrai- 
nes; une pluie de fusées tombe du cintre... et le spec- 
tacle est terminé... à neuf heures. Un théâtre qui a 
une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt 
que la représentation dépasse Pheurede quelques mi- 
nutes, on siffle. Je vous recommande aussi cela 
comme amélioration à introduire chez nous. 

Il n'y a rien à tirer du libretto que Spohr a réchauffé 
des sons de sa musique; mais à ce propos je veux vous 
entretenir de quelques recherches que j'ai faites sur ce 
personnage, en traversant les Pays-Bas pour me ren- 
dre ici. Faust, pour un grand nombre d*érudits, est 
le même que le Johann Fust, dont le nom brille entre 
ceux de Gutenberg et Faust Schœffer , autour du cé- 
lèbre médaillon des éditions stéréotypes. Il y a trois 
têtes barbues qu'on a réunies, ne sachant au juste la- 
quelle des trois avait réellement inventé cette terrible 
machine de guerre appelée la presse. 

Strasbourg célèbre Gutenberg; Mayence célèbre 
Faust. Quant à Schœffer, il n'a jamais passé que pour 
le serviteur des deux autres. Faust était orfèvre à 
Mayence; Gutenberg, simple ouvrier, l'aida dans sa 
découverte, et cette union du capitaliste inventeur avec 
le travailleur ingénieux produisit ce dont nous usons* 
et abusons aujourd'hui. 

Faust était, dit-on, le gendre de Laurent Cdster, 
imagier à Harlem. Ce dernier avait déjà trouvé l'art 
d'imprimer les figures des caries. Faust eut l'idée, à 
^/on tour, de tailler sur bois les légendes, c'estj|idire 
les noms de Lancelot , d'Alexandre et de ^ 




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S0UVENIB8 i)E THURINGB. 6» 

qui, jusque-là, avaient été écrites à la maÎD. Cette 
pensée en fit naître encore une autre chez Faust, ce 
fut de sculpter des lettres isolées, en bois de poirier, 
afin d'en former facultativement des mots. Gutenberg, 
chargé d'assembler ces lettres, eut à son tour l'idée de 
les faire fondre en plomb , et Schœffer , le travailleur 
en sous ordre, qui, à ses moments perdus, était vigne- 
ron, conçut la pensée d'employer, pour la reproduc- 
tion nette des caractères, une sorte de machine établie 
dans le système du pressoir qui foule les raisins. 

Telle fut la triple combinaison d'idées qui sortit de 
ces trois têtes, — semblable dans ses résultats aux 
trois rayons tordus de la foudre de Jupiter. 

Rentrerons-nous dans le roman en admettant la 
légende qui suppose que Faust, s'étant ruiné dans les 
premiers frais de son invention , se donna au diable 
afin de pouvoir l'accomplir? Ceci est probablement 
une invention des moines du temps, irrités, et de l'ef- 
fet prévu de l'imprimerie, et du tort qu'elle leur fai- 
^it dans leurs intérêts comme copistes de manuscrits. 

Voici comment quelques auteurs supposent que 
Faust conçut l'idée de la reproduction des lettres. — 
En sa qualité d'orfèvre, il avait été chargé d'exécuter 
les fermoirs d'une Bible, dont le supérieur d'un cou- 
vent voulait faire présent à 1 evêque de Majence. 

Il se rendit au couvent pour remettre son travail et 
se faire payer. On le fit attendre dans une salle . dont 
ie centre était occupé par une vaste table , autour de 
laquelle une vingtaine de moines travaillaient assidû- 
ment. 

A quoi travaillaient ces moines? Ils s'occupaient à 

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70 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

gratter des manuscrits grecs et latins pour les rendre 
propres à subir une écriture nouvelle. Faust jeta les 
yeu}^ sur un Homèfe dont les premières lignes allaient 
disparaître... 

« malheureux I dit-il au naoine, que vçux-tu écrire 
à la place de V Iliade ^y> 

El ses yeux tombaient attendris sur le vers qu'on 
peut traduire ainsi : 

Il B*6n Allait le long de la mer retentissante. 

£q ce moment le supérieur entrait. F^'Ust lui de- 
manda à quel usage oa destinait ces feuilles quand 
elles seraient grattées. 

Il s'agissait de reproduire un livre de controverse, 
Thomas A'Kempis, ou quelque autre. Faust ne de- 
manda d'autre prix de son travail que ce manuscrit, 
qu'il sauva ainsi de la destruction. Les moines souri- 
rent de sa fantaisie et de sa simplicité, Il fallait un 
écrit pour qu'il pût sortir du couvent avec le livre. Le 
prieur le lui donna obligeamment, et imprima son 
cachet sur le parchemin. Un trait de lumière traversa 
l'esprit de l'orfèvre, il pouvait s'écrier : Eurêka I 
comme Archimède. Et combien il faut reconnaître la 
main de la Providence dans la combinaison de deux 
idées, quand on songe que depuis des milliers d'an- 
nées on avait imprimé des sceaux et des cachets avec 
légendes, des inscriptions même (comme on en a re- 
trouvé à Pompéi), qui servaient à marquer les étoffes! 
Faust concevait la pensée de multiplier les lettres et 
les épreuves pour reproduire la parole écrite. 

Faust emporta, comme la proie de l'aigle, le mi^? 

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SOUVElfIRS DE THURINGE. 7i 

pnscrit et l'idée. — Celte dernière na se présentait 
pas encore nettement à son esprit, 

« Quoi I se disait-il , il peut dépendre de Tigno- 
rance ou de l'intention funeste de quelques couvents 
de moines de détruire à tout jamais la tradition intel- 
ligente et libre de Tesprit humain I Les chefs-d'œuvre 
des philosophes et des poètes , qu'ils appellent pro* 
fanes, pourraient entièrement périr par le crime d'un 
fanatisme aveugle, comparable à celui qui anéantit 
jadis la bibliothèque d'Alexandrie I L'ordre d'un pape 
— tel que Borgia, qui règne à Rome, — suffirait pour 
faire exécuter cela dans toute la chrétienté ; car les 
moines sont à peu près les seuls dépositaires de ces 
trésors qu'ils prétendent conserver... )> 

En se répétant cela , en serrant contre sa poitrine 
YHomère qu'il venait de sauver, et qui peut-être était 
le dernier, Faust rêvait à la reproduction du cachet 
du supérieur, à la possibilité (je graver des pages en- 
tières de lettres en relief, qui viendraient se marquer 
sur destablettesousurdu vélin. Rentré danssa maison, 
et en proie aux combinaisons de son esprit, il ne son- 
geait pas que la misère et le désespoir, cortège ordi- 
naire du génie, venaient d'y pénétrer avec lui. 

Peut-être est-ce là l'idée de cette scène ^u barbet 
noir que Faust rencontre dans une promenade, et qui, 
une fois, dans sa chambre, grandit jusqu'au plafond 
et révèle l'esprit du mal. 

Tout le monde connaît les souffrances de Vimen- 
teur, — si admirablement décrites par Balzac dans la 
Recheixhe de Vabsolu et dans Quinola. Celles de 
Faust, si Ton en croit les légendes, ne le cédèrent h 

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71 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

aucun autre. Persécuté en Allemagne, il vint à Paris 
avec sa première Bible imprimée, et se présenta à 
Louis XI, qui d'abord Taccueillit bien. Mais le fana- 
tisme guettait sa proie ; — on parvint à le faire passer 
pour sorcier, et il faillit être brûlé en place de Grève, 
pour avoir vendu des Bibles entièrement semblables 
Tune à l'autre , — et qui n'avaient pu être exécutées 
que par artifice diabolique.. • 

C'est comme magicien que les légendes répandues 
ou fabriquées par les moines le considèrent principa- 
lement. Il en existe d'innombrables, tanten Allemagne 
qu'en France, où la Bibliothèque bleue a réuni ses 
exploits principaux. Le plus curieux de tous est celui 
qui consiste à avoir avalé sur une route une voiture 
de foin qui gênait son passage, — avec les chevaux et 
le cocher. 

Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de 
l'empereur d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie 
l'enchanteur de le faire souper avec Alexandre, César 
et Cléopâtre. Ce qui, dit-on, eut lieu en effet. 

Goethe s'est servi, dans le second Fav^t, de celte 
anecdote, en la modifiant et en faisant apparaître 
Hélène, ce qui appartient encore à la tradition primi- 
tive. On se demande pourquoi celle-ci suppose una- 
nimement que Faust avait commandé au diable de 
ressusciter pour lui la belle Hélène de Spartci^ dont il 
eut un fils, et avec laquelle il vécut vingt-quatre ans, 
aux termes de son pacte? Peut-être est-ce le souvenir 
de l'anecdote relative au manuscrit de Yliiade qui 
conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait 
être en esprit l'amant d'Hélène. 

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SOUVENIRS DE THORINGE. 7S 

Dans le Fattst primitif qui se joue eu Alleinagne, 
sur les théâtres de marionnettes, on voit paraître ce 
personnage d'Hélène. Là, le diable s'appelle Gaspard, 
et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur, 
qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous 
forme de pantin. 

On peut citer encore le roman de Klinger, sur 
Faust, écrit très-spirituellement à la manière de Di- 
derot, et dans lequel on voit Faust porter son inven- 
tion dans toutes les cours de l'Europe, sans réussir à 
autre chose qu^à se faire rouer, pendre ou brûler, ce 
dont le diable le sauve toujours au dernier moment, 
en vertu de leur pacte. Dans chacun des pays où il se 
réfugie tour à tour, il ne voit que meurtres, débauches 
et iniquités : en France^ Louis XI ; en Angleterre, 
Glocester; en Espagne, l'Inquisition; en Italie, 
Borgia.... Si bien que le diable lui dit: Quoi! tu te 
donnes tant de peine pour ce misérable genre humain ? 
— Pour le sauver 1 pour le transformer !.•.. s'écrie 
Faust, car l'ignorance est la source du crime. — Ce 
n'est pas, répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire 
du pommier...» 

Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite ; 
c'est que Marguerite est une création de Goethe, et 
même le type d'une femme qu'il avait aimée. Cette 
figure éclaire délicieusement toute la première partie 
de Faust, tandis que cçlle d'Hélène, dans la seconde 
parlie, est généralement moins sympathique et moins 
comprise, quoiqu'elle appartienne exactement à la 
tradition. 



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74 SQUYENIR3 D'ALLEMAGNE. 



II. LA STATUE DE GOETHE 

Vous comprenez, mon ami, combien j'ai été heureui^ 
en me levant, le lenilemain matin, de rencontrer «ur 
cette même place du théâtre, au milieu des arbre», un 
monument qui n'existait pas lorsque nous nous trou^ 
vions ici ensemble ; la statue colossale de Goëtbe, par 
Swantbaler. 

La place aussi s'appelle aujourd'hui Goëthe-Plat^;, 
Francfort n'a dans ses murs que deux statues, celle de 
Goethe et celle de Gharlemagne, La première en 
bronze, l'autre en pierre rouge du Rhin, 

Goethe a été représenté dans Tattitude de la médi^ 
tation, appuyé du coude sur un tronc de chêne autour 
duquel s*enlace la vigne. La composition est fort belle 
ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédes- 
tal. On voit sur la face du devant trois figures» qui 
représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésy; 
sur les autres côtés les principales scènes de ses 
drames, de ses poëmes et de ses romans. Werther et 
Mignon occupent une face entière, l'un ayant au bras 
Charlotte, l'autre accompagné du vieux joueur de 
harpe. 

Après avoir admiré la statue, je suis allé voir la 
maison de la rue du Harché-aûx-Herbes, oii le poète 
est né il y a juste cent un ans. Elle est indiquée par 
une plaque de marbre qui porte qu'il était né là le 
28 août [august en allemand) 1749. Au-dessus de la 
grande porte, on voit up ancien écussop armorjé, dont 



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SOUVENIHS DE TttURlN(ÎÊ. *5 

le chatnp d'azuf, par un singulier hasard, porte une 
bande semée de Irois lyres d*or. 

Je suis entré dans la maison, et j'ai pu voir encore 
ta chambre du poëte, avec sa petite table, ses chaises 
Couvertes de vient velours d'Utrecht, ses collections 
d'oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évi- 
dence son brevet de président de la Société minéralo- 
gique de Francfort, dont il s'honorait plus que de tous 
Èm autres titres. — En regardant du haut de ce troi- 
isième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite, 
et à droite dur quelques toits entremêlés d'arbres, mais 
presque sans horizon, on comprend cette phrase de 
FaUsê : 

«Et c'est là ton monde I... Et cela s*appelle uti 
monde 1» 

Les escaliers sont immenses, et à chaque étage on 
remarque d'immenses armoires sculptées dans le style 
de la Renaissance. 

,^Jffais je ne vous ai pas encore dit le but de moii 
vSf âge. — Je vais voir ii Weimar les fêtes qui célè- 
brent après cent ans l'anniversaire de la naissance de 
Herder, l'ami de Goethe, Le temps mé presse. 

Je n'ai pu donner qu'un coup d'œil d'admiration 
et de regret à cette belle promenade du Meinlust, où 
se croisent les allées d'ébéniers et de tilleuls qui 
bordent le Qeuve. Au delà, le faubourg de Sachsen- 
hausen étend, le long de la rive opposée, une ligne 
àp blanches villas se découpant dans la brume et dans 
la verdure des jardins; 

Les flottes pacifiques du Mein fendent au loin la 
surface unie des eaux, enflant à la brise du soir ce^ 

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76 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

voiles gracieuses, qui rendent si pittoresque Taspect 
des grands fleuves d'Allemagne. Un adieu encore à 
la cathédrale de Francfort, à cet édifice si curieux 
du Bœmer, où. Ton voit les trente-trois niches de 
trente-trois empereurs d'Allemagne , établies d'a- 
vance avec tant de certitude par l'architecte primi- 
tif, qu'il serait impossible d'y loger un trente-qua- 
trième César. 

Victor Hugo a tracé une peinture impérissable de 
celte ville si animée et si brillante. Je me garderai 
d'essayer le croquis en regard du tableau. Aussi bien, 
quelque chose d'attristant plane aujourd'hui sur la 
cité libre, qui fut si longtemps le cœur du vieil empire 
germanique. J'ai traversé avec un sentiment pénible 
cette grande place triangulaire dont le monument 
centrale est un vaste corps-de-garde, — et où l'on a ré- 
tabli les deux canons de bronze qui continuent à me- 
nacer Francfort et qui ne l'ont jamais défendu. J'ai 
jeté un dernier regard sur la verdoyante ceinture de 
jardins qui remplace les fortifications, rasées en 1815. 
Puis, je suis allé prendre mon billet à YEisenbahn 
chemin de fer) de Cassel. 

Ce chemin de fer est une déception. On vous pro- 
met de vous faire arriver à Cassel directement et sans 
secousse, sauf une légère interruption d'un bout de 
ligne non terminé que desservent des omnibus. — La 
locomotive fume, elle crache, elle part. ^- Les loco- 
motives allemandes ne sont pas douées de la puissance 
nerveuse que possèdent celles d'Angleterre et de Bel- 
gique... (Je craindrais de faire de la réclame en par- 
lant des nôtres.) Le spirituel écrivain viennois Saphir 

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SOUVENIRS DE THURINGE. 77 

prétendait que les locomotives allemandes avaient des 
motifs pour rester in loco ; — cela lient, je pense, 
au désir de garder les voyageurs le plus longtemps pos- 
sible dans cette multitude de petits États souverains qui 
ont chacun leur douane, leurs hôtels, ou même leurs 
simples buffets de station dans lesquels le vin, la bière 
et la nourriture se combinent pour vous donner une 
idée avantageuse des productions du pays. Dans les 
voitures on fume, dans les stations on boit et on 
mange. C'est toujours par ces deux points essentiels 
qu'il a été possible de dompter les velléités libérales 
de ce bon peuple allemand. 

A dix heures, après nous être suffisamment amusés 
sur ce brimborion de chemin de fer, nous arrivons à 
la station des omnibus intermédiaires. On charge les 
bagages; — on prend place dans un berlingot à rideaux 
de cuir, qui doit remonter au temps du baron de Thun- 
der-ten-Tronck,et qui a peut-être servi de calèche à la 
belle Cunégonde J'ai trouvé là, du reste, une fort ai- 
mable société d'étudiants, vêtus du costume classique : 
pantalon blanc collant, bottes à l'écuyère, redingote 
de velours à brandebourgs de soie, — pipe à long 
tuyau emmanchée d'un fourneau en porcelaine peinte, 
qui fonctionne abondamment. J'entendais retentir à 
tout propos dans la conversation le nom de M. Hassen- 
flug, qu'ils prononçaient Hessenfluch (malheur de la 
Hesse), L'Allemagne aime beaucoup les calembour 
par à peu près, 

A minuit on changea de voiture dans un village, en 
nous laissant une demi-heure sur le pavé , par une 
pluie très-fine. Deux heures plus tard, nous sommes 

6. 

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78 SÔUVeNÏRS D'ALLEMAGNE. 

encore transvasés dans une nouvelle palache , et une 
autre fois encore, vers trois heures du malin. A six 
heures nous descendions à Marburg. 



III. BISENAGH 



Nous voilà enfin sur un nouveau chemin de fer qui 
appartient au territoire de la Hesse. Le nom de 
M. Hassenpilug revient plus fréquemment encore, 
criblé d'imprécations celte fois par des bourgeois non 
moins bruyants dans leur haine que les étudiants. 
Cependant, ces cris s'évaporaient en fumée à travers 
les nuages des longues pipes, et, quand j'arrivai à 
Cassel, je trouvai à celte petite ville l'aspect morne et 
paisible que présentait Paris Tavant-veille dé la révo- 
lution de Juillet. On fumait, on consommait beaucoup 
de bière^ mais on ne dépavait pas. 

Cassel est une ville monotone, avec un château qui 
semble une caserne , des églises surmontées de clo- 
chers aigus, couverts d'ardoises, quelques-uns renflé» 
en boule, comme si l'on y avait enfilé d'énormes oi- 
gnons. Je ne pensai pas que le spectacle d'une révo- 
lution commençante, mais pacifique, valût ce que 
j'allais voir, c'est-à-dire l'inauguration de la statue de 
Herder et la fête de Goethe , à Weimar. — Je repris 
le chemin de fer pour Eisenach. 

Mon esprit, agité par les conversations révolution- 
naires dé la nuit , reprenait du calme en franchissant 
les limites de ce beau pays de Thuringe, séjour d'une 

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SbUVÈNlRâ DE TttUfeiNGE, W 

population intelligente et plein de souvenirs poétiques 
^t légehdàires. 

À Ëisenach , ôh s'arrêta trois héuhes. C'était Juste 
lé temps qu^il fallait t)our aller visiter le château de 
la Wartburg, deux fois célèbre par les anciehnéé luttes 
de chant et de poésie des minnesingers (ménestrels), 
et par le s^our de Luther, qui j trouva à la fois un 
abri et une prison. 

Après avoir traversé la petite ville d'Eisenach, 
simple localité allemande , dépourvue de beautés ar- 
tistiques, on voit le terrain s'élever. Une verte mon- 
tagne, couverte de chênes, qu'on avait aperçue de 
loin, s'ouvre à vous par une longue allée de peupliers 
dllaiie, entremêlés àe sorbiers dont les grappes écla- 
tent dans la verdure comme des grains de corail. Après 
une heure de marche, on aperçoit le vieux château dé 
la liVartburg, dont les bâtiments , construits en trian- 
gle, n'offrent aucune recherche d'architecture , aucun 
ornement. Il faut se contenter d'admirer la hauteur 
des murailles grises se découpant sinistrement sur la 
verte pelouse qui l'entoure, et commandant au delà 
des vallées profondes. 

L^intérieur n'a de curieux qu'un musée d'armures 
anciennes t et les deux salles gothiques oii Ton re- 
trouve les souvenirs de Luther : la chapelle, avec la 
haute tribune où il prêchait la réforme, et le cabinet 
de travail oii il passa trois jours en extase et où il jeta 
son encrier à la tête du diable. On montre toujours 
Vencrier et la tache d'encre répandue sur la muraille... 
Mais le diable> intimidé par la malice des esprits mo- ' 
dernes, n'ose plus se faire voir de notre temps I 

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M SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Deux heures après, j'avais traversé Gotha etErfuth. 
L'aspect d'une vallée riante, d'un groupe harmonieux 
de palais, de villas et de maisons, espacés dans la ver- 
dure, ni'annonça la paisible capitale du grand-duché 
de Saxè-Weimar. 

lY. LES FÊTES DB WEIMAR. — LE PROHÉTHÉE 

« Commençons parles dieux » Le 25 auguste, 

comme disent les Allemands , — et nous savons aussi 
que Voltaire donnait ce nom au mois d'août, — a été 
le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de 
Weimar, en commémoration de la naissance de Herder 
et de la naissance de Goethe. Un intervalle de trois 
jours seulement sépare ces deux anniversaires; aussi 
les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq jours. 

Un attrait de plus à ces solennités était l'inaugura- 
tion d'une statue colossale de Herder , dressée sur la 
place de la cathédrale. Herder, à la fois homme d'é- 
glise, poëte et historien , avait paru convenablement 
situé sur ce point de la ville. — On a regretté cepen- 
dant que ce bronze ne fît pas tout l'effet attendu près 
du mur d'une église. Il se serait découpé plus avan- 
tageusement sur un horizon de verdure, ou au centre 
d'une place régulière. 

Mais nous n'avons à parler ici que de ce qui con- 
cerne l'art dramatique. Nous passerons donc légère- 
ment sur les détails de la cérémonie, gour arriver à 
l'exécution du Promethée, vaste composition double- 
ment lyrique, dont les paroles, écrites jadis par 

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SOUVENIRS DR THURINGE. Si 

Herder, ont été mises en jrousique par Listz. C'était 
rhomroage le plus brillant que l'on pût rendre à la 
mémoire de l'illustre écrivain. 

Il suffit de dire que, dans la journée, la chambre de 
Herder fut ouverte au public. On y voyait trois por- 
traits du poëte , le représentant à différents âges et 
entourés de fleurs ; son pupitre, meuble chétif de bois 
peint en noir , sa Bible aux fermoirs d'or avec son 
chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans 
une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui 
avaient appartenu, ses dernières plumes , un bonnet 
brodé, sorti des maîns de la duchesse Amélie, et des 
vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants. 

On voyait un cortège d'enfants dans la cérémonie, 
parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils ; 
car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle. 
— Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce 
qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de 
ses grands hommes. 

Le cortège d'enfants, vêtus de blanc et couronnés 
de feuilles de chêne, se dirigea vers une place , située 
sur le chemin de Weimar à Ellersberg (résidence du 
prince héréditaire) . Ce lieu était la promenade favorite 
du poëte, et s'appelle aujourd'hui le Repos de Herder. 

Le soir du 24 , veille de la fête, avait eu lieu au 
théâtre la représentation de ProméthéedMivré, poëme 
de Herder qui n*avait pas été écrit pour la scène, mais 
dont Listz avait mis en musique les chœurs, en fai- 
sant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du 
poëme étaient déclamés. Le succès de cette représen- 
tation fut immense, et Listz a été prié de transformer 

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êî SOUVENltlS B^ALLëMAGNÊ. 

eeltè tellVfë ed une symphonie dramatique complète, 
qut âtlfa toute Timportafice d*un opéra. 

N'étant arrivé que le second jour des fêtes, à cause 
du retafd îrttprévu éprotivé sur le prétendu chemin 
de fer de Fràncfctt à Câssel, je n'ai pu arriver à la 
irepréientatîoU du Promélhèe délivré. H ne me reste 
i}Uë la i^essourcié de traduire une analyse aliemande 
que J*ài tout lieu de croire exacte : 

fiefdei* «'écrivait jamais pour le théâtre. — îoute- 
fbisy on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poëmes 
dialogues, qu'il intitulait : Grandes scèneê dramati-^ 
^UeS. Presque toutes sont empreintes de symbolisme. 
Dânâ quelques-unes, chacun des personnages est allé- 
gôHque. Dans quelques autres, des noms de héros 
sérVent à [Représenter vivenient à l'imagination telles 
OU ièlleB pensées. De toutes ces esquisses, la plus heu- 
reuse, sans contredit, est le jProm6''rAee délivre. La 
figure pHncipalé, étant Une des plus grandioses con-- 
ceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le 
groupe d'idées qUe Herder a rattaché à cette tradi- 
tion, qui a sî vivement frappé les plus grands génies 
pitvtiï les premiers chrétiens , tels que Tertullien et 
autres. 

• L'autéui* faôus représente .d'abord Prométhée seul 
Û souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie 
d'Eschyle, les Océàhides arrivent à lui, mais pour se 
{ilàiudre des hardiesses des hobimes, qui domptent les 
furent^ de tous les éléments, et se rient deieurs obs- 
tacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophé- 
tique, voit d'avance leur puissance sur la nature aug- 
mèntéh s'ôgràndîi- et âtleiudré à une souveraineté qui 

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SOUVENIRS DE THUaiNGE, «3 

doit \n\ jour soumettre à leurs désirs toutei les forcer 
du globe, leur domaine. Aux Océanides succèdent les 
Dryades, conduites par Cybèle. La terre se plaint dp 
perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'é^ 
tre labourée , éventrée par le soc des charrues, dé- 
pouillée par la hache, mutilée par les travaux des 
hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie 
suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit 
dans une sorte d'extase l'humanité chercher à travers 
les peines et les douleurs , au milieu des maux et des 
souffrances de tous genres, une mystérieuse solution, 
problème de son existence , et il prophétise une ère 
nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits 
bénis pour tous ses enfants , sans qu'une sueur aussi 
amère et un sang ^ssi généreux viennent incessam* 
ment souiller, erï tes fécondant, ses tristes sillons. 
Gérés apparaît , et la déesse des moissons , amie des 
hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet 
âge d'or encore à naître. 

Un douloureux frémissement saisit le Titan prison* 
nier. A ses regards se déroule la longue suite des tour* 
ments qui doivent accabler sa race chérie, avant que 
cette époque fortunée vienne à luire. Et dans un cruel 
désespoir il ne sent que Tatteinte de tant de désola- 
tions, Bacchus vient rejoindre Gérés et offrir d'unir, 
pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspi- 
ration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur 
ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux , 
cetlsaïedela Grèce antique déplore les égarements 
qui accompagneront, parmi les hommes, les vivps 
lueurs de Vinspifaiipn ; et, ppndanl (|ue spn ftfne ps( 

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U SOUV|ENIRS D'ALLEMAGNE. 

en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur 
infernal se fait entendre. Ce sont les voix de TÉrèbe 
qui doivent rendre leurs victimes; c'est Alcide, Tem- 
blême des forces généreuses, qui descend aux enfers 
et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le 
héros sauvé, et , apercevant Prométhée, il tue le vau- 
tour, il brise. les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpa- 
teur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre 
arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance, 
adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses lon- 
gues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa 
mère Thémis. Il contemple enfin h justice suprême, 
et Pallas, dont la sagesse avait présidé à son œuvre, 
appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa 
gloire. 

Il est aisé de voir combien , sous la richesse des 
pensées qui s'entrelaceat dans ces scènes diverses, l'art 
musical devait trouver de nombreux motifs et de plus 
nombreuses difficultés. Cette composition poétique est 
trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le 
théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour 
cela assez dramatique. Kéan moins elle serait trop 
longue pour former un texte à une œuvre purement 
musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre 
avis à ce sujet, noiis conseillerioqs volontiers à Listz 
de tailler dans cette riche étoffe un de ces oratorios 
profanes, comme on les appelle en Allemagne, et 
que nous nommerions symphonies avec chant. Pour 
cela il devrait nécessairement raccourcir, modifier les 
vers mis dans la bouche des divers personnages par le 
poète allemand, dont Litz a conservé intégralement 

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SOUVENIRS DE THURINGE. »:. 

les chœurs, remarquables par leurvariétéi Iwrbeautu 
et leur grâce. 

Nous avoDs tout lieu de croire que c'est par une 
sorte de piété pour la mémoire de Herder qu*on celé* 
braitt que LisU a voulu faire réciter ce poëme avec 
une si scrupuleuse exactitude. C*est sous forme de 
mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 
28 aoûL Les premiers artistes dramatiques du théâlre 
en déclamèrent les rôles. La mise eu scène était bril* 
lante. Le peu de mouvement, Tabsence totale de situa- 
tions passionnées furent heureusement remplacées 
par un effet de décorations scéniques assez neuf. Les 
costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et 
offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les 
yeux. Le succès de cette représentation devint très* 
grand. 

L'ouverture de Listz a été considérée par les musi- 
ciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre 
d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes 
disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont 
rimpression est grandiose, la structure très*savante, 
le style sévère et plein de clarté. Le commencement 
de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être 
les solitaires nuits du prisonnier sur les roches cauca- 
siennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent 
Foreille comme le battement des ailes de bronze du 
vautour fatidique. La première scène de la tragédie 
d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir 
par ces accords brusques et impérieux, et Ton croit 
voir la Force brutale, l'envoyée criminelle de 
Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur d^s hommes^ 

6 

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86 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Au silence qui suit celte introduclion succèdent des 
gémissements étouffés que les violoncelles font enten- 
dre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, em- 
preinte d*un sentiment ému, comme une prière, 
comme une piété, comme une promesse , comme une 
bénédiction, soit suivie d^un morceau largement traité 
dans le style fugué. Un calme imposant règne dans 
cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue 
entraînante et la majesté triomphale de la streita. 

Si nous avions à faire une analyse musicale de 
Tœuvre de Listz, telle qu'il Ta donnée ce jour- là , il 
nous serait impossible de ne point parler en particu- 
lier de chacun de ses chœurs ; nous nous bornons 
toutefois à rendre compte de l'impression générale 
qu'en a eue le public. 

Le chœur des Océanides, auquel se joignent les 
voix des Triions, a rencontré des applaudissements 
unanimes. Il s'y trouve d'heureux contrastes, des 
transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave, 
le mot de paix flotte comme un souffle divin , et une 
solennité d'un caractère religieux empreint l'accom- 
pagnement instrumental; après quoi les fanfares écla- 
tent et les voix se modulent sur un rythme de marche 
si mélancolique, que Toreille l'aspire avidement et le 
garde longtemps. Les Dryades s'avancent comme en 
silence d'abord, et l'on n'entend qu'un murmure dans 
les instruments à corde, si léger qu'il semble un 
bruissement de feuillage formé par le plus impercep- 
tible souffle. Peu à peu ces sons , à peine distincts, 
deviennent des mots , mais ils sont si doucement arti- 
lés, le chant est si vaporeux, son accompagnement si 

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SOUVENIRS DE THORINGE. 87 

diaphane , qu'ils semblent arriver à travers Técorce 
des arbres, du fond des calices des plantes, comme un 
soupir exhalé par une végétation qui emprisonne des 
âmes. 

Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est 
celui qui a excité la plus bruyante admiration dans 
cette soirée. Un chant d'alouette se dessine avec déli- 
catesse sur une orchestration aussi sobre que fine. Le 
sentiment en est pur, calme , comme celui d'une allé- 
gresse sereine. Nous avons été tentés dans le premier 
moment d'associer dans notre pensée l'impression dé- 
licieuse , produite par ces accents vibrants d'une si 
chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le 
magnifique tableau des Moissonneurs de Robert. Hais 
en écoutant encore ce morceau, qu'on a bissé, nous 
avons senti que la différence de coloris qui existait 
entre ces œuvres, également belles , inspirées par des 
sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produi- 
sent apparentées entre elles, mais non complètement 
identiques. 

Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus 
vigoureuse, et nous sommes surtout frappés par la 
chaleur des rayons de son soleil, et les brillants reflets 
de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières 
ces visages mâles, en qui le rude travail n'a pas 
abattu un joyeux sentiment de la vie. Les notes de 
Listz nous font rêver à des organisations plus délica- 
tes,^ pluséthérées, plus poétiquement idéales. Quelque 
chose du recueillement involontaire de l'innocence se 
rév^ dans ce chant d'une si charmante modulation, 
et nous reporte comme en songe vers ces existences 

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8$ SOUVENIRS D'ALLEMAGNB. 

paradi9Îa$ques qui eussent été le partage de Thomma, 
dit-on, alors que le mal n*eût pas été connu. 

Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la décla* 
mation rappelle le style de Gluck, et produit une 
terreur indéfinie, sourde et pénible comme rapproche 
d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que 
du chœur des Muses, qui termine la pièce, et qui nous 
paraît le plus grandement conçu. Il est simple et ri* 
chement nuancé, plein de force et de grâce en mêm§ 
. temps. Il s'évase comme la large coupe de ces fleurs 
monopétales au tissu aussi ferme et moelleux que 
le velours, aux rainures accentuées et aux suaves 
parfums. 

Liâtz, en entreprenant cette tâche» avait hasardé uoe 
ditSculté des plus malaisées à vaincre, Il lui fallait 
trouver un style musical approprié à une œuvre assez 
étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni sol ni cadre. 
Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu 
d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner 
de la majesté et de la plasticité antiques ; mouvemeiK 
ter et passionner des personnages symboliques; donner 
un corps et une vie à des idées abstraites ; formuler 
en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide 
de l'intrigue dramatique, sans le secours de la curio* 
site qui s'attache à la succession des événements. Par 
la beauté frappante et l'attrait incontestable de ses 
mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires 
de sa tâche, et son œuvre a eu le singulier bonheur 
de surprendre, en les charmant, les personnes du 
monde, qui ne s'attendaient pas, vu la hauteur d'un 
sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux, non« 

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SOUVENIRS DB THURINGE. 89 

seulement à leur portée, mais si bien faits pour les 
séduire, aussi bien que pour étonner les maîtres de 
l'art par un mérite si sérieux. 



T. LOHlNaBlM 

Le 85, la statue a été découverte au milieu d'une 
grande aiQuence, des corps ^'éiat et des sociétés litté* 
raires et artistiques. Un grand dtner, donné à THÔtel 
de Ville, a réuni ensuite les illustrations venues des 
divers points de TAllemagne et de l'étranger. On 
remarquait là deux poètes dramatiques célèbres, 
MM. Gutzkow et Dingelstedt. Ce dernier avait com-' 
posé un prologue qui fut récité au théâtre le 28, jour 
de l'anniversaire spécial de Goethe. 

On a donné aussi, ce jour^-là, pour la première fois, 
Lohengrin, opéra en 3 actes, de Wagner. Listz diri- 
geait l'orchestre, et, lorsqu'il entra, les artistes lui 
remirent un bâton de mesure en argent ciselé, en- 
touré d'une inscription analogue à la circonstance^ 
C'est le sceptre de l'artiste-roi, qui provoque ou apaise 
tour à tour la tempête des voix et des instruments. 

Le Lohengrin présentait une particularité singu- 
lière, c'est que le poëme avait été écrit en vers par le 
Compositeur. — JMgnore si le proverbe français est 
vrai ici, « qu'on n'est jamais si bien servi que par 
soi-même; » toujours est-il qu'à travers d'incontesta* 
Mes beautés poétiques, le public a trouvé des lon- 
gt^urs qui ont parfois refroidi l'elTet de l'ouvrage. 

Pr^ue tout l'opéra est écrit en vers carrés et ma- 

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90 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

jectueux, comme ceuK des anciennes épopées. Il suffit 
de dire aux Français que c'est de Yalexandrin élevé 
à la troisième puissance. 

Lohengrin est un chevalier errant qui passe par ha- 
sard à Anvers, en Brabant, vers le onzième siècle, au 
moment où la fille d'un prince de ce pays, qui passe 
qour mort, est accusée d'avoir fait disparaître son 
jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône 
en faveur d'un amant inconnu. 

Elle est traduite devant une cour de justice féodale, 
qui la condamne à subir \e jugement de Dieu. Au 
moment où elle désespère de trouver un chevalier qui 
prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans 
une barque dirigée par un cygne. Ce paladin esl vain- 
queur dans le combat, et il épouse la princesse, qui, 
au fond, est innocente, et victime des propos d'un cou- 
ple pervers qui la poursuit de sa haine. 

L'histoire n'est pas terminée ; il reste encore deux 
actes, dans lesquels l'innocence continue à être per- 
sécutée. On y rencontre une fort belte scène dans la- 
quelle la princesse veut empêcher Lohengrin de partir 
pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux 
plus grands dangers ; mais un génie mystérieux le 
protège, — c'est le cygne, dans le corps duquel se 
trouve l'âme du petit prince, frère de la princesse de 
Brabant, — péripétie qui se révèle au dénoûment, et 
qui ne peut être admise que par un public habitué 
aux légendes de la mythologie septentrionale. 

Cette tradition est du reste connue, et appartient 
à l'un des poëmes ou roumans du cycle d'Arthus. 
— En France, on comprendrait Barbe-Bleue ou 

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SOUVENIRS DE THURINGE. 91 

PeaU'(fâne;i\ est donc [inutile de nous étonner. 

Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la re- 
cherche de Saint-Graal. C'était le but, au moyen-âge, 
de toutes les expéditions aventureuses, comme à l'épo- 
que des anciens, la Toison d'or^ et aujourd'hui la 
Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du 
sang sorti de la blessure que le Christ reçut sur sa 
croix. Celui qui pouvait retrouver cette précieuse re- 
lique était assuré de la toute-puissance et de l'immor- 
talité. — Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le 
bonheur terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la 
récompense de ce chevalier. 

La musique de cet opéra est très-remarquable et 
sera de plus en plus appréciée aux représentation» 
suivantes. C'est un talent original et hardi qui se ré- 
vèle à TAllemagne, et qui n'a dit encore que ses pre- 
miers mots. On a reproché à M. Wagner d'avoir donné 
trop d'importance aux instruments, et d'avoir comme 
disait Grétry^ mis le piédestal sur la scène et la statue 
dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au ca- 
ractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la 
forme d'un drame lyrique, plutôt que celle d'un opéra. 

Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition 
difficile, qui, pour en donner une idée sommaire, sem- 
ble se rapporter à la tradition musicale de Gluck et de 
Spontini. La mise en scène était splendide et digne des 
efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à 
Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait ap- 
peler cette ville l'Athènes de l'Allemagne. 

La salle du théâtre de Weimar est petite |et n'est 
entourée que d'un balcon et d'une grille ; mais les 

\ 

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dâ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

proportions en sont assez heureuses et le cintre est 
dessiné de manière à offrir un contour gracieux aux 
regards qui parcourent la rangée de femmes bordant 
comme une guirlande non interrompue le rouge our- 
let de la balustrade. L'absence de loges particulières 
et la riche décoration de la loge grand-ducale lui don* 
nent tout à fait Tapparence d*un théâirc de courj et 
l'effet général est loin d'y perdre. L'œil n'est heurté 
ni par ce mélange de jolies figures de femmes et de 
laides figures d'hommes qu'on remarque ailleurs sur 
le devant des loges et des amphithéâtres, ni par cette 
succession de petites boîtes ressemblant tantôt à des 
tabatières, tantôt à des bonbonnières, qui divisent 
d'une façon si peu gracieuse les divers groupes de 
spectateurs. 



VI, LA MAISON DB GOBTHI 

Le lendemain de la représentation, j'avais besoin 
de me reposer de cinq heures de musique savante 
dont l'impression tourbillonnait encore dans ma 
tête à mon réveil. Je me mis à parcourir la ville à 
travers les brumes légères d'une belle matinée d'au- 
tomne. 

Madame de Staël disait de Weimar : « Ce n^est pas 
une ville, c'est une campagne où il y a des maisons.» 
— Cette appréciation est juste, en raison du nombre 
de promenades et de jardins qui ornent et séparent 
les divers quartiers de la résidence. Cependant, je dois 
avouer que je me suis perdu deux fois en parcourant 

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SÔDVENIAS DE TflOAINÛK. 95 

tes rués pour regagner mon hôtel. Je ne cherche pas 
ici àilatler ceUeJoIte ville, mais je dois constater qu'elle 
est tracée en labyrinthe, parTamour-propresansdcute 
de ses fondateurs, qui auront voulu la faire paraître 
Immense aux yeux du voyageur. 

Mais le moyen de leur en vouloir quand, à chaque 
pas^ ou retrouve les souvenirs des grands hommes qui 
x>nt aimé ce séjour, quand, au prix d*une heure perdue, 
où peut errer dans les sentiers silencieux de ce parc 
qui envahit une partie de la ville, et où comme à 
Londres, on trouve tout à coup la rêverie et le charme, 
en s'isolant pour un instant du mouvement de la cité? 
Une rivière aux eaux vertes s'échappe du milieu des 
gazons et des ombrages ; Tean bruit plus loin en un 
diminutif de Niagara. A l'ombre d*un pont qui re- 
joint la ville au faubourg, on observe les jeux de la 
lumière sur les masses de verdure, en contraste avec 
les reflets lumineux qui courent sur les eaux. 

Tout est repos, harmonie, clarté; — il y a là un 
banc où Goethe aimait à s'asseoir, en regardant à sa 
droite des jolies servantes de la ville, qui venaient 
puiser de l'eau à une fontaine située devant une 
grotte... Il pensait là, sans doute, aux nymphes an^ 
tiques, sans oublier tout à fait la phrase qu'il avait 
écrite dans sa jeunesse : « La main qui tient le balai 
pendant la semaine est celle qui, le dimanche, pres- 
sera la tienne le plus fidèlement!... » Mais Goethe^ 
premier ministre alors, ne devait plus que sourire de 
ce souvenir de Fraticfort. 

J'étais impatient de comparer la petite chambre 
d^étadiant que j'avâid vue deux jours auparavant» au 

0. 

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U SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

lieu de sa naissance, avec le palais où il termina sa 
longue et si noble carrière. On rae permit d'y péné- 
trer, mais sans rendre la faveur complète, car son ca- 
binet et sa chambre à coucher sont fermés à tout vi- 
siteur. Les descendants de Goethe, c'est-à-dire ses 
petits-fils, dont Tun cependant est poëte et Tautre mu- 
sicien, — n'ont pas hérité de sa générosité européenne. 
Ils ont refusé les offres de tous les États d'Allemagne, 
réunis pour acquérir la maison de Goethe, afin d'en 
faire un musée national. Ils espèrent encore que l'An- 
gleterre leur offrira davantage des collections et des 
souvenirs laissés par leur aïeul. 

Toutefois, voyons du moins ce qu'il est permis d'ad- 
mirer. Sur une place irrégulière dont le centre est oc- 
cupé par une fontaine, s ouvre une vaste maison dont 
l'extérieur n'a rien de remarquable, mais qui, depuis 
le vestibule, porte à l'intérieur les traces de ce goût 
d'ordonnance et de splendeur qui brille dans les œu- 
vres du poëte. 

L'escalier, orné de statues et de bas-reliefs anti- 
ques, est grandiose comme celui d'une maison prin- 
cière; les marbres, les fresques et les moulures écla- 
tent partout fraîchement restaurés, et forment une 
entrée imposante au salon et à la galerie qui contien- 
nent les collections. 

En y pénétrant on est frappé de la quantité de sta- 
tues et de bustes qui encombrent les appartements. Il 
faut attribuer cette recherche aux préoccupations clas- 
siques qui dominaient l'esprit de Goethe dans ses der- 
nières années. L'œil s'arrête principalement sur une 
tête colossale de Junon, qui, parmi ces dieux lares, 

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SOUVENIRS DE THURINGE. 95 

se dessine impérialement comme la divinité protec- 
trice. 

Au moment oii j'examinais ces richesses artistiques, 
une jeune princesse, amenée par la même curiosité 
pieuse, était venue visiter la demeure du grand écri- 
vain ; — sa robe blanche, son manteau d'hermine, 
frôlaient ça et là les bas-reliefs et les marbres. Je m'ap- 
plaudissais du hasard qui amenait là cette apparition 
auguste et gracieuse, comme une addition inattendue 
aux souvenirs d'un pareil lieu. Distrait un instant de 
l'examen des chefs-d'œuvre, je voyais avec intérêt 
cette fille du passé errer capricieusement parmi les 
images du passé I Sous cette peau si fine et si blan- 
che, me disais-je, dans ces veines délicates coule le 
sang des Césars d'Allemagne; ces yeux noirs sont vifs 
et impérieux comme ceux de l'aigle; seulement la rê- 
verie mêlée à l'admiration les empreint parfois d'une 
douceur céleste. Cette figure convenait bien à cet in- 
térieur vide, — comme l'image divine de Psyché re- 
présentant la vie sur la pierre d*un tombeau. 
* La première salle est entourée de hautes armoires 
à vitrages oii sont renfermés des antiques, des bas- 
reliefs, des vases étrusques et une collection des mé- 
daillons de David, parmi lesquels on reconnaît avec 
plaisir les profils de Cuvier, de Chateaubriand, puis 
ceux de Victor Hugo, de Dumas, de Béranger, de 
Sainte-Beuve, sur qui les yeux du vieillard ont pu 
encore se reposer. Dans la galerie qui vient ensuite, 
les intervalles des fenêtres sont occupés par une riche 
collection de gravures anciennes, reliées dans dMm- 
menses in-folios. 

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96 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Entre les massives bibliothèques qui les contien- 
nent, sont placées des montres vitrées consacrées à 
une collection de médailles de tous les peuples. La 
galerie est peinte à fresques, dans le style de Pompel, 
et les dessus de portes cintrés ont été peints sur toile 
par un artiste nommé Muller, dont Goethe aimait le 
talent. Ce sont des sujets antiques, sobrement traités^ 
avec une grande science du dessin, froids et correts, 
— en un mot de la sculpture peinte. On voit encore 
dans cette salle quelques figures deCanovaet un buste 
de Guêlhe lui-même, qui est loin de valoir celui de 
David, mais qui, dit-on, est plus ressemblant. 

On nous a permis encore de voir le jardin , assez 
grand, mais planté pour Futilité plus que pour l'agré- 
ment, — ce qu'on appelle chez aous un jardin de 
curé. Un pavillon en charpente, qui s'avance devant 
la maison avec Taspectd^un chalet suisse, et des char- 
milles de vigne vierge, donnent pourtant un certain 
caractère à tout Tensemble. 

Le pays de Saxe-Weimar est un duché littéraîrpi 
On y distribue aux poêles et aux artistes des marqui- 
sats, des comtés et des baronnies«.« Les noms des 
hommes illustres qui l'ont habité y marquent des pla- 
ces et des stations nombreuses qui deviennent des 
lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes 
doit emporter les vieilles monarchies, il respectera 
sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir sou- 
verain s'est abrité depuis longtemps sous la protection 
du génie. Charles-Augusle, qui avait fait de Goethe 
son premier ministre, a voulu qu'on l'ensevelît lui- 
même dans une tombe placée entre celles de Goethe 

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SOUVENIRS DE THURINGE. 9^/ 

el de Schiller. — Il prévoyait des temps d'orage, et, 
renonçant au monument blasonné des empereurs ses 
aïeux, il s'est trouvé mieux couché entre ces deux 
amis, dont la gloire s'ajoute à la sienne et le défend i 
jamais contre Poubli. 

Les spectateurs étrangers des fêtes passaient comme 
moi une partie de leur temps à visiter les anciennes 
demeures des grands hommes qui*ont séjourné à Wei- 
mar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné 
la cathédrale d'un beau tableau ; de Wieland,deBer* 
der et de Schiller. J*ai visité encore Schiller, c*est-à- 
dire la modeste chambre qu'il occupait dans une mai* 
800 dont le propriétaire a inscrit au-dessus de la porte 
ces simples mots : « Ici Schiller a habité* » 

Je m^étonnais de trouver les meubles plus brillants 
et plus frais que ceux de la petite chambre de Goethe^ 
que j'avais vus à Francfort; mais on m^apprit que les 
fauteuils et les chaises étaient de temps en temps re- 
couverts de tapisseries que les dames de Weimar bro- 
daient à cet effet. Ce qui est conservé dans toute sa 
simplicité, c'est un piano ou épinelte dont la forme 
mesquine fait sourire, quand on songe aux pianos à 
queue d'aujourd'hui. Le son de chaudron que ren- 
daient les cordes n'était pas au-dessus de cette humble 
apparence. 

ListZi qui m'accompagnait dans cette pieuse visite 
rendue au grand dramaturge de l'Allemagne, voulut 

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dft SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

venger de toute raillerie rinstrument autrefois cher 
au poëte. 

Il promena ses doigts sur les touchesjaunies, et s'at- 
taquant aux plus sonores, il sut en tirer des accords 
doux et vibrants qui me firent écouter avec émotion 
les Plaintes de lajewne fille, ces vers délicieux que 
Schubert dessina sur une si déchirante mélodie, et 
que Listz a su arranger pour le piano avec le rare co- 
loris qui lui est propre. — Et, tandis que je Técou- 
tais, je pensais que les mânes de Schiller devaient se 
réjouir en entendant les paroles échappées à son 
cœur et à son génie, trouver un si bel écho dans 
deux autres génies qui leur prêtent un double rayon- 
nement. 

Hais on se fatigue même de l'admiration et de cette 
tension violente que de tels souvenirs donnent à l'es- 
prit. Nous fûmes heureux de voir le dernier jour des 
fêtes occupé par une de ces bonnes et joyeuses réu- 
nions populaires qui se rattachent si heureusement 
aux souvenirs poétiques de Tancienne Thuringe. 

C'était un dimanche; les paysans venaient de toutes 
parts en habits de fête, et peuplaient d'une foule 
inaccoutumée les rues de Weimar, venant à leur tour 
admirer la statue de Herder. La société des chasseurs 
donnait une grande fête dans un local qui lui appar- 
tient, et que précède une place verte située aux portes 
de la ville. 

Il y avait là tout l'aspect d'une kermesse flamande ; 
un grand nombre de guinguettes couvertes en treil- 
lage entouraient le champ; des alcides, des écuyers, 
des théâtres de marionnettes, et jusqu'à un éléphant 

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SOUVENIRS DK THURINGE. 00 

savant, se partageaient Tadmiration de la foule, dont 
la majeure partie se livrait à une forte consommation 
de bière, de saucisses et de pâtisseries. Rien n'est 
charmant comme ces jeunes filles allemandes en jupe 
courte, avec leurs cheveux partagés sur le front en 
ailes de corbeau, leurs longues tresses et leurs solides 
bras nus. 

Dans les cabarets comme à Téglise, les deux sexes 
sont séparés. La danse seule les réunit parfois. Le 
bal des chasseurs nous montrait des couples d'une 
société plus élevée; mais dans la vaste salle à colonnes 
on se donnait le bal, on ne voyait également que des 
coiffures en cheveux et que des jeunes filles. Pendant 
la danse, les femmes mariées et les mères soupaient 
dans d'autres salons, avec cet appétit infatigable qui 
n'appartient qu'aux dames allemandes. 

Il ne me restait plus à voir que le palais grand- 
ducal, dont l'architecture imposante a été complétée 
par une aile qu'a fait bâtir à ses frais la grande- 
duchesse Amélie, sœur de l'empereur de Russie. Cette 
noble compagne de Charles-Auguste, l'ami de Goethe 
et de Schiller, fut aussi la prolectrice constante des 
grands hommes qui ont habité Weimar, et tout respire, 
dans la partie du palais qui lui appartient, le culte 
qu'elle a voué à leur mémoire. Là, point de batailles, 
point de cérémonies royales peintes ou sculptées ; on y 
chercherait même en vain les images des empereurs 
qui ont donné naissance à la famille royale de Saxe- 
Weimar. Les quatre salles principales sont consacrées, 
l'une à Wieland, la seconde à Herder, les deux der- 
nières à Goethe et à Schiller, ^elle de Wieland est la 

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iOO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

plus remarquable par Texécution des peintures. Suf 
un fond de rouge antique se délachenl deé médaillons 
peints à fresque, qui représentent les principales 
scènes d!Oberonf le chef-d'œuvre du Voltaire alle- 
mand. Ils sont de M. Heller, qui a su grouper dans 
de remarquables paysages les figures romanesques dtt 
poëte. • 

Les arabesques qui entourent tes cadrés, repréàen<>* 
tent des rocailles , des animaux et des groupes de gé* 
nies ailés qui s^élancent du sein des fleurs, sont bien 
agencées et d'un coloris harmonieux; elles ont été 
peintes par M. Simon. La salle de Herder a été exé-* 
cutée par Jœger. On y voit retracée une légende où 
la Vierge apparaît en songe au peintre endormi devant 
son chevalet. Au centre du parquet, une mosaïque re- 
présente dans un écusson une lyre ailée, — armes 
parlantes données à Herder par Charles-Auguste. Sur 
la cheminée est un buste de Técrivain. Entre les deux 
portes, un buste de Lucas Cranach, Tami de Luther 
et du duc de Weimar, Jean-Frédéric, qui partagea la 
captivité du réformateur pendant les cinq ans où il 
fut prisonnier de Charles-Quint. 

La salle de Goethe est illustrée des principales âcè* 
nés de ses ouvrages. Une scène mythologique du se* 
cond Faust couvre une grande parlie des murs. Les 
sujets sont composés avec grâce , mais Texécution des 
peintures n'a pas le même mérite. Il y a de jolis dé^ 
tails dans les médaillons de la salle de Schiller, sur** 
tout les scènes de Jeanne d'Arc et de Marie StuarU 

La chapelle du palais, dont les parois et la colon- 
nade sont de marbre précieux,est d'un bel effet qu'aug- 

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SOUVENIRS DB THURINGE. iOi 

mentent de riches tapis suspendus à la rampe des 
galeries. Il y a aussi une chapelle grecque pour la 
grande-duchesse, avec les décorations spéciales de cette 
religion. On admire encore, dans les appartements 
des princes, de fort beaux paysages de H. Heller, dont 
la teinte brumeuse et mélancolique rappelle le Ruys- 
daël. Ce sont des paysages de la Norwége, éclairés 
d'un jour gris et doux, des scènes d'hiver et de nau- 
frages, 4es contours de rochers majestueux, de beaux 
mouvements de vagues, une nature qui fait frémir et 
qui fait rêver. 

Je n'ai pas voulu quitter Weîmar sans visiter la 
cathédrale, où se trouve un fort beau tableau de Lu- 
cas Granach, représentant le Christ en croix, pleuré 
par 1rs saintes femmes. En vertu d'une sorte de syn- 
chronisme mystique et protestant, le peintre a placé 
au pied de la croix Luther et Mélanchton discutant un 
verset de la Bible. 

A la Bibliothèque , j^ai pu voir encore trois bustes 
de Goethe, parmi lesquels se trouve celui de David, 
puis un buste de Schiller, par Danneker, et des auto- 
graphes curieux, — notamment un vieux diplôme 
français, signé Danton et Roland, adressé «au cé- 
lèbre poète Gilles, ami de l'humanité. » La pronon- 
ciation allemande du nom de Schiller a donné lieu, 
sans doute, à cette erreur bizarre, qui n'infirme en 
rien, du reste, le mérite d'avoir écrit ce brevet répu- 
blicain. 



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SCÈNES 

DE LA VIE ALLEMANDE 



LEO BURCKART 



Les scènes qu'on va lire prennent pour centre les 
pays mêmes décrits dans les deux voyages qui précè- 
dent. Les souvenirs de Car! Sand et de Kotzebue, re- 
cueillis tout nouveaux encore dans le voyage que je fis 
avec Alexandre Dumas à Francfort, m'avaient donné 
l'idée d'une composition dramatique, traitée libre- 
ment, à la manière de Schiller. La société que nous 
avions vue et étudiée, autant qu'on peut le faire en 
quelques semaines de séjour, mais avec les bienveil- 
lants renseignements qui s'offraient à nous de toutes 
parts, fournissait mille détails de mœurs propres à 
compléter l'œuvre, et à lui donner un intérêt plus 
général. 

C'est à Heidelberg, au milieu des étudiants, que 
j'essayai de peindre le mouvement, parfois grand et 

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10& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

généreux, parfois imprudent et tumultueux de cette 
jeunesse touie frémissante encore du vieux levain de 
1813. — Vingl-cinq années nous réparaient de cette 
époqoe, et cependant mon compagnon ni moi ne pou- 
vions oublier que l'effort suprême des associations 
d'étudiants, s'était dirigé contre la France. Les senti- 
ments avaient changé depuis et nous étaient devenus 
sympathiques. C'est pourquoi l'impartialité m'é- 
tait commandée dans l'étude de mœurs que j'entre- 
prenais. 

11 est donc inutile de chercher uoélogeou un blâme 
des associations de la Jeune Allemagne dans le simple 
tableau historique que j'ai voulu présenter. 

Lorsque la pièce fut jouée à Paris, s'échappant avec 
peine des griffes du ministère, et mutilée dans certai- 
nes parties, la critique, très-bienveillante d'ailleurs, 
lui reprocha de n'offrir à l'esprit qu'une conclusion 
empreinte de scepticisme. — Le même reproche pour- 
rait être adressé aux drames historiques de Shakes- 
peare, à Wallenstein ou à Goëtz de Berlichingen. 
— En Espagne, la traduction eut, vers cette époque, 
un succès immense sur les théâtres, parce qu'on vou- 
lait retrouver dans le type de Léo Burckarl le carac- 
tère d'Esparterô, alors disgracié. 

Certains écrivains se sont isolés asse2 des passions 
humaines pour que Ton ait pu voir défiler dans leurâ 
œuvre!^ les figures changeantes que Timagination 
d'Hamlet dessinait dans Tes nuages. Il ne m'appar- 
tient pas de monter si haut. Et d*abord ceb'estni 
Kotzebue, tii Sand, que j*ai voulu peindre, ni aucun 
personnage défini. Seulement, j*ai toujours haï ra$- 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 105 

sassinat politique» qui n'amène jamais que le con- 
traire du résultat qu'on en attend. 

Le fanatisme qui a guidé la main de Cari Sand ou 
celle de Charlotte Corday, glorieu)^ peut-être au point 
de vue individuel, est d'une influence funeste quand 
il est prêché par des associations. Tenant compte de 
la facilité des erreurs humaines, j'ai supposé un hon-* 
néte homme, ami de la justice et du progrès, qui es- 
saie, d'un côté, de modérer les esprits trop impatients, 
et qui, de l'autre, refuse de s'associer à une réaction 
aveugle. ^^ La politique n'étant pas un motif suffi- 
sant d*émotion quand on ne remploie pas à servir les 
passions d'un parti, j'ai cherché principalement à 
porter l'intérêt sur la situation respective du mari, 
de la femme et de l'amant. Là est la moralité, qui se 
trouvait encore assez neuve à l'époque oii la pièce a 
été représentée. 

Yoici le trait qui m'a fourni le dénoûment et qui 
me permet d'échapper au reproche d'avoir travesti 
l'affaire de Sand. L'événement qu'on va lire eut lieu 
deux mois plus tard. 

Francfort. <( Le. I*'' juillet, un jeune homme d'en- 
viron vingt-huit ans , nommé Lœning, se présenta à 
Schwalbach chez H. Ibell, président de la régence et 
qui jouit de la confiance du duc. Après avoir conversé', 
quelque teiftps avec lui, Lœning tira un poignard et 
chercha à en percer la poitrine du président. Celui- 
ci esquiva le coup, qui se perdit dans son habit, et 
s'élança sur le meurtrier en appelant du secours. La 
première personne qui entra dans la chambre fut ma- 
dame Ibell, qui trouva son mari luttant avec son as* 

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106 SO;0VEN(ÏRS D'ALLEMAGNE. 

sassin. Celui-ci, tirant alors un pistolet de sa poche, 
essaya de le faire partir sur madame Ibell, ou sur son 
mari, ou peut-être sur lui-même : quoi qu'il en soit 
de cette dernière version (que son suicide postérieui: 
rend plus vraisemblable), l'amorce prit, mais le coup 
ne partit pas. Plusieurs personnes arrivèrent , et Ton 
parvint à se rendre maître de ce furieux. » 

Je dois reconnaître ici tout ce que j*ai dû aux con- 
seils de mon compagnon de voyage pour la composi- 
tion de Léo Burckart. — tes choses ont tellement 
changé depuis l'époque où ces scènes ont été écrites, 
que je viens peut-être de me préoccuper beaucoup 
trop d'en justifier l'invention. 



PERSONNAGES QUI PARAISSENT DANS CES SCÈNES. 

Le docteur Lto Burckabt. — Le chevalier Paulus. — Le prince 
FRéoiBic-AuGUSTB. — Fbantz Lbwald. — Diego. — Rollbb. — 
Flaming. — HBRifAïuf. — Le boi des étudiants. — Le comte de 
Waldeck. — Le professeur Mullbb. — L'Hotb do Solbil d'ob. 
— Le Pbésidbnt. — Lb Chambellan. •— Kabl. 

Mabgubbitb. — DiANAf sœuT de Waldeck. 



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LEO BURCKART 



PREMIÈRE JOURNÉE 



Un salon dont les fenêtres donnent sur les bords du Mein à 
JFrancfort. 



L — DIANA, FRANTZ LEWALD, UN dohbstiqub. 

DUNA. M. le professeur Muller est-il ici ? |pouvons- 
nous le voir? 

LE DOMESTIQUE. Madame, il est sorti depuis long- 
temps ; et H. le docteur Léo Burckart l'a accompagné 
dans sa promenade. 

FRANTz. Nous reviendrons. 

DIANA. Mais madame est chez elle, n'est-ce pas? 

LE DOMESTIQUE. Madame s'habille pour aller au 
spectacle; ces messieurs doivent venir la reprendre, 
et elle ne recevra personne avant leur retour. 

DIANA. Elle y est pour nous, soyez-en sûr ; nous 
sommes des voyageurs, et nous en avons les privilè- 
ges ; avertissez-la, dites-lui que seule je serais entrée 
chez elle, mais que je lui amène un ancien ami. 

FRANTZ. Un ancien ami, dites-vous ? Hélas ! c'est 



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408 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

affaiblir le mot d'ami que de le rattacher au passé. 
Cet homme ne nous connaît pas ; les vieux serviteurs 
sont morts ou renvoyés. La maison n*est plus la même, 
voyez-vous ; et si je ne retrouvais là sous les croisées 
cette délicieuse vue des bords du Mein qui nous a fait 
rêver tant de fois; les montagnes» les eaux, la verdure^ 
les choses de Dieu que Thomme ne peut changer ; eh 
bien I je ne saurais à quoi rattacher ici mes souve- 
nirs... Le salon a pris un air tout moderne, les vieux 
meubles ont disparu, avec le souvenir des Vieux pa- 
rents peut-être, et des anciens amis, sans doute. 

DIANA. Homme injuste 1 Croyez-moi, les femmes 
n'oublient que ce qu'elles ont besoin d'oublier 1 De- 
puis une semaine que je suis à Francfort, j^ai vu Mar- 
guerite tous les jours, je l'ai retrouvée ce qu'elle était, 
ma meilleure amie; et quant à vous, qui avez les 
mêmes titres que moi à son affection» des souvenirs 
communs, des relations de famille plu» rapprochées 
encorco je pense que vous ne lui avez doDné nulle 
raison de réserve ou de froideur 7... 

FBANTz. Oh ! jamais. 

DUNA. Je viens de passer quatre ans en Angleterre, 
et depuis trois ans vous ave^ parcouru Fltalie; mais 
vous êtes resté à Francfort une année entière après 
mon départe. Vous vous êtes quittés sans regrets, sans 
larmes ?... 

FRANTZ. Sans larmes^ mais non sans regrets l J'a- 
vais le cœur serré, madame, je vous jure; et son père 
pleurait en embrassant un élève chéri, qu'il n'espé- 
rait plus revoir! Mais elle, pourquoi eût-elle versé 
d^s larmri? nous étions presque enfants tous les 

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SCÈNS8 DE LA VIE ALLEMANDE. i«f 

deux... et notre attachement n'était que de rbabitnde. 
PfANA. Maift Marguerite esi bien changée, je vous 
en préviens ; à son âge, ces transformations-là se font 
vite; ce n*est plus la même femme, en vérité : et moi* 
même, à la soirée d'un sénateuroùnous nous sommes 
retrouvées d'abord, je né lai reconnue que la der* 
nière, et je me demandais, un moment avant, quelle 
était donc celle belle personne qui venait à moi, D'aiU 
leurs, si votre cœur e&t paisible, je réponds aujour- 
d'hui du sien. Celui qu'elle à épousé 'est un homme 
fort distingué; noble de cœur, sinon de naissance, 
jeune encore, et qu'elle paraît aimer beaucoup. Quand 
à la position qu'il occupe dans le monde*. • 

IL ^ Les mêmes, MARGUERITE. 

i£ DOMESTIQUE. Voici lesdeux personnes qui atten-r 
dent madame, 

MARGir^ RITE. Diana ! que tu es bonne d'être venue I ,. . 
Monsieur... 

DIANA. Quand je disais que vous auriez peine ivous 
reconnaître, 

MARGUERITE. Frautz Lcwald I 

FRANTZ, Mademoiselle... madame... 

DIANA. Ne vois^tu pas que monsieur porte les che- 
veux longs, la barbe, tout le costume romanesque des 
frères de la Jeune Allemagne? 

MARGUERITE. E^ effet, ccla vous change beaucoup, 
monsieur Lewald. Mon Dieu, que mon père sera heu- 
reux de vous revoir, et combien mon mari vous remer- 
ciera de vous présenter à lui I... Oh I il vous connaît 
par vos lettre déjàl II vous a jugé, monsieur. 

7 

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iiO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE 

FRANTz. Vraiment? 

MARGUEBiTE. Et je ne vous cacherai pas que c'est un 
juge sévère ; mais sa sympathie vous est acquise d'a- 
vance. Léo est un homme grave, un esprit sérieux, 
qui aime l'enthousiasme dans les jeunes âmes, comme 
nous aimons, nous, la folle gaieté des enfants. 

FRANTZ. Allons, vous allcz me le faire trop vieux et 
me supposer trop jeune. 

MARGUERITE. Je ne dis pas cela. Il a peu d'années 
de plus que vous; mais c'est un philosophe, un poli- 
tique profond ; bien des gens ici l'admirent; moi, je . 
l'aime, voilà tout.. Mais je ne vous parle que de moi, 
que de lui : pardon ; c'est aux voyageurs qu'il faut 
demander compte de leur vie, de leurs espérances, 
et surtout de leur oubli ! 

DIANA. Et pourtant nous voici près de toi. Mais 
n'est-ce que le temps et l'éloignement qui séparent les 
cœurs? nous sommes libres encore, et tu ne l'es plus : 
je ne puis me faire à cette pensée I 

FRANTZ. Ah I vous sercz toujours son amie la plus 
chère; mais, quant à moi, je dois me contenter de la 
savoir heureuse. Je ne fais que passer à Francfort, 
d'ailleurs ; je n'ai voulu que revoir des personnes et 
des lieux chers à mon souvenir. Mais ce réveil des 
choses passées n'est pas sans tristesse et sans danger. 
Hier soir, je ne sais quel vague sentiment de malheur 
m'attendrissait Pâme. Je parcourais dans une agita- 
tion fiévreuse ces nouveaux jardins qui entourent la 
ville; je suivais les bords du fleuve que la brume com- 
mençait à couvrir ; je retrouvais nos promenades ché- 
ries, les sombres allées, les statues, et cette salle aux 

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SGÈKBS DE LA VIE ALLEMANDE. ill 

blanches colonnes où nous allions danser si souvent ; 
des rires joyeux, de ravissantes harmonies venaient à 
moi comnae autrefois, et semblaient s'exhaler au loin 
des sombres masses de verdure... Un instant même 
je distinguai la mélodie d'une certaine valse de We- 
ber... qui me rappela tout à coup tant de douces im- 
pressions de jeunesse, que je me mis à pleurer comme 
un enfant. 

MARGUEiuTE. Je suis sûre que notre ami Frantz 
Lewald aura laissé ici, quand il fut forcé de partir, 
quelque passion bien romanesque, bien poétique... et 
c'est d'une trahison qu'il souffre, c'est une infidèle 
qu'il pleure. 

FRArrrz. Non, madame I personne ne m'a jamais 
rien promis! Suis- je capable d^aimer seulement? je 
n'en sais rien : si j'aimais, je crois que ma passion se- 
rait grande comme le monde et vague comme l'infini 1 
N'estrce pas dire assez que ce n'est point à des créa- 
tures mortelles que s'adresserait mon désir; mais à 
de saintes idées, à des abstractions mystiques de reli- 
gion, de gloire, de patrie, qui ont été les premiers 
germes de mon éducation, et vers lesquelles s'est 
tourné le premier éveil de mon cœur? 

DUNA. Il finira sous la robe d'un moine ou sous la 
toge d'un Romain I 

FRANTZ. Hélas 1 tout cela est bien ridicule à dire» 
j'en conviens; je n'aurais pas dû parler ainsi devant 
des femmes : mais pardonnez-moi, vous si bonnes et 
si indulgentes toujours! en vous retrouvant, je n'ai 
pu résister à cette longue effusion de pensées long- 
temps contenues; et je vous le dis, j'ai honte de vous 

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lis SOUVElfXllS D'ALLEMâQHË. 

ouvrir ainsi mon cœur froid à Tamour et tout de 
flamme aux rêveries. Que vouIe2-vousT c'est à demi 
la faute de réducation» à demi la faute du temps. Ce 
siècle, qui ne compte pas encore vingt années s'est 
levé au milieu de Torage et de Tincendie. La guerre 
rugissait autour de nos berceaux, et nos pères absents 
revenaient par instants nous presser sur leur sein, 
tantôt vainqueurs, tantôt vaincus et consternés! La 
passion politique, qui d'ordinaire est une passion de 
Page mûr, nous a pris, nous, même avant l'âge de 
raison ; et nous lui avons sacrifié tout : les douces 
joies de l'enfance, les folles ardeurs du premier sang; 
nous l'avons retrouvée plus lard encore ds^ns Tétude 
et dans la famille; et le jour où nos bras furent assez 
forts pour lever un fusil, la patrie nous jeta tout fré- 
, missants sous les pieds des chevaux, au milieu du 
choc des armures. Oh! maintenant qu'un calme plat 
a succédé à tant d'orageuses tourmentes, étonnez-vous 
que nous ayons peine à nous remeitre de ces efforts 
préniaturés^ et que nous n'ayons plus à offHr aux 
femmes qu'une âme flétrie avant l'âge, et des passiond 
énervées déjà par le doute et par le malheur. 

MARGUERITE. PaUVrc Lewald t ce sotit les peines les 
plus vraies celles-là que l'imagination agrandit, mais 
aussi les plus faciles à combattre, car le remède est 
tout près du mal. Mon mari fut longtemps ce que vous 
étés. Il m'a confié ses chagrins d'une époque qui n*est 
pas encore éloignée ; et quand il s'animait à me faire 
«es confidences, il me causait Tlmpresslon que Vous 
Vêûéï, d'éveiller en moi tout à l'heure. Vous le verress^ 
Pnini2, vous serez un jour son ami peut-être, et il 

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S.CftNES DE LA VIE ALLEMANDE. U$ 

totis dirft etiwmBhi il a fait pour devenir un hôinine 
étige, et j'o«e dire^ un liomme lieureux^ 

VÀAtitt. Mais il ne pourra tue donner que des eon^ 
seils, él Pange secourable qui l'a guéri n« peut avoir 
pouf moi les tnêmed ôonsolation»^ 

liAftStlEÈitE. Tefles, le jour tombe tout à fait; mon 
père et mon mari vont rentrer dans un instanttt^ ila 
ffiarchefit (oujoufs gravement^ en discutant quelque 
point'de politique ou d'histoire; nous les apercevront 
de loin, et il faudra bien qu'ils pressent le pas en me 
voyant leUl* faire signe. Ah ! quelle heureuse soirée 
nous allons passer lé., une de nos bonnes réuoionâ de 
famille d'autrefois! 
tutin. Madame, u 

hAjftGUËKlTE. Point dimportuns; toute la ville est 
à la représentation du nouvel opéi*a.*« Moi^ j'avais une 
loge', tenez, Voilà léôotipon déchiréi 

tilANTE. Oh! mille pardons, madame: si j'étais pour 
^tjelque Chose àAui ôe saorifice, je vais lo reconnaître 
bien mal Je suis forcé de mo rendre à une assem- 
blée.é. où j*ai été Convoqué par une lettré pressante. 
MAR&tiERitÈ. Ch bien, faitôs de votre lettre ce que 
je Viens de faire dé mon billets 

^ftAirrS^. Je suis honteui en vérité; je n'aurais pas 
dû voug réddré Visite, ayant si peu de liberté ce soir* 
MAfefcUERiïE. Mais cela est irtiposslble ainsi ; ei je 
lie saurais que dire à mon mari. Un jeune homme est 
Ventt me voir tnoi seule, et n'a pas attendu que je pusse 
l6 lui présenter. 

DUNA. Vous nous compromettez toutes deux à la 
fois, et moi d'abord qui vous aï amené^i 

7. 

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i!A SOUVENIRS D'ALLEMAGNE, 

PRANTZ. Diana I dites seulement mon nom à mon 
vieux professeur ; et vous, madame, soyez assez bonne 
pour m'excuser auprès de M. Burckart, auquel j'aurai 
rhonneur de rendre visite demain» Et faut-il tout vous 
dire?... c'est à une réunion politique que je suis con- 
voqué. Si j'y manque, je suis coupable, et je puis être 
soupçonné de trahison. 

MARGUERITE. Grand Dieu ! vous, Frantz, vous vous 
mêlez à ces sombres entreprises? 

FRANTZ. Nos projets n'ont rien d'obscur; et les 
princes n'oseraient dissoudre ces associations puis- 
santes, qu'ils ont eux-mêmes convoquées jadis. Tous 
les jours à cette heure, dans cette ville comme par 
toute l'Allemagne, nos frères, étudiants, vieux soldats 
ou proscrits, soit dans leurs lieux de réunion des 
villes, soit le long des chemins, ou bien sur les col- 
lines, où ils montent pour voir coucher le soleil, 
s'abordent, se serrent les mains, et demandent oii est 
la lumière. Alors , l'un d'eux fait un signe, et les 
frères s'agenouillent, le front tourné vers l'Orient qui 
s'assombrit? Puis, quand, selon la formule de notre 
langue mystique, Theure des confidences a sonné, 
alors on discute les intérêts de la patrie, on se rend 
compte des espérances de l'avenir et chacun apporte 
sa flamme au foyer qui doit tout régénérer un jour. 

DIANA. Mais cela doit être fort intéressant et fort 
solennel : et l'on m'a tant parlé de ces assemblées de 
la Jeune Allemagne, que me voilà fort heureuse de 
connaître un des affidés, ou des voyants... c'est là le 
terme, je crois... 

FRANTZ. Ne riez pas, Diana! et dites plutôt aux no* 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 115 

bles personnages dont vous êtes la parente ou l'amie, 
qu'il est temps pour eux de se rallier à nous ; car les 
indifférents seront nos ennemis quand le grand jour 
sera venu. Adieu, mesdames, adieu... Pardonnez-moi 
si je vous ai apparu tout autre que je n'étais jadis... 
Oh ! Dieu sait si* nous retrouverons encore une heure 
pareille de confiance et d'abandon I 

lïL — DIANA, MARGUERITE. 

MARGUERITE. Diana ! je tremble; tout ce qu'il nous 
a dit m'étonne et me consterne à la fois. Mon Dieu I 
quel est donc ce souffle de révolte et de colère qui 
ébranle tous les esprits comme un vent d'orange?... 
Tiens; pendant qu'il nous parlait, sa pensée s'unissait 
dans mon esprit à celle de mon mari, de Léo. Il a de 
même de certains, moments d'exaltation qui m'ef- 
frayent, des idées non moins étranges ! Hélas ! qu'al- 
lons-nous devenir, nous autres pauvres femmes, qui 
ne comprenons rien à tout cela, au milieu de ces 
hommes préoccupés si tristement, à un âge où leurs 
pères ne pensaient qu'à l'amour et au bonheur? 

DIANA. Rassure-toi, ma bonne Marguerite; Frantz 
est un enthousiaste, tu le sais bien. Ces sociétés dont 
il parle sont d'autant moins dangereuses, que presque 
tous les Allemands en font partie ; car on ne sort pas 
d'une université sans avoir fait quelque beau serment 
à la manière antique sur un innocent poignard... qui 
ne se plongera jamais dans le cœur d'aucun tyran, 
attendu que les tyrans eux-mêmes se sont prudemment 
mis à la tête des conspirateurs. Quand tu viendras à 
connaître l'intérieur d'une société secrète, tu verras 

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lié lÊtÔtiVËNlAS t)*ALLÉSCÂ6»[Ë. 

qttô c'est un spectacle fort public, auquel on assisté 
aussi aisément qu'à l'Opéra; mais je te préviens que 
c'est moins amusant. 

MARôtîERiTË. Diana, ta gaieté me fdit mal; vrai- 
ment, je souffre, je crains, je ne suis pas heUreuse. 
Mon mari ne se mêtepuiûtà toutes ces manirestâtions, 
plus fréquentes qu'ailleurs dans notre ville de Pfànc* 
fort; mais il écrite Diana; il voit je ne sais quelles 
gens, qui parlent vivement des affaires publiques, des 
pfoschts la plupart, qu'il a Connus autrefois dans son 
pays. Certains travaux qu'il envoie à la Gazette ger- 
fïidnique font beaucoup de bruit, dit-on; bien plus... 
il y a un livré dont il est râuteUf : tiens, je tais té le 
tnontrèr... qui a fait une immensie sensation en Alle^ 
magde. Lés princes l'ont défendu dans plusieurs 
toyaumes de \él confédération. Il est certains pays, je 
ne puis penser à cela sâus frémir... oh mon mari se- 
rait arrêté et tnis dans une fo^teressé pod^ toujours! 

BUNA. Marguerite I mais que dië-tu là?... ce livre, 
qui a paru sous le nom de Cdrnélius, ce livre, j'en ai 
entendu parler cent fois ; c'est l'ceuvré d'un grand 
écrivain, sàis-tu?... Il Contient un projet d'alliance 
entre tods les petits États de l'Altemagne, qui chan- 
gera, dit-on^ toutlëquilibre de la politique actuelle^ 
et ces articles dont tu parles, de la Gazette ger*mani' 
que^ sont de brillants commentaires de la pensée con- 
tenue ici. 

MARGUERITE. Comment sais-tu ces choses-là, Diana f 

DIANA. En Angleterre, où j'étais avec mon frère 
Henri de Valdeck, qui, tu le sais, est de la suite du 
prince, on s'occupait de politique bien plus qu'ici 

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SCÈNBS DK LA VIE ALLEMANDE. U7 

mêind* Il fallait bien m'en mêler un peu, pour avoir 
quelque chose à dire* Une femme aime mieux encore 
parler politique que se taire... Mais sais* tu que tu es 
heureuse d'être la femme d*un homme qui sera uil 
jour, qui sait?... député... conseiller.*. 

MARGUERITE. Ou proscrit. 

DIANA. Chambellan, peut-être..* mais il n'est pas 
noble, je crois? 

MAR6DBR1TE. Non, Tois*tU| je&'aimo pas tout cela : 
je suis une femme simple, élevée dans des idées bour* 
geoises, j'ai toujours rêvé un mari de ma fortune et 
de ma sphère ; un bon et loyal Allemand, qui m'aime, 
qui me rende heureuse ; je crois avoir rencontré ces 
qualités dans le mien, et lu m'affligerais en me disant 
que je suis, sans m'en douter, la compagne d'un 
homme supérieur^ d'un génie inconnu... 

IV. — Lis mAmbs^ LÉO BURCKART, lk pro^issiur 
MULLEIL 

tB MonsêBim. Yenes, ces damei parlaient de vous, 
tnon ami. 4. 

DtAHA. Nous disions que les hommes politiques, les 
rêveurs, les philosophes, sont d'une compagnie fort 
rare et fort insupportable souvent. Vous avei ^oulu 
surprendre le secret de notre conveMAiion, le voilà. 

tE f Ao^Eêêltft. Ah ! je ne m'étonne pas de nous 
voir si mal jugés en rencontrant loi une conseillère 
perfide.., Bonjour, monenfanti 

ito. Madame a raisoh; moi je me corrige tant que 
je puiâ. Avons-âoUs dépassé l'heure du spectacle, 
voyons? D'abord je vous y accompagne; êfiftttité je 

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ils SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

m'engage à ne parler que de musique, de modes et 
de romans nouveaux toute la soirée. 

MARGUEBiTE. Eti bien ! nous vous tenons compte de 
la bonne intention ; mais nous ne voulons pas aller au 
spectacle ce soir, 

LÉO. Fort bien. 

MARGUERITE. Nous prendrons le thé ici, en famille, 
et, s'il nous vient quelques amis, nous élargirons le 
cercle. (Elle sonne.) Karl, servez-nous le thé!... ra- 
nimez ce feu, et renvoyez la voiture; nous restons. 

LÉO. J*ai peur que vous ne nous fassiez un sacri- 
fice, et je vous jure que je me serais fort amusé à cet 
opéra. 

MARGUERITE. Yous ne ditcs pas ce que vous pensez : 
d'abord vous ne comprenez rien à la musique ita- 
lienne, et vous trouvez queles chanteurs jouent mail... 
Je vous prie de laisser là votre journal, et de causer 
un peu avec nous; donnez-le à mon père, si vous 
voulez, c'est de son âge. Vous êtes rentrés si tard, 
messieurs, que nous n'avons pu vous présenter un des 
anciens élèves de mon père, revenu depuis deux jours 
d'Italie,' et dont nous .vous avons parlé souvent, Léol 

LE PROFESSEUR. Frantz Lewaldl et vous ne l'avez 
pas retenu, ce pauvre enfant? Voyez ce que le temps 
peut sur les amitiés : depuis deux jours il était à Franc* 
fort, sans que nous en eussions la nouvelle 1 (On sert 
le thé, tous s'asseyent.) 

MARGUERITE. Ne parlez pas ainsi devant Diana ^ 
mon père ; il a fallu que je la rencontrasse à un bal 
pour qu'elle songeât enfin à venir visiter ses amis 
d'autrefois. 

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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 419 

DIANA. Voilà ce qui est fort injuste. Je suis revenue 
d'Angleterre, comme vous le savez, avec le prince 
Frédéric-Auguste, dont mon frère est l'aide de camp. 
Le prince a voulu garder l'incognito les trois pre- 
miers jours de son arrivée, et vous comprenez que, 
si je fusse venue, moi, pendant ce temps, rendre vi- 
site à la femme d*un écrivain, d'un journaliste... 
c'eût été fort peu diplomatique ; qu'en dites-vous, 
monsieur Burckart ? 

LÉO. Que vous m'honorez trop avec le titre d'écri- 
vain : je suis un pauvre bourgeois ignoré, m'occupant 
beaucoup de jardinage, un peu de chasse, et si j'ai 
noirci quelquefois du papier en débarrassant mon cer- 
veau de certaines idées qui le fatiguaient, je suis loin 
de me croire un homme politique, un philosophe, un 
écrivain ! 

DUNA. Orgueilleuse modestie I On parle beaucoup 
de vous, monsieur I Pour un article de vous, tout un 
pays est en rumeur; pour un livre de vous, toute l'Al- 
lemagne s'agite I 

LE PROFESSEUB. Et quaud l'homme voudra se mon* 
trer... quand à l'écrit succéderont la parole et l'ac- 
tion... 

MARGUERITE. Mou père, que dites-vous làî... 

LÉO. Marguerite a raison ; ces espérances ne vous 
conviennent pas, mon père, ni à inoi cette vanité. Plus 
jeune, plus ardent et plus libre de cœur, j'ai pu son- 
ger à ces folies... Maintenant de tout le feu qui m'ani- 
mait, il n'est rien resté que des cendres, qu'on s'aveu- 
glerait à souffler? Je me suis fait à mon obscurité : 
peu à peu tous mes rêves d'avenir se sont évanouis 

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110 SOUVENIRS D'ALtlMAGNE. 

dans mon l)onbdur présent... L'homme se trompe 
souvent à sa destinée, il prend son désir pour une vo- 
cation, il se croit appelé à réformer le monde, il veut 
faire d*une plume le levier d*Archimède... tandis que 
Dieu Ta créé pour être fils respectueux^ bon mari, 
honnête homme, et voilà tout; si, comme je le crois 
aujourd'hui, c'est là le partage que Dieu m'a destiné, 
j'accomplirai cette vie obscure, en le remerciant de 
de l'avoir faite si douce et si aimée. 

LE DOMESTIQUE. Monsieur veut-il recevoir le cbeva* 
lier Paul us? 

Uo. N'as-'tu pas dit, Marguerite, que nous ne vou^ 
lions recevoir ce soir que les amis? 

iiAROuEitiTE. Sans doute.. « Cette personne m'est 
inconnue, à moi. i 

l£o. Priez le de revenir demain matin... Ainsi le 
prince, qui était en quelque sorte exilé à Londres par 
son frère, rentre oiBciellement en Allemagne? 

DIANA. Du moins, il réside à Francfort pour quelques 
jours.. .11 attend des lettres, je crois. Peu t*être ne vient» 
il que pour respirer de loin l'air bienfaisant de la pa« 
trie. Car son frère, qui règne, n'est pas près de s'enten» 
dre avec lui sur les aiTaires politiques, vous le savez. 

LE DOMESTIQUE. M. Is chovalier Paulus insiste, di- 
sant qu'il vient de loin pour une affaire très-grave, 

LÉO. Faites entrer. Qii'est-*ce que le chevalier Pau* 
lus? Conoaissez^vous cet homme, mon père? 

LE PROFESSEUR. NoU. 

DIANA. Ne serait-ce pas un rédacteur de la Gazette 
germanique?... Il me semble que J'ai vu des articles, 
des feuilletons de sciences, signés de ce nom. 

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SCÈNES OB LÀ VIE ALLBtfANDB, lit 

LÉO. C'est juste; mais il est singulier que ce soit 
vous qui me le rappeliez. 

MÂRGUERrrE. Mon ami!... 

LÉO. Eh bien I qu'as-tu donc? 

MARGUERITE. Rien ! mais si j'en croyais mes pces- 
sentiments... Je ne sais pas... il m*est passé quelque 
chose d'étrange devant les yeux I 

LE DOMESTIQUE. M. Ic chevalicr Paulus. 

V. — Les mêmes, li cheyalier PAULUS. 

LE CHEVALIER. Mesdames... monsieur Léo Burckart, 
sans doute ? * 

LÉO. Oui, monsieur, moi-même. Soyez le bien-venu. 

LE CHEVALIER. Je suis euchanté de faire la connais- 
sance d'un confrère aussi illustre. 

LÉO. Un confrère? 

LE CHEVALIER. J'cspèrc quo vous me permettrez ce 
titre, bien que je ne sois qu'un journaliste de très- 
mince importance; j'écris, comme vous, dans la Ga- 
zeiie germanique; un simple filet typographique sé- 
pare vos puissantes idées politiques de mes humbles 
observations morales, archéologiques, et quelquefois 
littéraires. 

LÉO. Prenez la peine de vous asseoir, monsieur. 

LE CHEVALIER. Jc suis chargé d'une lettre du pro- 
priétaire gérant de la Gazette germanique.,, triste 
message I je veux dire pour moi, pour lui... 

LÉO. Qu'est-ce donc? Vous me permettez, mes- 
dames?... 

MARGUERITE. Eh bien ? 

LE PROFESSEUR. Quc dit cctto lettre ? 

s 

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Itt SOUVENIRS D*ALLEMA6NB, 

LÉO* Mon père... nous étions trop heureuxl... nous 
aurions dû sacrifier quelque chose aux divinités mau** 
valses ! Une seconde fois, monsieur, soyez le bien- 
venu.;, comme si vous n'apportiez pas le malheur 
dans une famille. 

LE PROFESSEUR. Qu'y a-t-il donc ? 

MARGUERITE. Au uom du ciel I 

LÉO. Il y a qu'un de mes articles a fait saisir le 
journal, et que le propriétaire a été condamné à vingt 
mille florins d'amende et à cinq ans de prison. 

LE CHEVALIER. Et tous les rédacteurs exilés, ban- 
nis... Vous voyez... un débris. 

LÉO. Vous avez bien fait de venfi: à moi, si vous avez 
pensé que je pusse vous être utile. 

LE CHEVAUER. Jc VOUS avoue, monsieur, que je ne 
compte que sur vous. 

LÉO. Je vous remercie de votre confiance... Où êtes- 
vous logé? 

LE CHEVALIER. Ici, dans la ville... à l'Empereur 
Romain. 

LÉO. Permettez-moi d'être votre hôte. Karl, vous 
ferez transporter ici les effets de monsieur... Vous êtes 
chez vous, monsieur le chevaHer. Vous devez être fa- 
tigué... le domestique va vous indiquer votre appar- 
tement. 

LE CHEVALIER. Mais, moDsieur, je ne sais si je dois 
accepter... 

LÉO. Je vous en prie; dans un instant j'aurai l'hon- 
neur de me rendre près de vous. 

MARGUERITE. Maintenant, Léo^ que comptez-vous 
faire? 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 128 

LÉO. Je compte payer Pamende et me constituer 
prisonnier ! 

LE PROFESSEUB. A la boûno heure, voilà qui est par- 
ler! 

BLàNA. Je te quitte un instant, Marguerite ; mais tu 
auras des nouvelles de moi bientôt; ne t'effraye pas, 
mon enfant. 

YL — Les mêmes, ixciptê DIANA. 

MARGUERITE. Oui... Oh I mouDieu^mou Dieu, Léo, 
que dis-tu là? 

> LÉO. Venez ici tous deux : ne pleure pas, Margue-» 
^rite^ ou j'irai, tu iras ; je sais que tu m'aimes, et je t'ai 
prise pour la bonne comme pour la mauvaise fortune. 

MARGUERITE. Oui I OUi ! 

LÉO. Maintenant, écoutez-moi. Un père de famille» 
ruiné par moi^ est en prison pour moi* Moi, je suis 
ici, libre, heureux et tranquille ; je puis jeter cette 
lettre au feu, nourrir cet homme qui l'a apportée, et 
qui n'en demande probablement pas davantage ; et, 
aux yeux du monde, j'aurai fait à peu près ce que 
je dois faire; seulement pour moi, je serai un miséra- 
ble et un lâche, et je me mépriserai. Votre avis, mon 
père? 

LE PROFESSEUR. Lo mot dcRégulus ; ACarthagel... 

LÉO. Ton avis, Marguerite? 

MARGUERITE. Je te Suivrai partout, et, partout où 
je serai avec toi, je serai heureuse. 

LÉO. Tu es une digne femme et un noble cœur ! 
Vous, mon père-, c'est convenu, vous êtes uo vieu^ 
Romain, l^aintenant, ^mni ^ rar|[ent,M 

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1S& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LE PROFESSEUR. Tu peux veodre tout, pourvu que 
tu me laisses mes livres.. . 

LÉO. Il n'est pas besoin de cela, mon père : gardons- 
nous de grandir notre sacrifice à la mesure de notre 
fierté ; vingt mille florins à payer, c'est la moitié à 
peu près de notre petite fortune... et avec le reste... 
Pardon, mademoiselle de Yaldeck, si nous nous occu- 
pons devant vous... 

LE PROFESSEUR. Elle ost sortic. 

MARGUERITE. Et quRud partirous-nous ? 

LÉO. Le plus tôt possible, Marguerite : il y a là-bas 
un homme qui tient la place que je dois tenir, et qui 
n'a peut-être pas, comme moi, un père, une femme^ 
dévoués à sa fortune. Je monte près clu chevalier 
pour connaître tous les détails que cette lettre ne m'ex- 
plique pas. 

LE PROFESSEUR. Je VOUS suis, j'ai besoin de tout 
savoir aussi. 

VIL — MARGUERITE SIULE, 

. Et maintenant, pleurons en liberté; ahl Dieu I je 
ne suis pas une de ces femmes romaines dont mon 
père parle souvent, moi; voilà toute ma gaieté per- 
due, tout mon bonheur détruit ! et je dis mon bonheur, 
je devrais dire seulement ma tranquillité !... 

VIII. — MARGUERITE, FRANTZ. 

MARGUERITE. Ah I mou ami I 
FRANTZ. Marguerite I 

MARGUERITE. Entre votre venue et votre retour, il 
s'est passé des cliores bien tristes t. .. 

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( 



SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 125 

PRANTZ. Oui t 
MARGUERITE. YoUS SaveZ... 

FRANTZ. Je viens d^un lieu où des hommes du peu- 
ple se réunissent, mais où i*on sait tout en même 
temps qu'aux palais des princes. Votre mari , Léo 
Burckart, est le même homme que le publiciste Cor- 
nélius... 

MARGUERrrE. M'est-co pas une chose dangereuse à 
dire? 

FRANTZ. Tout le monde le sait aujourd'hui. Votre 
mari est condamné à vingt mille florins d'amende, à 
cinq années de prison. 

MARGUERITE. Nou, cc u'est pas lui qui est condamné, 
c'est le propriétaire du journal où il écrivait. 

FRANTZ. J'ai bien dit : car votre mari est un hon- 
nête homme, et son devoir était tracé. Quand partez- 
vous ? 

MARGUERITE. Jc ne sais... demain... 

FRANTZ. Sa marche sera un triomphe ; et le pays 
sera soulevé peut-être avant son arrivée. 

MARGUERFTE. QuO diteS-VOUS? 

FRANTZ. Je dis... que cet homme est gran^; ou du 
moins que le ciel lui a donné l'occasion de le paraî- 
tre! 

MARGUERITE. Oh I ce que vous m'apprenez-là 9^ 
Frantz, m'effraye... plus encore que tout le reste t 

FRANTZ. Dites-lui... 

MARGUERITE. Voulez-vous lo voir lui-même? 

FRANTZ. Non... dites-lui que la Société des frères 
de la Jeune-Allemagne^ réunie en te moment dans 
la salle du consistoire, lui enverra trois députés pour 

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«26 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

lui offrir, au nom de la patrie, de payer les frais de 
Tamende à laquelle il est condamné. 

MARGUERITE. Frantz !••• 

LE DOMESTIQUE. Il y a là encore une personne qui 
demande à voir monsieur. 

MARGUERITE. Allcz Tavcrtir et faites entrer. Frantz, 
vous me quittez ainsi? 

FRANTZ. Il le faut.' Adieu. (Frantz et le Prince se 
regardent avec attention en se rencontrant à la porte.) 

IX. •-*- MARGUERITE , LE PRINCE. 

LE PRINCE. Vous êtes la femme de M. Cornélius. •• 
je veux dire de M. Léo Burckart? 

MARGUERITE. Oui, mousicur. 

LE PRINCE. C'est bien. Soyez assez bonne pour faire 
que nous ne soyons pas dérangés dans Tenlretien que 
nous allons avoir ici. 

MARGUERITE. Il mc Semble quo^tout cela est un 
rêve. (Elle sort.) 

X.— LÉO, LE PRINCE. 

LÉO. Monsieur. 

LE PRINCE. Je suis Ic prince Frédéric-Auguste. 
(Léo s'incline.) Asseyons-nous. Personne ne peut-il 
nous entendre ? 

LÉO. Personne. 

LE PRINCE. Je sais le malheur qui vient de vous 
frapper. 

LÉO. Vous savez... 

LE PRINCE. Oui, cette affaire de journal ; j'ai un 
démon familier qui me dit tout. Je ne passe pas à tra- 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 1Î7 

vers rAllemagne en simple voyageur, comme il me 
plaît de le laisser croire ici. Je reviens dans ma patrie 
en prince; puis-je vous être bon à quelque chose? 

LÉO. Oui, monseigneur, et vous pouvez me rendre 
un très-grand service. 
LE PWNCE. Lequel ? 

lSo. Vous pouvez obtenir de S. A. le prince ré- 
gnant que l'application du jugement qui frappe un 
innocent soit faite au véritable coupable, et que je 
sois substitué aux lieu et place du gérant, pour subir 
les cinq ans de prison, et pour payer les vingt raille 
florins d'amende. 
LE PRINCE. J'ai mieux que cela à vous offrir, 
LÉO. Oui ; mais alors, monseigneur, c'est peut'^être 
moi qui ne pourrai plus accepter. 
LE PRINCE. Et pourquoi? 

tto. Parce que je ne demande point grâce, mais 
justice; je réclame toute justice, mais je refuserais 
toute grâce. Mon opposition a été la lutte loyale du 
faible contre le fort, et la réclamation que je vous 
adresse n'est pas la mise à prix de ma conscience... 
LE PRINCE. — Rassurez-vous; j'ai à vous faire des 
propositions que vous pouvez entendre; il ne s'agit 
pas d'un de ces marchés qui avilissent à la fois celui 
qui achète et celui qui vend , mais d'un contrat qui 
doit nous honorer tous les deux. 
LÉO. Je vous écoute, monseigneur. 
LE PRINCE. Ces principes que vous avez avancés 
comme citoyen, ces théories que vous avez émises 
comme publiciste, ne sont-ce point de vains sys- 
tèmes philosophiques ou de pures utopies sociales , e 

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138 SOUVENIRS D^ALLEMAGNE. 

les croyez-vous applicables vraiment à notre époque 
et à notre pays. 

LÉO. Mais.., sans doute... 

LE PRINCE. Parlons sérieusement* Les grands es- 
prits sont dangereux dans la politique usuelle. Ils sont 
les hommes de Tavenir ou du passé; le présent les 
méconnaît ou bien il en est méconnu. Ne trouvez- 
vous pas quMl est étrange de voir le, génie de chaque 
temps employer constamment sa force à renverser au- 
jourd'hui ce qu'il eût constitué hier, ou ce qu'il re- 
fera demain? 

LÉO. Penser ainsi, n'est-ce pas méconnaître l'éter- 
nelle loi du progrès? 

LE PRINCE. Ahl j'aime mieu^ y croire!.... et d'ail- 
leurs ma part est si belle que j'aurais tort de refuser 
quelque chose aux sympathies de la foule, fussent- 
elles irréfléchies. Toute génération nouvelle a ses pas- 
sions comme tout homme, et la passion, n'est-ce pas 
ce qu'il y a de plus beau sous le ciel? Religion, 
guerre, liberté, ce sont là les amours des peuples : et 
qu'importe si l'une conduit au martyre, l'autre à la 
servitude, l'autre au néant? 

LÉO. Vous traitez légèrement ces questions , mon- 
seigneur ; que Dieu vous fasse la grâce de n'avoir pas 
un jour à les envisager de plus haull Vous parlez là 
de l'excès qui perd tout; et la passion qui Conduit àla 
mort n'est pas celle qu'il faut désirer quand on est 
chrétien. La liberté n'est pas pour nous une amante 
insensée, mais une chaste épouse, et nous demandons 
que le nœud qui nous unira soit reconnu par le 
prince et béni par le ciel. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. iS» 

LE PRINCE. Je sais toute la modération de vos prin- 
cipes^ toute la légitimité de vos espérances; et pour- 
tant vous avez mis en danger la sûreté d'un grand 
pays... Vous philosophe, vous écrivain, vous avez ou- 
vert une porte à la guerre et une autre à la révolte*. •. 
Qui les fermera mainienant? 

LÉO. Que dites-vous, monseigneur, ai-je donc un 
tel pouvoir, et cela est-il en effet? 

LE PRUfGE. Ne faîtes pas de fausse modestie; vous 
savez qu'il y a des paroles qui tuent, et que, grâce à 
la presse, l'intelligence marche aujourd'hui, sur la 
terre, comme ce héros antique qui semait les dents 
du dragon I Or, vous avez laissé tomber la parole sur 
une terre fertile ; si bien qu'elle perce le sol de tous 
cotés, et qu'elle va nous amener une terrible récolte, 
si celui qui l'a semée n'est point là pour la recueillir. 

LÉO. Qu'est-il donc arrivé déjà? 

LE PRINCE. Une émeute a éclaté à la suite de la 
condamnation du journal auquel vous adressiez vos 
articles. Elle a été comprimée aussitôt ; mais mon frère 
Léopold, ce prince faible, qui m'avait exilé, comme il 
vous avait banni, s'est retiré dans un couvent aux 
premiers instants de trouble, et n'en a plus voulu sor- 
tir ensuite. C'est sur moi qu'il rejette cette lourde 
couronne que vous avez imprudemment ébranlée.Yoilà 
pourquoi je viens à vous, monsieur. 

LÉO. Votre Altesse voudrait . . 

LE PRINCE. Écoutez : nous n'avons pas un instant 
à perdre; convenons de tout. Il y a dans les pouvoirs 
une hiérarchie qu'il faut respecter. Dès à présent vous 



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180 ' SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

serez conseiller intime; dans un mois député à la 
diète, un mois après ministre. 

LÉO. Ce serait donc à moi maintenant de faire mes 
réserves et mes conditions. 

LE PRINCE Je sais tout ce que vous allez me dire. 
Tous tenez à réaliser certaines idées contenues dans 
vos écrits. Vous en croyez Texécution possible, et je 
partage votre conviction et votre désir. J'ai discuté 
souvent à Londres, avec plusieurs des hommes poli- 
tiques les plus célèbres de ce temps-ci, votre plan 
de fédération entre les petits États souverains de l'Al- 
lemagne ; le traité de commerce dont vous avez fixé 
les bases ; la résistance qui peut être opposée par nous 
à l'envahissement des grandes puissances : tout cela 
nous a séduits comme pensée libérale et convaincus 
comme application. Vous me demanderez des garan- 
ties. Je suis prêt à accorder ce qui sera juste et pos- 
sible. 

UEO. Mais j'hésite, moi, monseigneur..* Je voudrais 
réfléchir*». 

LS PRINCE. Vous hésitez, monsieur? quand je vous 
offre toute liberté, tout pouvoir I vous hésitez 7 et vous 
avez bien osé tout menacer, tout ébranler, tout ruiner 
peut-être. La critique vous a été facile, et vous reculez 
devant l'œuvre ! Vous avez pris de votre propre volonté 
un pouvoir sur les esprits , dont vous ne voulez user 
que pour le mal et le désordre I... Ah I monsieur! de- 
vant Dieu qui nous voit et qui a attaché à votre talent 
les devoirs qu'il a marquées à ma position; devant 
Dieu qui juye ici l'écrivain et le prince... vous n'avez 
pas le droit de me répondre nont 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 131 

Uo (avec effort). C'est vrai, 

i£ PRINCE* Où donne cette porte? dans votre cabinet? 

lio. Oui. 

i£^[pRiNCE. Je vais écrire et signer les conventions 
qui seront faites entre nous. Réfléchissez, monsieur, 
afin de n'oublier aucune des observations que vous 
aurez à me soumettre. 

Ce n'est pas ainsi que j'avais compris ma vie I et 
j'avais mis plus d'espace entre mon humble position 
et ma haute espérance. Pouvais-je prévoir qu'une main 
inconnue viendrait tout à coup m'enlever de terre et 
me faire franchir en un jour tant de degrés glissants, 
tant d'échelons fragiles?... Qui me donnera l'expé* 
rience de toutes ces épreuves, ou plutôt la confiance 
de m'en passer? Ah I si je pensais être autre chose ici 
qu'un instrument dans les mains de la Providence, 
j'aurais peur à présent... je fuirais comme un lâche 
a^-ant le combat; je m'échapperais d'ici sans détour- 
ner la tête : car le mal que j'ai fait est grand si je n'ai 
pas la force de mieux faire! Mais il me l'a bien dit, lui; 
je n'ai pas le droit de refuser! Dieu peut me demander 
compte de Tidée qu'il a mise en moi, comme il a de- 
mandé compte au figuier stérile des fruits qu'il au- 
rait dû produire!... Si, comme un homme de peu de 
foi, je recule devant un fantôme; si, par ma faute, 
à mon refus, un autre vient prendre ma place, et, dé- 
tournant la pensée divine de la roule qu'elle allait 
suivre, conduit à l'esclavage ceux-là que j'aurais dû 
guider dans les voies lumineuses de la liberté... qu'au- 

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iS9 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

rai-je à dire un jour en paraissant devant le juge 
étemel, quand des milliers de voix s'élèveront contre 
moi, criant : Malheur à celui qui pouvait et qui n a 
pas osé I Malheur à Tégoïstel malheur à l'infâme I... 
Ob l non, non ; Dieu n'a pas mis en moi cette flamme 
pour que je l'éteignel Qu'elle me consume, mais 
qu'elle éclaire I... Que me veul-onT... 

XIL — LÉO, MARGUERITE. 

MARGUERITE. Mou ami, tu étais seul? 

LÉO. Pourquoi me déranger?... Laisse-moi seul, 
Marguerite. 

MARGUERITE. Mon ami, j'ai cru bien faire... les 
voici I ce sont les jeunes envoyés par une so- 
ciété... 

LEO. Messieurs... 

X[£l. — Les méues, ROLLER, FRANTZ, FLAMiNG. 

ROLLER. Parle, toi, Frantz, qui nous a amenés ici, 
parle! 

FRANTZ. Monsieur Léo Burckart, les frères de la 
Jeune-Allemagne, réunis à Francfort, et au nom de 
tous les frères des dix-sept États souverains et des 
quatorze universités , vous ont voté des félicitations, et 
vous offrent de payer Tamende à laquelle la Gazette 
germanique est condamnée, par une souscription 
publique. (Le prince sort du cabinet un papier à la 
vain.) 

LÉO. Avant de répondre à votre offre loyale et géné- 
reuse, permettez-moi, messieurs, de lire ce papier. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 199 

FLAMiNG (regardant le prince). Je connais les traits 
de cet homme. 

LÉO, signant. Je n'ai plus d'amende à payer, mes- 
sieurs; je rentre enfin dans ma ville natale; mais j y 
serai libre. Je suis plein de reconnaissance envers les 
membres de cette association, dont j'ignore les statuts 
et les desseins ; mais leur bonne volonté me devient 
inutile. La personne que voici est le prince Frédéric- 
Auguste^ notre nouveau souverain. 

MARGUERITE. Léo ! quel changement ! 

LÉO. Pauvre Marguerite!... mieux eût valu peut- 
être la ruine et la prison i 



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SECONDE JOURNÉE. 



La salle commune d*un hôtel de belle apparence; un gros poêle 
allemand, des tables rangées comme peur une table d*hdte. — A 
drpitQ, un escalier montant à une cliambre» — A gaiiche, une 
grande entrée intérieure donnant dans les appartements princi- 
paux. — Un orchestre pour les jours de bal. — Au fond du théà* 
tre on aperçoit la route; en travers, une barrière peinte aux 
couleuis du prince, les deux montants sont surmontés de lions 
héraldiques. 



t — FLAMING, ROLLERi DIEGO, TROIS AUTRES ÉTUDIANTS. 

ROLLER. Hôtel du Soleil ! C'est magnifique ; et il 
faut espérer que ce sera cher ; hôtel tenu à l'anglaise, 
cuisine française... rien d'allemand que le poêle I 
Mousserons très-bien ici... Holà! hol Thôtelier. 

DIEGO. Ohé ! la maison I les bourgeois I les philis- 
tins damnés ! 

TOUS. Du tabac!.... du feu!.... de la bière!.... du 
vin! 

l'hôte. Messieurs! messieurs! (A part). Des étu- 
diants? je suis perdu ! ^ 

ROLLER. Ne regarde pas sur la route, nous n'avons 
pas d'équipages. 

l'hôte (à part). Ils ne sont que six! (Haut.) Mes- 
sieurs, ma maison n'est pas une auberge. 

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SGËlfES DE LA TIE ALLEMANDE. IM 

ROLLER. Alors c'est une taveroe. 
l'hôte. Non, messieurs. 

ROLLER. Encore un mot*. • et nous allons en faire un 
coupe-gofge. 

l'hôte. C'est ici unhôtel^ messieurs. 

ROLLER. Un hôtel T Qu'est-ce que c'est que cette 
aristocratie de domicile I ... Nous te faisons l'honneur 
de t'amener ce soir toute l'université, et ta maison 
sera ce que nous voudrons qu'elle soit, entends-tu? 
Nous ferons barbouiller une enseigne bachique; nous 
décrocherons ton Soleil d'or^ et nous intitulerons toit 
établissement : Cabaret du sauvage... EsAn content? 

l'hôte. Toute l'université ce soir? Ah! Mes- 
sieurs I... 

ROUER. Tais-toi! 

FLAMiNG Va nous chercher de la bière. 

DIEGO. Va nous chercher du vin. 

FLAMiNG. De la bière et du vin. 

l'hôte. Messieurs, pardon. Nous avons ici des 
voyageurs qui dorment, de grands personnages... 

FLAMiNG. Après l'empereur et les femmes, les étu- 
dians sont les plus grands personnages qui soient. 

DIEGO. Après les femmes et avant l'empereur. 

FLAMING. Cela dépend des opinions. Va nous cher- 
cher à boire, ensuite nous t'expliquerons nos idées. 

l'hôte. Mais... 

ROLLER. Et quand cela t'ennuiera que nofus frap- 
pions sur les tables, nous frapperons sur les car- 
reaux. 

l'hôte. Je suis ruiné, perdu I 

hbrmann C'est bien dit. 

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196 SOUVENIRS D*ALLEMAGNE. 

FLAMiNG. Est-ce assez grand seulement, cette salle? 

ROLLER. La plus grande du village, assurément. 

DIEGO. En jetant bas cette cloison, on donnerait un 
peu plus d*aisance. 

ROLLER. Bah I nous ne serons gênés qu'au comroen* 
cernent ; quand la moitié des buveurs de bière aura 
roulé sur le parquet, l'autre moitié sera extrêmement 
à Taise. Une bonne orgie a toujours deux étages , le 
dessus des tables et le dessous. 

l'hôte. Voici de quoi vous rafraîchir, messieurs, 
mais, au nom du ciel^ parlez moins haut ; ne fumez 
pas, et retirez-vous tranquillement quand vous au- 
rez bu. Nous avons ici une dame et un voyageur qui 
paraît fort distingué. 

ROLLER. Eh bien I nous inviterons ton voyageur à 
boire avec nous, et la dame... A quoi Pinviterons- 
nous, la dame?... ma foi, à s'en aller au plus tôt; car» 
dans une heure seulement, ce ne sera pas la place 
d'une dame ici. 

l'hôte. Grand Dieul 

ROLLER. On va tcîut t'expliquer... 

IL -- Les mêmes, le chevalier PAULUS. 

HERMANN. Est-ce-là le grand seigneur ? 

l'hôte. Non, tnessieurs, c'est son ami. 

DIEGO. J'ai déjà vu cette figure. 

le chevalier. Monsieur l'hôte, je vous demanderai 
la carte des vins. Je voudrais tremper un biscuit dans 
quelque chose d'un peu... cordial, en attendant le 
dîner. 

l'hôte. Voici la carte, monsieur le chevalier. Vins 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 187 

du Rhin, vins du Palatinat, vins de France... Trente- 
deux articles. 

LE CHEVALIER. Il suffit d*un scul, s'U cst boD. (Il 
lui indique un vin sur la carte). 

ROLLER (à l'hôte). Ce seigneur vient de se lever? 

L*HÔT£. Ils sont arrivés dans la nuit. 

DIEGO. Mettez deux verres. 

LE CHEVALIER. Qu'est-ce que c'est?... un étudiant? 

DIEGO. Qu'est-ce que c'est? un... 

LE GHEVAUER. Tais-toil... Diégo? 

DIEGO. Paulusl (lisse serrent la main en se croisant 
les pouces à la façon descarbonari.) 

LE CHEVALIER. Tu vious de Fautro monde. 

DIEGO. Du nouveau monde s'entend. Je ne suis pas 
un revenant, je suis un voyageur. 

LE CHEVALIER. Tu tious toujours le même article. 

DIEGO. Toujours des révolutions. Les rois s^en vont, 
je les pousse. 

LE CHEVALIER. Ceux de ce monde-ci sont plus so- 
lides. 

DIEGO. Aussi, j'y vais posément : j'étudie ; je fais 
partie de l'université de Leipsick pour l'instant, tu 
vois. 

LE CHEVALIER. Et qu'cst-cc quc tu y apprends? 

DIEGO. Les sciences abstraites. 

LE CHEVALIER. Et qu'cst-ccque tu y enseignes? 

DiiGO. Le maniement de la canne à deux bouts, l'u- 
sage du stylet et quelques jeux de hasard de mon in- 
vention. 

LE CHEVALIER. Bravo Mexicaiu I... descendant de 
Fernand Cortez 1... tu as bien descendu. 

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i«8 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

miw. N'est-ce pas? Moil un ancien membre du 
gouvernement provisoire de Tampico ! un ex-^ambassa^ 
deur de Bolivar à la république du Pérou. 

LE CHEVALIER. Tu es bien vieux, aujourd'hui, pour 
un étudiant I 

DIEGO. On est toujours jeune pour apprendre. Une 
autre bouteille... Et puis, sais-tu? me voilà parmi ces 
bons jeunes gens allemands : on me respecte, on me 
paye à boire, et les marchands me font crédit. Quand 
arrivera le grand jour, je me lèverai comme un seul 
homme I... Et loi,, es-tu toujours fidèle? 

LE CHEVALIER. Fidèle à uos serments, le même dans 
les deux mondes... la eharbonnerie couvre la terre ; 
Toici ma pièce de crédit. (Il lui montre une médaille 
au bout d'un ruban caché sous ses habits.) 

DIEGO. Fort bien. T'occupes-tu des sciences ? te 
livres-tu toujours à la recherche des antiquités mexi- 
caines? 

LE CHEVALIER. Cela était bon sur l'autre continent 
Depuis, j'ai fouillé Pompéi^ Herculanum^ Aquilée... 
Hélas I les choses antiques y sont de fabrique moderne, 
on n'y découvre que ce qu'on y enterre? 

DIEGO. Mais ici? 

LE CHEVALIER. Je suis] secrétaire d'un ministre 
futur. 

DIEGO. Le nouveau conseiller intime? 

LE CHEVALIER. Léo Burckart. J'écrivais dans le 
même journal que lui... On nous a saisis^ proscrits, 
ruinés! 

DifiGo. Mais^ sous le nouveau prince^ vous voilà ré- 
tablis^ décorés, subventionnés I 

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8CÈNBS DB LA VIE ALLEMANDE. iZ9 

LE cHEYALiER. Aussi, tu Yois, je me débaraise de 
Tor du pouvoir le plus que je puis. 

DIEGO. Enfin, tu sers la tyrannie. 

LE GHEVAUER. N'est-co pas uD de nos règlements? 
ne devons*pous pas accepter les places qui nous sont « 
offertes^ afiA d'aider^ au besoin, nos amis, el de 
nous... retourner dans l'occasion ? 

DIEGO. C'est possible ; mais moi, ce n'est pas ma 
manière de voir. Je suis un pauvre diable ; j'ai usé mes 
souliers et mes pieds encore plus souvent sur tous les 
ehemins de la terre; voyageur de la liberté, depuis 
deux ans seulement, j'ai couru toutes les universités 
d'Allemagne pour transmettre la lumière de l'une à 
l'autre... Mais, à chacun sa spécialité... C'est bien. 

LE ghetalIer. Et aujourd'hui tu te remets en 
route? 

DIEGO. Non. Cette fois, je suis comme cet homme 
des légendes, derrière lequel marchait toute une forêt. 
L'université vient ici en masse. 

LE CHEVALIER. Ahl ahl c'ost uuo révolte I 

DIEGO. Non. C'est une folie, une équipée d'enfants ; 
l'avenir seul peut en faire quelque chose de présenta- 
ble. Nous mettons la ville en rumeur pour venger la 
mort d'un chien ,, comme dans les Brigands de 
Schiller, pure imitation ; mais pour des têtes alle- 
mandes... 

LE CHEVALIER, Dis-moi tOUt. 

DIEGO. Un jour... 

LE CHEVALIER. Cela commenco comme un conte. 
DiJiGO» Et cela deviendra peut<-étre de l'histoiret et 
de l'histoire sanglante. 

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UO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LE CHEVALIER. J'écOUte. 

DIEGO. Tu sais que danjs chaque université les étu- 
diants élisent un roi. 

LE GHEYALiER. Partout de la servitude. 

DIEGO. Donc, il y a huit jours, Sa Majesté Max P', 
roi des Renards, tyran des Pinsons* et protecteur des 
associations provinciales, passait avec ton serviteur 
devant la porte d'un boucher. Le chien royal (tu sais 
que tout étudiant a un chien] se crut en droit de pré- 
lever un impôt sur l'étalage du marchand. Le boucher, 
au lieu de s'en prendre à nous, lance sur le caniche 
un dogue corse, qui ne lui a donné qu'un coup de 
dent, mais qui lui a cassé les reins. 

LE CHEVALIER. Eh bien I 

DIEGO. Eh bieni tu ne comprends pas I... Nous 
avons rossé le boucher et ses garçons au moyen des 
cannes ferrées dont tu vois un échantillon. Les bour- 
geois sont sortis avec des fusils^ des épées... Quelques 
camarades qui passaient se sont rangés derrière 
nous..; Une bataille superbe I Deux chiens et trois 
marchands un peu éreintés^ un peu tuési... Voilà 
toute la ville en révolution... On nous arrête... L'uni- 
versité sort en désordre, et nous délivre en démolissant 
la prison où nous étions, à n'en pas laisser une pierre 
sur l'autre. L'affaire va devant les juges; on nous con- 
damne, et nous, nous condamnons la ville I nous l'a- 
bandonnons. La ville ne vit presque q ue de notreséjour, 
de notre <lépense... nous la prenoi^s par la famine... 



(i) Termes usités chez les étudiants pour qualifier les andeiis ou 
les nouveaux. 



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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ihi 

nous nous retirons sur le Mont-Sacré^ comme le peu- 
ple romain. 

LE CHEVALIER. Cela peut aller loin... 

DIEGO. N'est-ce pas?... et le tout pour un cbien es- 
tropié; mais c'était un beau cbien I 

LE CHEVAUER. Ah çal je ne vous vois là encore que 
six ou sept. 

DiÉGo.Va regarder un peu sur la route, la vallée est 
toute noire d'étudiants en marche. Dans une demi- 
heure ils se seront abattus sur ce village comme une 
nuée de sauterelles. Tiens, les Renomistes en tête.... 
ensuite lesRenards^ les Pinsons; après, les voitures 
de bagages, les chiens, les femn\es... et les créanciers 
qui ne nous perdent pas de vue. Pauvres gens! qui 
sait où nous les conduirons? 

LE CHEVAUER. Ce uc scra pas à la fortune I 

DIEGO. Adieu , nous allons rejoindre le gros de 
l'armée ... Sois toujours fidèle comme autrefois , 
toujours un bon frère... incorruptible! nous aurons 
quelque chose à faire bientôt. 

LE CHEVAUER. Dans le bavardage de ce fou, il y a 
des choses bonnes à savoir. Merci, monsieur le reprér 
sentant de la propagande américaine; conspirateur 
d'enfance, étudiant dans vos vieux joursl... 

iri. — L'HOTE, LE CHEVALIER, puis LÉO BURCKART. 

l'hôte. Les voilà partis; mais tout à l'heure... 
(Léo entre.) Je vous demande encore mille fois par- 
don, monsieur ; ne jugez pas ma maison par ce qui 
vient de se passer... C'est un hôtel, le plus bel hôtel 

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m dOUVËNlflS D'ALLEMAGNE. 

d6 rendrôit, et non une taverne d'étudiants» Je &uift 
déshonoré, monsieur. 

LÉO. Rassurefc-vous. Je voulais aujourd'hui même 
vous quitter pour me rendre à la ville, où des affaires 
m'appellent sans retard. Nous partirons plus tôt. Voilà 
tout... mais, pour vous-même, soyez tranquille , je 
connais les étudiants, c'est une noble race, un peu 
turbulente, uji peu folle; mais là est l'honneur etî'a- 
venir de l'Allemagne! 

l'hôte. Us vont tout briser Ici, monsieur; tout man** 
ger, tout boire ! 

LÉO. Ils payeront.... Tout sera Tpayé, quoiqu'il ar- 
rive, croyez-en ma parole. Faites porter cette lettre, 
monsieur. 

IV. — LÉO, LE CHEVALIER. 

Lfto. Je vais donc m'e mettre à Toeuvrel J'ai là de- 
vant moi une ville! une grande ville I pleine d'.intelli*^ 
genoe* d'industrie et de mouvement! Ah I près del'ac* 
tion, toute ma crainte s'éloigne et tout mon sang se 
rafraîchit. Cette foule qui monte vers moi, cette cité 
qui fume et bouillonne là-bas; tout cela est sous ma 
main : mon Dieu I suis-je plus que les autres? Hélas I 
non, si ton esprit ne descend pas en moi ! (Apercevant 
le chevalier.) Vous étiez là... 

LE GHBYALiEE. Depuis l'entrée de ces jeunes gens, 
monsieur. 

LÉO. Ils sont donc toujours fous, nos bons étudiants 7 

LE cHEVAnER. Voussavcz ce qui s'est passé? 

LÉO. Oui ; rhôte m'a tout raconté. La ville est et 
ipouvement pour une ridicule éc[uipée^ ppi}f rien#.4Ét 

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SGË1IB8 DB LA VIE ALLËIfAffDB. UI 

ce n'est pas une chose commode, voyet-votis, qae de 
gouverner des enfants à qyi Ton a dit un jour qu'ils 
étaient des héros, et de mettre en pénitence des éoo- 
liers qui sont revenus de Paris avec autant de halafres 
faites parles sabres français que par les rapières dont 
ils se servent dans leuis duels. Il faut bien leur pas- 
ser quelque chose et tolérer l^rs privilèges pour 
qu'ils en respectent d'autres!... 

LE GHBYALIER. YOUS UC SavOZ paS tOUt. 

LÉO. Quoi donc? 

LE GHETALiER. Sous ce tumulte d'écoIiers,il y a des 
hommes qui agissent. Les sociétés secrètes travaillent 
ici comme partout Les negros ^ Espagne, les carbo- 
nari en Italie, ici les membres delà Jeune-Allemagne 
et de l'Union de Yertu. 

l6o.. Vous avez appris. 

LE GHEYALiER. J'ai rencoutré là jusqu'à des affiliés 
du nouveau monde 

LÉO. Vous en êtes donc, vous, de ces sociétés? 

LE CHEVALIER. Ne VOUS souveuez-vous pas que je 
faisais partie d'une rédaction de journal dont les idées 
étaient assez avancées... sous le précédent gouverne^ 
ment? 
• LÉO. Ah t.. . c'est bien, 

l'hôte. Un roulement de voiture! encore des voya- 
geurs, grand Dieu ! et être obligé de les renvoyer. 
(A son garçon.) Il n'y a pas de paquets à descendre, 

va... 

V. — Les mAmes, DIANA. 

*l'hôte. Et même.... je parie que c'est une An- 
glaise? 

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iàk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

tËo. C'est mademoiselle Diana de Waldeck. (A 
rhôte.) Avertissez madame. 

DIANA (gaiement.) Voici justement notre nouveau 
conseiller... et je ne sais quoi encore... en service 
très-extraordinaire. 

LÉO. Quelle heureuse rencontre!. . 

DIANA. Non. C'est une visite 

VL — Les mêmes, MARGUERITE. 

MARGUERITE (entrant). Diana I 

DIANA. J'ai appris que vous arriviez. Vous savez tout ; 
les étudiants font du bruit dans la ville. Il est impos- 
sible d'y entrer. 

LÉO. Cependant nous allons essayer. Les étudiants 
se retirent en masse... Alors, dans quelques heures, la 
ville sera fort paisible. Nous prendrons un détour pour 
nous y rendre. 

MARGUERITE. Léo I vraiment, tout cela n'est pas ras* 
surant... Si nous retournions sur nos pas. 

DIANA. Vous comptiez vous loger là-bas ; je vous 
préviens qu'ils ont cassé les vitres partout; trouvez-y 
une maison sans fenêtre, à la bonne heure. Le moyen 
d'y passer la nuit. J'ai bien peur que demain la ville 
ne soit enrhumée. 

MARGUERiiE. Ah ! tout Cela t'amuse, toi, Diana I 

DIANA. Parce que je viens te tirer de peine. Je veiHe 
sur toi comme un bon ange, pendant que ton mari 
veille sur nous tous ; ce qui l'empêchera de veiller 
sur sa femme naturellement. 

LÉO. Mon devoir ne m'appelle pas à combattre oe 
tumulte dont rien ne m'avait prévenu; j'en ai com- 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ftAS 

pris parfaitement d'ici toutes les causes ^ tout le peu 
d'importance; les précautions déjà prises par les ma- 
gistrats suffiront à rétablir l'ordre, croyez-moi. 

DIANA. Aussi n'ayons-nous nulle crainte sérieuse , 
monsieur ; ce n'est pas à de telles épreuves que nous 
attendons votre génie. Voilà ce qui arrive : Toute 
la haute société de la ville a fait dès hier soir ce que 
les étudiants font aujourd'hui. On s'est répandu dans 
les châteaux, dans les villas; et, pour faire voir à l'é- 
meute qu'on ne la craint pas, ou plutôt que l'on 
compte sur sa galanterie, cette émigration en masse a 
été partout le prétexte de réunions charmantes, de ban- 
quets et de bals chez les principaux seigneurs des en* 
virons. 

LÉO. Cela est fort prudent et de fort bon goût. 

DIANA. Il y a notamment ce soir une fête ravis- 
sante dans le château de la grande-duchesse ; le 
prince n'étant pas à sa résidence. C'est le plus brillant 
rendez-vous qu'on puisse se donner. Vous êtes atten- 
dus, vous souperez, vous danserez, et puis l'on vous 
trouvera un appartement ; après quoi, vous ferez de- 
main votre entrée dans la ville, pacifiée et délivrée 
pour longtemps de toute université, car j'espère bien 
que ces messieurs seront renvoyés à leurs parents. 
Voici deux lettres d'invitation. 

LÉO. Tout cela est fort bien arrangé ; mais il faut, 
moi, que je me rende à la ville. Puisque vous avez 
tant déboutés, madame, emmenez me femme au châ- 
teau ; qu'elle s'amuse, qu'elle danse, si elle n'est pas 
trop fatiguée de sa route. Moi, je pars, je vais voir im 
peu ce qui se passe là-bas. 



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146 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE* 

MAEGUEBps. MoD Dieu I Léol me laisser aiotî 
seule; mais je ne te quitterai pas. Non , je t'acoompa 
gnerai à la ville, quoiqu'il paisse arriver I 

LÉO. Ce n'est pas l'occasion de faire preuve de dé- 
vouement. Ce que nous propose ton amie est fort 
simple, et je l'en remercie de tout mon cœur. Tajras 
au bal, parce qu'il faut que la femme d'un homme 
d'État s'habitue à faire bonne contenance dans les in-*- 
stants difiSciles : parce que, depuis une heure, je 
brûle d'être dans la ville, et que c'est toi seulement qui 
me... ehl oui, qui m'embarrasses, qui me gènes.** Tu 
peux rester ici, les étudiants y viennent. Va à cette 
fête, résigne^toi ; dans la nuit j'irai vous rejoindre et 
vous porter des nouvelles. 

MARGUERITE. Ahl fais de moi ce que tu voudras, 
Diana; je suis bien souffrante. Ne pouvons^ous aller 
au château sans paraître à ce bal ? 

DiAi^A. Viens t'habiller, viens. (À Léo.) Elle dan» 
sera, je vous le jure. (Elles sortent). 

LÉO. Pauyre femme I Mon Dieu I mon Dieu I avais--je 
le droit de compromettre son bonheur en faisant le 
sacrifice du mien? Monsieur le chevalier, vous acom- 
pagnerez ces dames au bal, si vous voulez. Voici une 
invitation; vous avez ce qu'il vous faut?... 

PAULUS. Un habit à la française parfait. (Seul). 
Chez la grande-duchesse? presque à la cour... Oh! 
ohl... fort bien... (Il sort après Léo, en apercevant 
Frantz et Flaming.) 

VIL —FRANTZ, FLAMING, EN costume d'étuduict, 

fRANTz. Et tu les as VMsf.M 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 1&7 

PLAMUiG. Lui seulement, te dis«je; lui que nous 
venons de rencontrer; mais sans doute elle est dans 
rhotel. On parlait d'une dame ici, et je crois que 
H. Burckart est un homme de mœurs trop pures pour 
emmener une autre femme que la sienne. 

FRANTZ. Mais il est monté à cheval à detix pas d*ici, . 
Flaming; il se dirigeait vers la ville* 

rLAMiNG. Eh bien I interroge Thôte. 

FRANTZ. Non. Je reste ici seulement 

FLAMING. Alors j'iuterroge moi même. Holà I 

l'hôte. Qu'est-ce que veut monsieur? 

FLAMING. Écoute. Il y a une dame ici, n'est-ce 
pas? 

l'hôte. Il y en a deux. 

FLAMING. Bon. 

FRANTZ. C'est Diana. J'ai reconnu son équipage et 
sa livrée. Il suffit. 

FLAMING. Que veux-tu faire? 

FVANTz. J'attends. Tu ne comprends donc pas? Je 
connais la femme de H. Léo Burckart. 

FLAMING. Et tu ne le conais pas, lui? 

FRANTZ. Mon Dieu! comment veux-tu que je le con- 
naisse? Tu me fais des questions... Naturellement j'ai 
peu de sympathie pour ce futur ministre, et je n'ai 
pas tenu à le revoir depuis notre malencontreuse vi-« 
site à Francfort. 

FLAMING. Mais la société de sa femme ne froisse pas 
te3 opinions politiques, n'est-cô pas? 

FRANTZ. Tais-toi. Ne dis plus un mot de cela , en- 
tends-tu? 

FLAMING. Tu vas te fâcher. 

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148 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

FRANTZ. Non. Écoute, je veux toat te dire. G'^i la 
fille de mon ancien professeur. Tu sens bien que si 
j'aimais celte femme, je l'aurais épousée depuis long- 
temps. 

FLAMiNG. Et si elle ne t'aimait pas, elle? 

FRANTZ. Elle m'aurait aimé. 

FLAMING. Tu as uu amour-propre... 

FRANTZ. Eh bien I ne vois-tu pas que son mari s'en 
va, que cette femme est seule, que tout à l'heure la 
maison sera pleine d'étudiants. 

FLAMING. On entend déjà d'ici le chœur des Ca- 
valiers qu'ils chantent à^ pleine voix. Nous avons peu 
d'avance sur eux. • 

FRANTZ. C'est vrai. Comment se fait-il que son 
mari l'ait quittée et qu'elle demeure seule ici ? 

FLAMING. Va lui rendre visite. 

FRANTZ. Je n'ose. Flaming... ne trouves-tu pas ce 
tapage d'écoliers bien ridicule ? 

FLAMING. Frantz 1 ne trouves-tu pas cette démarche 
d'amoureux bien insensée ?.. . 

FRANTZ. Eh I je ne suis pas amoureux I Les voilà qui 
approchent. Si c'est comme cela qu'on étudie à l'uni- 
versité... Depuis huit jours que je suis arrivé après un 
long voyage pour reprendre mon cours de théologie, 
je n'ai pas pu attraper une seule leçon, tantôt ce sont 
des réunions politiques » tantôt des rixes dans la rue 
avec les bourgeois, tantôt des orgies Fla- 
ming I 

FLAMING. Eh bien? 

FRANTZ. Les voici qui descendent. (Les dames pas- 
sent dans le fond.) 

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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. ik9 

FUMiNG. Tâis-toil 

PAULUS (en descendant, rejoint Marguerite et Dia- 
na). Mesdames... 

DUNA. Merci, monsieuri ma voiture est là, près de 
la barrière, 

FRANTZ. Où vont-elles? 

FLAMiNG. Demande aux domestiques avant que la 
voiture soit partie. (Seul.) Ahl quelle patience I Être 
l'ami d'un amoureux, c'est conduire un enlant à la li- 
sière... Si on lâche, l'enfant se casse le nez; et 
Thorame... Oh ! l'homme souvent se casse la tête? 

FRANTz. Tu as un oncle chambellan, Flaming? 

FLAMING. Oui, j'ai un parent parmi la domesticité 
du prince. 

FRANTZ. Ton oncle est au château de la grande-du- 
chesse , à un quart de lieu d'ici... il peut me donner 
une invitation pour la fête, et je trouverai bien un 
costume. Tu vas venir avec moi, Flaming. 

FLAMING. Allons; aussi bien, voilà le tapage qui 
arrive ! 

\m. — L'HOTE, ROLLEB, HERMANN, CBCEdr d'étodiarts. 

l'hôte. C'est la tempête! mon Dieul mon Dieu! 
(La scène se remplit de monde. Des bannières sont 
plantées au fond du théâtre. Le >i des éludians est 
porté en triomphe. 

roller. Combien vaut tout ce qui est ici? 

l'hôte. Vous voulez acheter ma maison ? 

roller. Pas aujourd'hui. Le mobilier seulement. 

l'hôte. Il y en a pour plus de deux cvnts florins. 

ROJXER. En complant le poêle... faïence de Saxe. 

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150 SOCTBNIRS D'ALLEMAGNE. 

C'est juste ! Voilà la somme. Les vitres par dessus le 
marché. Maintenant délivre-nous de ton aspect ridi- 
cule. 

l'b6t£. Ah I ah 1 voici le bourguemestre, un in« 
stant 

HERMANN. H. le bourguemestre. 

ROLLER. Attendez, pour l'introduire , que le roi ait 
pris place sur son trône... Voilà. (Le roi des étudiants 
s'assied sur un fauteuil élevé sur des tables.) 

IX.->-Ls8 PRÉGÉOSNTS, LE BOURGUEMESTRE» MARCSAHQ^ 

HERMANN. Le bourguemestre. 

LE ROI. Approchez, monsieur le bourguemestre; 
comme nous voulons que tout se passe dans lés rè- 
gles, nous réclamons votre présence. 

LE BOURGUEMESTRE. Mcssîeurs, j'espèro que vous 
respecterez les propriétés. 

LE ROL Du moment que nous vous avons fait ve^ 
nir... Combien avez-vous de miliciens dans votre vil- 
lage? 

(«ç B0URGU£M]çsTRE. Huit hommes* 

LE ROI. Vous les réunirez. 

LE BOURGUEMESTRE Us sont sur la grand'placc. 

LE ROI. Eh bien I vous les mettrez en sentinelle à 
toutes les portes... afin que le désordre ne soit jfas 
troublé un seul instant! 

LE ROI (à l'un des marchands). Que veux-tu, toi, 
philistin ? 

LE MARCHAND. MoDseigneur, pardon ; je suis un 
malheureux débitant de tabac de cette ville. 

LE ROI. £h bien I te doit-on qilelque chose? 

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8GË1IB8 DE LA VIE ALLEMANDE. Ul 

LE MABGHAND. Oo me doit beaucoup; mais en m*a 
pris bien davantage. 

LE Boi. Qu'est-ce qu'on t'a pris T.. • c'est impos- 
sible. 

LE MARCHAND. Mon Dieul ne vous fâchez pas, mon- 
seigneur. Pardon ; on n'aurait pas retrouvé dans vos 
charrettes couvertes, parmi vos bagages... 

LE ROI. Quoi ? 

LE MARCHAND. Une femme. 

LE ROI. Une femme I 

LE MARCHAND. Oui: ma femme I... mon épouse lé- 
gitime, messieurs I (Huées des étudiants.) 

LE ROI. Un instant I... il n'y a que d'honnêtes gens 
ici; voilà un bourgeois qui a perdu sa femme, il faut 
qu'elle se retrouve! (Tumulte parmi les étudiants.) 
Qu'est-ce que c'est? 

HERMANN. Ce u'cst ricH : Un étudiant qui se trouve 
mal. 

LE MARCHAND, C'ost ma femme« 

HERMANN. Respoct au costume I 

LE MARCHAND. Yous Rviez promis de me la faire 
rendre, monseigneur. 

LE ROI. Le jugement de Salomon : chacun la moi- 
tié. (A un autre.) Qui es-tu, toi? 

DEUXIÈME MARCHAND. Tailleur. 

LE ROI. Que demandes-tu ? 

LE TAILLEUR. Qu'ou me paye. 

LE ROI. Qui est-ce qui te doit? 

LE TAILLEUR. M. DiégO. 

LE ROI. Ta note. 

LE TAILLEUR. Troîs couts florius. 

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152 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LE ROI (à Diego). Reconnais-tu que les vêlements 
ont été fournis? 

DIEGO. Et usés. Il n'y a rien à dire : ils n'allaient 
pas très-bien étant neufs ; mais à présent ils ne vont 
plus du tout. 

LE ROI. Mais sur le prix? 

DIEGO. C'est autre chose. 

LE ROI. Combien cela valait-il raisonnablement T 

DIEGO. Cent florins. 

LE TAILLEUR. Jamais. 

LE ROI. Une fois... deux fois... 

LE TAILLEUR. Donuez. Hais je n'y ai pas gagné un 
sou. 

DIEGO. Ni moi non plus. 

LE ROI. Et maintenant la musique I 

UN TROISIÈME MARCHAND. Môusieur Max...' 

UN AUTRE. Votre Majesté... 

LE ROI. Silence I 

UN AUTRE. Monsieur Max, je suis le restaurateur du 
Corbeau... 

UN AUTRE. Monseigneur, je suis celui qui monte la 
garde (^and on se bat en duel. On me doit six fac- 
tions... 

UN AUTRE. On me doit quinze cents pots de bière 
pour une assemblée... 

UN AUTRE. Monseigneur, je promène les chiens des 
étudiants pendant les classes... 

LE ROI. L'audience est remise à demain. La mu- 
sique? 

TOUS. La musique! 

ROLLER (roulant un tonneau.) Uo instant, mes- 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 158 

sieurs, voici de quoi soutenir les voix!... Faites circu- 
ler les pots à bière. 

UN ÉTUDIANT. C'est du viu ! 

KOLLER. C'est vrai. Pardon, messieurs, on Ta roulé 
pour de la bière ; mais il se trouve que c'est d'excel- 
lent vin du Rhin : excusez. 

LE ROI. Allons, on t'excuse. La musique ! 

UN MUSICIEN AMBULANT. <}ue faut-il VOUS jouor, mon 
empereur? 

UN ÉTUDLiNT. La Chassc de Ludzow î 

TOUS. Oui, la Chasse de Ludzow t 

FLAMING. La Chasse de Ludzow t c'est la fanfare 
du peuple allemand I 

ROLLER. Oui, c'est avec cela qu'il chasse... quand il 
chasse. 

l'hôte. C'est un chant de 1813 : il est défendu, 
messieurs. 

ROLLER. Raison de plus. 

TOUS. La Chasse de Lv4zow! 

ROLLER. Bon... cela chauffe; faites circuler, et que 
cela ne s'éteigne pas. 

pjAMiNG. Les bourgeois qui ont peur d'être com- 
promis pe,uvent se retirer. 

TOUS. Chut! chut! 

LE CHOEUR. 

Qui brille là-bas au foDd des forêts? 

De plus en plus le bruit augmente. 
Pour qui ces fers, ces bataillons épais, 
Ces cors dont le son frappe les guérets 

Et remplit l'Ame d'épouvante? 

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m SOUVENIRS D'ALLBlfAOIfR^ 

lA Af ir chasseur répond ea oea moU ( 
Hurra! 
Huira! 
C'est la chasse... c'est la chasse de Ludzowî 

O'où Tiennent ces cris, ces mgissenients? 

Voilà le fracas des batailles ! 
Les cavaliers croisent leurs fers sanglans. 
L'honneur se réveille à ces sons bruyants 
* Et brille sur leurs funérailles! 

I^e noir chasseur répond en ces mots ; 

Hurra! 

Hurra I 
C'est la chasse,,. ç*est la chasse de Ladz^ I 

IL ^ Les mêmes, FRANTZ, en costume de bal, 

FRANTZ. Pardon de vous interrompre, frères; mais 
j'ai besoin de vous. 

ROUER. Que veux-tu ? 

rRÀNTz. J'ai une querelle, je veux deux témoins, 

PLUSIEURS VOIX. Nous voici !... nous voici 1.., 

l'hôte. Messieurs, messieurs, le duel est défendu. 

HERMANN. S'il dit eucore un mot, enlevez-le, et 
i»ettez-lui la tête dans le tonneau ! 

LE ROI DES ÉTUDIANTS. Uu duel ? Rvec qui ? 

FRANTZ. Avec M. Henri de Waldeck. 

lE ROI. A-t-il des témoins? 

FRANTZ. Non, il va venir en chercher parmi vous : 
tenez, le voilà. 

WALDECK. Messieurs, M. Frantz Lewald m'a dit que 
deux d'entre vous voudraient bien me faire Thonneur 
de me servir de seconds, 

PLUSIEURS VOIX. Avec plaisir, monsieur.., 

FRANTZ. (prenant Waldeck à part) . Vous s^veï nos 
conventions. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 1ll 

WALDEGK. Lesquelles? 

PRANTZ. Pas un mot sur la cause de ce dQel. 

WALDEGK. C'est dit. 

niANTz. Quelles que soient lei questions dèâ té* 
moins... 

WALDEGK. Eh I monsieur, vous avez ma parole. 
Pour tout le monde, c'est une querelle de jeu. Mais, 
entre nous, c'est une affaire dont je commence à 
comprendre le motif... Oui, j'ai dit à ma sœur, à la 
descendante des comtes de Waldeck, branche d'une 
maison princière, qu'il était ridicule de se faire l'in- 
troductrice, le chaperon de la fille d'un petit professeur 
de Francfort, de la femme d'un obscur folliculaire 
dont rélévation subite me déplaît sans m'étonner. Je 
ne m'étonne pas de ces choses-là. J'en dis ce qu'il me 
plaît de dire... voilà tout. 

FRANTz. Et vos soupçons surtout m'ont paru con- 
tenir une offense pour cette dame, dont je connais la 
famille. 

WALDECK. Pensez ce que vous voudrez. 

LE ROI. Messieurs, pas un mot de plus. Ceci est 
contre les règles. Tout doit être dit maintenant devant 
tous. Voici vos témoins : Hermann et Flaming, Diego 
et Fritz. 

FRANTZ. Sortons. 

HERMANN. Mais pourquoi pas ici même? il ne fera 
pas clair dehors. 

LE ROI. Ici, rien que la joie... prenez des torches, 
et allez-vous-en là tout près, dans le jeu de boules. 
(Plusieurs veulent les suivre.) Que tout le monde reste 
Ici, ^ Vexception des aualre témoins et (}es (leux adver-» 

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|5« SOUVENIRS OrALLEMAGNE. 

saires... Allez, messieurs, et faites en braves, en vieux 
étudiants que vous avez été... Ne vous ménagez pas. 
(Ils sortent.) 

BOiXER. Nous avons encore ici un fond de tonneau 
à boire, et un reste de chanson'jà écouter. 

LE CHGEUR. 

Qni voie ainsi de sommets en sommets? 

Des monts ils quittent la clairière. 
Les voilà cachés dans ces bois épais : 
Le hurra se mêle au bruit des mousquets, 

Les tyrans mordent" la poussière l 

Le noir chasseur répond en ces mots : 

Hurra! 

Hurra! 
G*6st la chasse... c*est la chasse de Ludzow! 

Qui meurt entouré de cris d*horreur, 

Qui meurt sans regretter la vie? 
Déjà du trépas ils ont la pâleur : 
Mais leur noble cœur s'éteint sans terreur, 

Car ils ont sauvé la patrie? 

Le noir chasseur répond en ces mots : 

Hurrah! 

Hurrah! 
C'est la chasse... c'est la chasse de Ludzoow! 

XL ^ Les mêmes, FLAMING revenaiït. 

FXAMiNG. Ouvrez, ouvrez; ciel et terre, ouvrez 
donc. 

LE ROI. Qu'y a-t -il? 

FLAMING. Ce qu'il y a ?.. . Un détachement de troupes 
cerne l'auberge... on vient d'arrêter Frantz, M. de 
Waldeck et les témoins; je me suis sauvé en sautant 
pardessus le mur... 

LE ROL Qui a osé faire celaî 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 157 

XIL — Les méiibs, LÉO BURCKART. 

LÉO. Moi, messieurs. 

LE ROI. Et qui êles-vous? 

LÉO. Je suis Léo Burckart. 

LE ROI. Ahl le nouveau conseiller inlime; et vous 
entrez en fonctions par Toppression, par l'arbitraire I 

LÉO. J'entre en fonctions par le maintien des lois, 
messieurs. Pour être des étudiants, vous n'en êtes pas 
moins des Allemands, soumis au code de votre pays, 
et qui devez obéir; car un jour vous serez tous quelque 
chose dans la famille ou dans l'État, et il faudra bien 
qu'on vous obéisse à votre tour. 

LE ROI. Nous avons cfes privilèges, monsieur... 

LÉO. Vos privilèges... d'abord, pourquoi réclamer 
des privilèges... Eh bien! tels qu'ils sont, je les ad- 
mets, et je leur ai fait une part large. Vous avez 
quitté la ville, je vous ai laissé faire; vous vous êtes 
emparés de cette hôtellerie, je vous ai laissé faire en- 
core !... mais on est venu prendre chez vous des té- 
moins pour un duel... le duel est défendu; défendu 
dans l'armée, défendu parmi les citoyens^ défendu 
aux universités... Amenez les prisonniers. 

Xlir. ^ Les prégédèiits, DIANA et MARGUERITE veulent 
i entrer par une porte de côté^ accompagnées du CHEVA- 
LIER ; la porte^ ouverte Latéralement^ les cache à une 
partie des personnages, 

LE CHEVALIER. Oh ! n'culrez pas , madaraie, at- 
tendez. 

MARGUERITE. Mais ils vout Ic tucr, il est seul contre 
tous. ' 

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158 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

DIANA. Rassure-toi^ sois tranquille. 

MARGUERITE. Qui fait-il arrêter, grand Dieu I mais 
c'est Frantz... Frantz Lewald; il ne sait donc pas 
que j*ai été insultée dans ce bal ; et que M. Frantz, 
l'ami de ma famille, s'est battu pour moi... 

DIANA. Oh ! ne lui dis pas, ne lui dis jamais cela, 
Marguerite... (On voit arriver les prisonniers amenés 
par quelques soldats.) 

LES ÉTUDIANTS. LoS Voici I 

ROLLER. Mais ils n'iront pas en prison 1 

TOUS. Non ! non I 

LÉO. Faites approcher ces messieurs. 

MARGUERITE. Diana, Diana! il est blessé... blesse 
pour moi... eh bien ! cela ne te fait-il rien? 

DIANA. Son adversaire est mon frère, Marguerite; 
peut-être est-il aussi blessé. 

LÉO. Monsieur est officier... monsieur est citoyen... 
ces messieurs sont étudiants, la peine sera égale pour 
tous. La loi vous condamne à vingt jours de prison, 
messieurs... vous irez en prison vingt jours. 

WAp)ECK. Moi? un aide de camp du prince! vous 
ne savez ce que vous faites, monsieur, ni qui vous 
condamnez... ni quelle est la cause du dueljque vous 
condamnez ! 

FRANTZ (s'élançant vers lui). Taisex-vous, vous 
m'avez juré... 

LÉO. Emmenez ces messieurs ! 

WALDECK. Bien, vous me payerez cet outrage! (Les 
prisonniers sortent.) 

ROLLER. Et nous Ics laissons partir ainsi? 

TOUS. Non I non I non I 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 150 

LÉO. Si, messieurs! car vous êtes des enthousiastes, 
desenfants; maisvous n'êtes pas des rebelles. •• Écoutez- 
moi un instant. Vous qui croyez aux futures gran- 
deurs de FAllemagne régénérée, s*il vous reste dans 
tout le corps une goutte du vieux sang germanique, 
et dans le cœur une étincelle de son nouvel esprit de 
liberté... écoutez-moi : Vous êtes tous des hommes! 
Eh bien, à quoi vous occupez-vous ici!... A des jeux 
d'enfants, à des espiègleries d'écoliers... Est-ce là le 
baptême des patriotes qui ont vu mourir Koerner, et 
des soldats de 1813 ? Il j a mieux que de la bière et du 
vin dans le monde, mieux que des villes à mettre en 
rumeur, et des auberges à piller! Il y a toute une 
Allemagne à refaire avec les longs travaux de la pensée 
et les dures veilles du génie ! mettez-vous à Tœuvre. 
Architectes, prenez l'équerre ! législateurs, prenez la 
plume ! soldats, tirez Tépée ! (Rumeurs en sens di- 
vers.) Toutes les carrières vous sont ouvertes ! l'avenir 
n'a plus de barrières privilégiées : moi-même, vous le 
voyez, je suis une preuve vivante que l'on peut arriver 
à tout. Moi, c'est-à-dire un de vous; moi, qui après 
vous avoir parlé en maître, vais vous parler en père. 
Allons, enfants, vous valez mieux que vous ne croyez 
vous-mêmes ; pesez-vous à votre poids, et ne jetez pas 
vos belles années à la dissipation, comme des grains 
de sable au vent... Rentrez à l'université, seuls, libres, 
en chantant vos chansons, qui sont les nôtres... et 
qu'on a eu tort de proscrire... rentrez tous ensemble, 
comme vous en êtes sortis, vos. torches d'une main, 
vos épées de l'autre; que l'on voie bien que vous avez 
cédé à la persuasion, et non à la force. Le marchand 

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160 SOUVENIRS D'ALLKMAGNK, 

a eu tort, il payera une amende. Les juges se sont 
laissés entraînera un mouvement de violence... le 
mandat d'arrêt sera rapporté. Messieurs Frantz et 
Henri de Waldeck ont transgressé les lois, ils seront 
punis : ainsi justice sera faite à tous, et, avec l'aide 
de Dieu, nous soutiendrons dignement le vieux nom 
de l'Allemagne! (Les musiciens prennent la tête du 
cortège en jouant de leurs instruments. Les étudiants 
sortent derrière sans chanter.) 

LE ROI DES ÉTUDIANTS. Éteignez les torches et re- 
mettez les rapières dans le fourreau... nous sommes 
des vaincus, et pas autre chose ! 



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TROISIÈME JOURNÉE. 



Les jardins de la résidence du prince au coucher du soleil. Les pro- 
meueurs passent et repassent. La façade du palais s'illumine peu 
à peu. 

L — FLAMING, ROLLER en costuma cCétndiant. 

FLAMiiNG. Allons donc, encore un instant I 

ROLLER. Non, ma foi I je ne puis rester si longtemps 
sans boire et sans fumer ; et la vue d'un palais ne me 
réjouit pas tellement les yeux, que cela me fasse oublier 
la pipe et la bière. 

FLAMiNG. Et les jolies promeneuses? 

ROLLER. Crois-tu qu'elles viennent ici pour nous? 
C'est pour ces messieurs à ceinture pendante et à sabre 
traînant. Aux étudiants les filles d'auberge, c'est assez 
bon pour eux. Tiens, ne me parle pas de ces villes 
d'université, qui sont en même temps résidence royale. 
Vive Bonn, vive Heidelbergl... D'ailleurs, voilà qu'on 
nous chasse. (On entend les clairons sonner la re- 
traite.) 

FLAMING. Il n'est pas l'heure. 

ROLLER. N'est-ce pas fête au palais? Qu^importe 
qu'il ne soit pas l'heure pour le peuple, s'il est l'heure 
pour, le prince? D'ailleurs, c'est bientôt le moment de 



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162 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

notre assemblée définitive, à la taverne des Chasseurs ; 
le jour est proche; Flaming I et ce sera le jour de de- 
main, peut-êtfe : c^est pourquoi il faut se tenir debout 
et la ceinture serrée, comme à la veille des saintes 
laques I... Mais qu'est donc devenu Diego? 

FLAMING. Te défierais-tu de lui? 

ROLLER. De lui? oh ! non; c'est le cœur le plus brave 
et le plus loyal que je connaisse, mais aussi, c'est la 
plus pauvre tête que j'aie sondée. Ces hommes du Midi 
n'ont pas plutôt avalé trois ou quatre bouteilles de 
bière, qu'il n'y a plus moyen d'en tirer une parole 
sensée ni une action raisonnable. 

FLAMING. Eh bien ? 

ROLLER. Eh bien? tu sais qu'il a reçu ce soir ses 
lettres pourHeidelberg, et l'argent de sa route J'ai des 
inquiétudes sur tout cela. Adieu. 

FLAMING. Non, je m'en vais avec toi. 

ROLLER. Pourquoi ne restes-tu pas ? Tu as un oncle 
chambellan, tu peux prendre ta part des plaisirs aris- 
tocratiques, toi. Et qui sait? Une de ces grandes dames 
qui se sera brouillée la veille avec son amant te fera 
peut-être l'aumône d'un coup d'œil : ce sera honorable 
pour l'université, 

FLAMING. Tu es fou, RoHer) tu sais bien que j'ai 
cessé de voir mes parents pour être tout à vous. Si l'on 
se défie de moi parce que je suis de famille noble, on 
n'a qu'à mêle dire... 

ROLLER. Eh non 1 c'est que j'ai le cœur plein d'a- 
mertume, voilà tout. Tiens... il suflBit d'avoir un habit 
brodé pour entrer là d'eu nous sortons. 

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SCÈNES DB LA VIE ALLEMANDE. 165 

IL — Les mêmes , FRANTZ. 

FLAMiNG. N'est-ce pas Franlz Lewald, vraiment? 

ROLLER. Frantz en habit de courl... Frantz, qui 
De nous connaît plus... p^rce qu'il est méconnais- 
sable I 

FLAMING. Ce collet brodé! 

ROLLER. Cette épée I 

FLAMING. A quel ordre appartiens-tu, philosophe! 

ROLLER. De quel titre faut-il te saluer, républi- 
cain? 

FRANTZ. Mon ordre? celui des frères de la Jeune- 
Allemagne.., Et mon nom est Frantz Lewald, toujours 
le même» Eh I mon Dieu, pourquoi tant de surprise ? 
N'est-ce pas une chose bien singulière que de me voir 
ici ! On m'a invité au palais, comme tout le monde, 
comme tout bourgeois honorable a droit de l'être. Fais 
demander un billet à ton oncle, Flaming ; va mettre 
un habit, Roller; revenez tous deux, et le maître 
des cérémonies vous accueillera comme il va m'ac- 
cueillir. 

FLAMING. Frantz, nous te plaignons sincèrement. 
Au lieu d'aller avec eux, viens avec nous, je te le con- 
seille. Au lieu de nous exciter à revêtir une livrée, 
quitte la tienne I A moins qu'elle ne serve à cacher une 
résolution glorieuse, à moins que le bouffon ne re- 
couvre le Brutus. 

FRANTZ. Adieu, frère. Je ne suis pas Romain, mais 
Allemand ; je n'étudié pas la liberté dans les livres, 
mais dans les faits. Les époques ne sont jamais sem- 
blables, et les moyens diffèrent aussi. Quand tout sera 

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iU SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

prêt, appelez-moi, faites-moi un signe, et vous me 
retrouverez courageux et fidèle. En attendant, laissez- 
moi marcher dans mes plaisirs et dans mes peines : je 
hais cet esprit de liberté farouche, qui méprise toute 
fantaisie, toute gaieté, tout amour I... qui foule aux 
pieds les fleurs, et qui se défend de toutes joies, comme 
s'il n'était pas impie de repousser les dons du ciel!... 
Ah ?donnez-moi l'occasion de servir enfin notre patrie; 
mais délivrez-moi du tourment de haïr, de méditer des 
plans funestes! faites qu'il n'y ait un jour qu'un bras 
à joindre aux vôtres, un grand coup à frapper au péril 
de ma vie, et si c'est aujourd'hui, si c'est tout à l'heure, 
eh bien, dites-le-moi! pour que je dépouille cet 
habit, et que je me mette à l'œuvre, le front levé et 
les mains nues. 

FLAMiNG. Non, Frantzl non! tu peux baisser le 
front encore en passant devant les altesses ; tu peux 
offrir ta main gantée au maître des cérémonies, et tu 
n'en sera pas moins le bienvenu pourtant à faucher 
bientôt la moisson que nous avons semée. Nous lisons 
dans ton cœur, Frantz Lewald ; ton cœur est pur et 
sincère, et nous nous plaignons seulement de ne pas 
l'avoir tout entier ! 

FRANTZ. Eh bien ! oui, plaignez-moi. Adieu I nos 
cœurs se comprennent, et j'ai honle des choses que 
nous pensons tous trois en ce moment, sans oser les 
dire... Pourtant, je vous demande d'être discrets, 
comme si j'étais confiant I 

ROLLER. C'est bien, c'est bien ; et pourvu que ton 
sang soit toujours aussi prêt à couler pour la patrie. .. 
qu'il l'a été dernièrement à couler pour une femme... 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 165 

FRANTZ. Oh I silence , mes amis, silence I... à de- 
main! 
FLAMiNG. A celte nuit, tu veux dire. 
FRANTZ. Y a-t-il donc quelque chose d'arrêté? 
FLAMING. Tu le sauras ; adieu 1 

IIL — Les mêmes, un OFFICIER. 

l'officier. Sortez, messieurs, il est l'heure, sortez... 

FRANTZ. Pardon, j'entre au palais, je suis invité. 

l'officier. Votre billet. 

FRANTZ. Le voilà. 

l'officier. Laissez passer monsieur. 

FLAMING. Allons, Rollor. 

ROLLER. Mais Diego, Diego, tu ne l'as pas vu 
sortir ? 

l'officier. Messieurs, les portes se ferment. 

FLAMING. Viens donc, il sera parti et nous attend à 
la taverne. 

IV. — L'officier, diêgo, soldats. 

LE CONCIERGE. Pcut-ou fermer la porte, mon lieu- 
tenant? 

l'officier. Oui, sans doute. On relèvera les senti- 
nelles au dehors, sans ouvrir les grilles, afin que les 
invités puissent se promener dans les allées. (On amène 
Diego entre deux soldats.) 

DIEGO. Lâchez-moi ! je vous le dis, lâchez-moi, ou 
j'ameute contre vous toute l'université I 

l'officier. Qu'est-ce? un promeneur en retard, un 
bourgeois de la yille ? Laissez sortir. 

DIEGO (un peu ivre). Un bourgeois.... pour qui me 

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166 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

prenez-vous ? je ne suis pas un bourgeois, je suis un 
brave étudiant I 

l'officier. Q« 'est-ce qu'il a fait? 

PREMIER SOLDAT. Au momeut où tout le monde 
sortait, il se cachait derrière une statue. 

DIEGO. Je ne me cachais pas : je méditais. 

DEUXIÈME SOLDAT. Il dégradait les . monuments 
publics. 

l'officier. Qu'est-ce enfin, et de quoi s'agit-il? 

PREMIER SOLDAT. Yous savcz bicD^ mou comman- 
dant, ce guerrier d'autrefois, habillé en Romain, sur 
la terrasse du midi : cet homme s'en est approché en 
faisant de grands gestes, comme s'il jouait la trai- 
gédie. J'étais en faction; je n'ai rien dit; la consigne 
ne défend pas aux bourgeois de causer avec les 
statues. 

DIEGO. Eh I je ne suis pas un bourgeois I 

l'officier. Est-ce tout? 

PREMIER SOLDAT. Non, mou Commandant; alors j'ai 
fait semblant de tourner le dos, alors le bourgeois s'est 
mis à graver quelque chose sur le piédestal. 

l'officier. Qu'a-t-il écrit? 

PREMIER SOLDAT. Rien : des mots sans suite. Il a 
gâté le marbre, voilà tout; d'ailleurs, je ne sais pas 
lire. 

l'officier (à l'autre). Qu'a-t-il écrit. 

DEUXIÈME SOLDAT. Il a écrft *. « Tu dovs. Brute. » 

PREMIER SOLDAT. Voycz-vous ? mou Commandant, 
des injures à un factionnaire 1 Oh! que non, je ne 
dormais pas, bourgeois. 

DIEGO. Ignorant I qui prend pour lui un souvenir de 

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SCÈNES DE LA VIE ALLE.If ANDE. 467 

Tantiquité, une citation latine... Mais vous connaissez 
cela, vous, commandant? 

l'officier. Je ne connais que mon service^ mon- 
sieur; et tout ceci commence à me devenir suspect. 
Avec quoi avez-vous gravé ces mots ? 

PREMIER soLPAT. Âvec uu poiguard. 

DIÉ60. Avec quoi donc? avec le tuyau de ma pipe... 
et cela vous est-il suspect aussi, un poignard d'étu- 
diant? 

l'officier. C'est selon les circonstances. 

PREMIER SOLDAT. Hum I... UU étudiant de cet 



DIÉ60. On apprend à tout âge. 

DEUXIEME SOLDAT. G'est UU bourgcois^ mon com- 
mandant I 

DIEGO, furieux. Un bourgeois?... Tiens, connais-tu 
cela? (Il tire un ruban caché sous ses habits.) 

l'officier. C'est le cordon où ils inscrivent leurs 
duels... c'est la médaille qu'ils portent en souvenir 
de 1813. C'est bien, emmenez cet homme au corps de 
garde ; il y passera la nuit, et demain il se fera réclamer 
par le doyen des études. 

DIEGO. Au corps de garde?... un étudiant au corps 
de garde f 

V. — Les MÊBfES, le chevalier. 

LE CHEVALIER. Qu'est-coque cela? Un étudiant qu'on 
arrête... C'est loi, Diego? 
DIEGO. Vils sicaires ! 

LE GHEVAUER. Commandant, je connais cet homme. 
l'officier. Vous, monsieur le chevalier I 

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168 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE 

LE CHEVALIER. Me troublez pos la fête pour si peu de 
chose... laissez*Dous, je réponds de lui. 

L'oFnciER. Il suffit. Marchons... 

LE CHEVALIER (à Diégo.). Tu vois que les frères ne 
s'abandonnent pas... Je t'ai sauvé, tu es libre.* 

DiÉGO. Ah ! Paulus... c'est toi I.. . toujours parmi les 
esclaves? 

LE CHEVALIER. Moi-même. Et toi? Toujours parmi 
les ivrognes I 

DIEGO. Je n'ai pas changé de religion, au moins, 
aussi, toujours prêt à risquer ma vie pour la bonne 
cause I toujours voyageur, ambassadeur des républi- 
ques! CCS jours derniers à Gœltingue, à Leipsick; 
demain à Heidelberg. 

LE CHEVALIER. Tu vas à Hcidelberg? 

DIEGO. En voiture, en grand seigneur : tiens, voilà 
des sequins de Venise , des ducats, des piastres d'Es- 
pagne... 

LE CHEVALIER. Et qui t'a donné cela ? 

DIEGO. Qui m'a donné cela? Celui qui veille pen- 
dant que le maître estendormi. En voilà^ en voilà en- 
core! 

LE CHEVALIER. Mais tu as une somme ! 

DIEGO. Il y a de quoi faire sauter la banque... si le 
jeu n'était pas défendu ! Infâmes tyrans, qui ont dé- 
fendu le jeu; mais dans trois mois il n'y en aura plus 
de tyrans; je les abolis I... j'ai là leur condamnation. 
Adieu, Paulus: il faut que je parte demain matin au 
point du jour I 

LE CHEVALIER. Eh bicu tuas le temps : écoute-moi: 
à ta place, avant de supprimer les tyrans, je voudrais 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 169 

les voir de près. Veux-lu que je te présente aux ty- 
rans? 

DIEGO. Oui, pour les frapper dans leur fête! 

L£ CHEVALIER. Nou, pour manger leurs glaces, boire 
leur vin et gagner leur argent. 

DIEGO. Gagner leur argent! On joue donc à la 
cour? 

LE CHEVALIER. Ou HO joue plus quc là, puisque le 
jeu est défendu ailleurs. 

DIEGO. Oh I les despotes ! Eh bien, oui, je veux ga- 
gner leur argent; oui, je veux boire leur vin; oui, je 
veux manger leurs glaces. Conduis*moi à eux. 

LE CHEVALIER. Uu instant. Diable , il faut changer 
de costume ; viens chez moi, je te prêterai un de mes 
habits. Tu ne parleras qu'espagnol , mais tu maur 
géras, tu boiras, et tu joueras comme un Allemand. 

Cela te convient-il ? 

DIEGO. Si cela me convient, pardieu ! 

LE CHEVALIER. Silcuce, quclqu'uu s'approche, c'est 
le grand-maréchal; partons, qu'il ne te voie pas sous 
ce costume. Viens chez moi. 

DIEGO. Tu est mon sauveur! tu sers la liberté à ta 
manière, c'est bien... (Ils sortent). 

VI. — LE GRAND-MARÉCHAL, MARGUERITE, PIAN A. 

LE GRAND-MARÉCHAL. Mesdames, les jardins sont li- 
bres, et vous pouvez vous y promener en toute sécu- 
rité. Pardon... 

DUNA. Nous vous rcmercious. L'air des salons est 
étouffant. 

LE GRAND MARÉCHAL. C'est unc critiquB dont nous 

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i70 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

allons profiter : madame, tout sera ouvert dans un ins*' 
tant. 

Vn. — DIANA, MARGUEBITE. 

DUNA. Eh bien! toujours triste? 

MARGUERITE. Oh I ue compronds-tu pas, Diaoa, 
que cette vie m'est insupportable? Constamment sé- 
parée de Léo, réduite à regretter le temps où je me 
plaignais de le voir à peine. Depuis trois mois, c'est 
au plus s'il m'a donné quelques jours, et le voilà ab- 
sent encore depuis six semaines... Forcée de venir à 
ce bal, je fais ce que je puis pour remplir en tout mon 
devoir. Ma vie est attachée à des conventions que je 
respecte... et je regrette de n'avoir pas assez de reli- 
gion pour les supporter sans souffrir, 

DUNA. Mais ton mari revient, tu le sais ; les confé- 
rences de Carlsbad sont achevées,., tu vas le revoir 
tout glorieux de son triomphe. 

MARGUERITE. Eh bien! sa présence, vois-tu, m'est 
souvent plus douloureuse encore que son ébigne* 
ment I... Ah! j'ai le cœur plein d'amertume et d'en- 
nui!... Étais-je née pour devenir l'épouse d'un mi-^ 
nistre? moi, pauvre femme, élevée dans la classe 
bourgeoise, et à qui l'on ne craint pas de le rappeler 
souverft! 

DUNA. Que veux-tu dire? N*aimes4u pas ton ma- 
ri?... Je pensais que vous étiez unis par amour... 

MARGUERITE. Ah I Diana ! l'amour pour de telles 
nature^ n'est rien qu^un caprice, une fantaisie; le 
mariage n*est que l'accomplissement d'un devoir en- 
vers la société, et ne leur offre tout au plus qu'un re- 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ili 

pos passager à des ambitions plus dignes de les émou- 
voir... Est-ce assez pour une femme, Diana? Et ne 
puis-je regretter de n'avoir pas confié le soin de mon 
honneur à quelque esprit plus humble, et moins préoc- 
cupé du bonheur de tous? 

DIANA. Prends garde; tu t'es condamnée en avouant 
que la foi manque à ton cœur... Ah ! Margueritel.... 
la résignation est la plus grande vertu des femmes; 
c'est l'amour d'elles-mêmes qui les perd, plus sou- 
vent encore que l'autre amour, et ceux qui les sédui- 
sent ne sont que les complices de leur orgueil!... II 
en est tant parmi nous qui trouveraient ta position 
digne d'envie ! Ce repos dans le devoir, cet hon- 
neur dans le sacrifice, n'est-ce pas la vraie cou- 
ronne que Dieu réserve à notre carrière I... Mais il y 
a des fronts qu41 a jugés indignes de la porter jamais. 

MABGUERiTE. On vicut, Diana.... rentrons. 

LE MARÉCHAL. Mesdames, le prince est descendu dans 
les jardins et s'étonnait tout à l'heure de ne point vous 
y rencontrer (Il sort.) 

MARGUERITE. Nous sommcs aux ordres de Son Al- 
tesse. 

DIANA. Je l'aperçois qui passe dans cette allée.. «« 
Écoute-moi, Marguerite; j'ai besoin de parler au 
prince un instant ; assieds-toi là, près de ces fleurs, je 
te rejoins et te présenterai ensuite. 

MARGUERITE. Tu vas me lasser seule? 

DIANA. Quelques minutes au plus; écoute, cela est 
grave, vraiment: mon frère est disgracié, et c'est ton 
mari qui lui a fait perdre ses emplois. Je vais parler 
au prince en sa faveur. Mais, tiens, voilà notre ami 

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472 . SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

Fraotz Lewald, qui voudra bien t'accompagner pour 
rentrer au palais. (Elle sort.) 

MÂRGUER[TE. Diana I 

FRANTZ. Un seul mot, madame, au nom de notre 
ancienne amitié ! 

VIIL— FRANTZ, MARGUERITE. 

MARGUEMTE. Quo voulez-vous me dire? 

FRANTZ. Ne le devinez- vous pas, mon Dieu 1 c'est 
que je ne comprends plus rien à votre conduite avec 
moi. Suis-je donc devenu maintenant pour vous un 
ennemi ? Je ne puis plus vous voir que devant des 
étrangers, comme tout le monde, moins que tout le 
monde. 

MARGUERITE. Pardou... Nou, il vaut mieux que je 
vous dise (out dès à présent : si je ne vois plus en vous 
un ami, c*est que vous n'êïes plus le même, monsieur 
Frantz I Vous voulez me compromettre, vous voulez me 
perdre: vous me suivez partout, monsieur; et je ne 
puis tourner la tête sans vous retrouver sombre et 
pensif derrière moi 1 Si vous me parlez devant des 
étrangers, c'est avec des paroles ambiguës, avec une 
émotion singulière souvent! Et même n'avez-vous pas 
osé m'écrire?... M'écrire comme vous l'avez fait, c'est 
une trahison I J'ouvre votre lettre sur la foi d'une an- 
cienne et pure amitié, et j'y trouve des phrases insen- 
sés I Ah ! monsieur... 

FRANTZ. Grand Dieu ! vous m'avez si mal jugé I 
Mais j'avais la tête perdue I Vous ne savez peut-être 
pas... Deux fois je me suis présenté chez vous, comme 
autrefois, et votre porte ih'a été fermée. 

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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. i/S 

MARGUERITE. MoD mari était absent, absent pour le 
service du prince... de l'Élat. 

FRANTz. Voire mari ! ah I tenez, ne me parlez pas de 
votre mari I ou je vous en parlerai, moi ! 

MARGUERITE. Je me retire. 

FRANTZ. Marguerite!... ne me privez pas de cet ins- 
tant, dussiez-vous m'arracher le cœur, comme avec 
vos premières paroles! Écoutez !... Si je ne suis pas 
reçu de vous, si je ne vous vois pas à toute heure, 
comme le premier indifférent peut le faire... c'est que 
vous savez bien que des liens sacrés me rattachent aux 
ennemis de votre époux. Je ne le méprise pas, vous 
voyez... Il a d'aulres principes, et des opinions sé- 
vères nous séparent jusqu'à la mort! Marguerite, 
ah ! ne me défendez pas de vous aimer.... non, je veux 
dire de penser à vous seulement , et votre mari, qui 
vous délaisse, ne s'apercevra jamais d'une sympathie 
d'âmes, si pure, si discrète, qu'elle ne prétend rien 
sur la terre, et qu'elle est, pour ainsi dire, un espoir 
de la vie du ciel!... 

MARGUERITE. Comment pouvezrvous penser à Dieu 
et me parler ainsi? 

FRANTZ. Dieu n'a pas prononcé l'éternité des 
unions humaines : il y a dans certains pays des lois 
qui peuvent les dissoudre... Et partout il, y a la 
mort. 

MARGUERITE. TaisCZ-VOUS. 

FRANTZ. La mort ! elle nous entoure, elle rampe 
SOUS ces fleurs, et aux lueurs de cette fête î Pardon- 
nez-moi de vous frapper de crainte, mais il faut que 
vous le sachiez pourtant ! Vous ne voyez donc pas 

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174 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

qu'il se prépare ici des luttes sanglantes I Avant deux 
jours, peut-être , les amis et les époux se chercheront 
inquiets et pleurants, comme le lendemain d'un com- 
bat ou d'un incendie? 

MARGUERITE. Quelle pensée avez-vous, ô ciel?.** 
Hon mari serait menacé I... 

FRANTz. Eh I je ne parle ici que de la possibilité de 
ma mortl... Je vous demande un peu débouté... 
comme celui que le couteau menace, et qui obtient la 
pitié même de sesjuges? Marguerite I dites-moi seule- 
ment que nôtre pensée s'unit en Dieu, afin que je me 
dévoue s'il le faut avec plus de courage... (Il lui 
prend la main). 

MARGUERITE Nou ! uou 1 laissez-tnoi : voici Diana 
qui revient I — Grand Dieu I vous avez été blessé là, 
blessé pour moi I Ohl malheureuse I Frantz, il y a 
donc entre nous un sort bien fatal. Je ne voulais pas 
vous affliger, Frantz I Mon Dieu... mais que puis-je 
faire I... Diana I... je suis sauvée. 

IX. ~ Les mêmes, DIANA. 

DIANA [tout émue de son côté.) Rentrons^ tout ceci 
m'indigne... 

MARGUERITE (à part). Elle ne s'aperçoit de rien ! 

DUNA| Le prince m'a refusé la grâce de mon 
frère. 

MARGUERITE. De tou frère, Diana.,. M.de Waldeckl 

DIANA. Et c'est ton mari qui l'avait fait destituer à 
la suite de ce duel fatal I 

MARGUERITE. Dieu! 

DIANA. Et parce que ce jeune homme imprudent, 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 175 

furieux, a prêté l'oreille à ces conspirateurs de tragé- 
die^ dont on fait tant de bruit depuis quelques jours!., 
rien ne peut désarmer le prince ; mon crédit s'y est 
perdu 1 il m'a refusée, moi I 

MARGUERITE. Rcuirous^ mou amie; cette fête est 
triste et funèbre... Je vais partir. 

DIANA. Ton mari revient ici cette nuit. (Elles ren- 
trent.) 

X, — FRANTZ, SEUL. 

Enfin, je l'ai vuel j'ai tout avoué... j'ai tout dit! 
elle m'a entendu sans colère... Oh ! il y a bien près 
de son silence à un aveu ! Comment ai-je trouvé dans 
mon âme celte hardiesse inespérée, dont je m'étonne, 
encore? Qui m'a inspiré cette résolution soudaine? à 
moi si timide jusque-là?... Qui sait? les sons de la 
musique, l'enivrement de la fête. ... Ah ! elle avait tout 
deviné, tout compris! Elle suivait les progrès de cet 
amour qui s'amassait en moi ; el elle y répondait peu t-» 
être avant même qu*il n'eût éclaté. Oh 1 qui saura 
jamais le secret de tous ces cœurs de jeunes filles, qui 
ne peuvent répondre qu'à l'amour qui leur est ofiferl, 
et qui ont souvent à cacher des préférences qu'on 
ignore I Aujourd'hui seulement, je mesure toute la 
folie de mes espérances d*hier 1. .. Une femme si jeune 
et si noble d'esprit, et qui devait être gardée de tout 
amour à l'ombre d'un nom illustre... Oh ! l'amour, 
l'amour sincère et tout-puissant n'est donc pas une 
invention des poètes? L^amour triomphe de tous 
les obstacles ! Il brise, en un instant, ces inéga- 
les conventions de la société, qui enchaînent la co* 

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176 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

h)inbe à l'aigle, la femme aimante à Thomme de 
marbre !.. Oh 1 je suis heureux I je suis fier 1 Qu'on 
ne vienne plus me parler de complots, d'ennemis, à 
présent : je n'ai plus rien d*amer dans l'âme; je suis 
heureux, je suis aimé !.. . • 

XL — FRANTZ, WALDECK. 

v\^ALDEGK. Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir sur- 
pris vos dernières paroles... Vous parliez d'ennemis, 
et je saisis cette occasion de vous dire que j'espère ne 
plus être compté parmi les vôtres. 

FRANTZ. II est inutile de réveiller ce souvenir. 

v\^ALDEGK. Veuillez m'accorder un instant. Quand 
les épées de deux hommes d'honneur se sont une fois 
rencontrées, il y a entre eux dans l'avenir plus de 
chances pour l'amitié que pour la haine. 

FRANTZ. Je n'ai nul molif de haine contre vous, 
monsieur, je vous ai adressé une provocation, vous 
m'avez rendu une blessure; nous sommes quittes. 

WALDECK. Oh I nous ne pouvons plus être indiffé- 
rents l'un à l'autre. A compter de cette heure, nous de^- 
venons compagnons de danger, frères d'opinion. Dès 
aujourd'hui, j'appartiens comme vous à la Jeune-Alle- 
magne. Demain je ne serai plus un instrument de la 
tyrannie, mais un citoyen de la patrie régénérée. De- 
puis longtemps c'était mon espoir, et je rêvais en se- 
cret la liberté de l'Allemagne. 

FRANTZ. Et vous gardiez ce secret-là avec une dis- 
crétion que je vous recommande encore 1 

v\^ALD£GK. C'est tout ce que vous avez à me ré- 
pondre? 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 177 

FRANTz. Je réponds que si des gens de cœur, qui 
rêvent raffranchissement de leur pays, sont obligés de 
grossir leurs rangs avec des conspirateurs intéressés 
ou d'ambitieux transfuges, du moins ils ne les admet- 
tent jamaifs ni à leur amitié, ni à leurs confidences... 
parce qu'ils savent trop que ces alliés de la veille sont 
^les traîtres du lendemain I 

WALDEGK. C'est bien, je sais maintenant ce que je 
dois attendre de vous, monsieur! Il me reste à m'ac- 
quitter d'un message... venant des hommes mêmes, 
qui m'ont jugé plus digne que vous ne le pensez de 
leur confiance et de leur amitié I (Il lui laisse un billet 
et sort.) 

FRANTZ. Demain la réunion... demain I Que iaire? 
Tout se confond, tout s'obscurcit devant mes yeuxl 

XII. — LE MARÉCHAL, suivant de loin Frantz qui s'éloigne. 

Monsieur! (Seul.) Il me semble que ces deux 

invités se parlaient un peu haut... Serait-ce encore 
une provocation? 

XIU. — LE MARÉCHAL, LE CHEVALIER, DIEGO vêtu d'un 
habit de général. 

LE CHEVALIER. C'est Cela ; un peu plus de cambrure 
aristocratique dans la taille : la main gauche à la 
garde de l'épée ; saluons gravement, et ne répondons 
qu'en portugais ou en espagnol. 

DIEGO. Me courber devant ces vils courtisans ! 

LE CHEVALIER. Mousieur le maréchal , permettez 
que je vous présente l'illustre étranger pour lequel 
je vous ai demandé une lettre d'invitation. 

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178 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

' LE MARÉCHAL (s'ioclinant). Monsieur... 

LE CHEVALIER. Le seigneuF don Diego Ramirez de la 
Plata... 

LE MARÉCHAL. SeîgneuF... 

LE CHEVALIER. Ancien conseiller d'État du gouver^ 
nement provisoire de Tampico... 

LE MARÉCHAL. Ah I ah !... ' 

LE CHEVALIER. Ex-ambassadcur du grand Bolivar, 
à différents souverains et empereurs. 

LE MARÉCHAL. Mouseigneur. . . 

LE CHEVALIER. Ex-graud chanibellau... 

DIEGO (bas). Assez I,.. tu m'humilies avec toutes 
ces grandeurs. 

LE MARÉCHAL. Votro Scigueurie veut sans douta être 
présentée à Son Altesse. 

LE CHEVALIER (bas). Réponds en espagnol, il ne le 
sait pas. 

DIEGO. Yo que soy contrabandisia ! 

LE CHEVALIER (bas au maréchal). Il ne connaît pas 
un mot de notre langue : j'ai eu toutes les peines du 
monde à le décider. 

LE MARÉCHAL. Alors VOUS permettez... Il faut queje 
surveille, que je sois partout. 

LE CHEVALIER. Comment donc Allez, allez, 

monsieur le grand-maréchal. (A Diego.) Salue donc, 

XIV. —DIEGO, LE CHEVALIER. 

DIEGO. Oui, va ramper plus loin, esclave doré I va- 
t'en changer de couleur, caméléon. 

LE CHEVALIER (arrêtant un valet qui porto un pla- 
teau). Un verre de punch I allons, 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. !79 

DIEGO. Oui ! digérons toutes ces bassesses. 

lE CHEVALIER. Un autre verre I 

DIEGO. Quand je pense que ce breuvage de court!-* 
san est trempé des pleurs des victimes I... 

LE CHEVALIER. Tu le trouvc trop faible, n'est-ce 
pas? Eh bien, tiens, voici une tranche d'ananas dans 
un verre de tokay... apprécie un peu ce rafraichisse- 
ment. 

DIEGO. Hélas I... la sueur des malheureux noirs a 
arrosé ce fruit délicat 1... Si nous allions jouer, Pau- 
lus, maintenant que je suis présenté. 

LE CHEVALIER. Revenous au punch I... hein? 

DIEGO. Ouil qu'il ne leur en reste plus une goutte! 
Hais tu ne bois pas, toi?... 

LE CHEVALIER (marchant de travers). Moi?... je 
suis gris 1 ma parole... je n'y vois plus; je ferai des 
folies. 

DIEGO. Nous nous soutiendrons. Allons jouer, mon 
argent me brûle I 

XV. — Les mêmes, LÉO BURCKART. 

LÉO (à un domestique). Allez dire au plus grand 
de ces deux hommes que quelqu'un désire lui parler. 

LE DOMESTIQUE (au chevalicr). C'est son excel- 
lence... 

LE CHEVAUER (à Diégo). Ticus : la salle au fond ; 
je t'y rejoins... va. Monseigneur revient en bonne 
santé. 

LÉO. Merci. 

LE CHEVALIER, Sou Altcssc csi-elle prévenue de 
votre arrivée? 

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ISO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LÉO. Je lui ai fait demander ses ordres. Le prince 
m'a fait répondre : A demain les choses sérieuses I 
Mais, comme il faut que je le voie, et que je ne puis 
entrer dans les salons avec ce costume.... prévenez-le, 
Paulus, que j'attends ici, et que je serais reconnais- 
sant qu'il voulût bien m'accorder quelques minutes, 
soit dans les jardins, soit dans son cabinet. 

LE CHEVALIER. Nous avous cu des nouvelles de 
Votre Excellence; elle a fait des merveilles au con- 
grès, et je suis heureux d'être le premier à Ten féli- 
citer. 

LÉO. J'avais toujours dit que celui qui de nos jours 
ferait de la diplomatie franche et loyale, tromperait 
tous les autres. Ils ne peuvent se figurer que l'on 
pense ce que l'on dit, ni que l'on dise ce que l'on 
pense ; et, tandis qu'ils cherchent le sens caché de 
paroles qui n'en ont pas, on arrive au but, comme la 
tortue de la fable, en allant droit son cl^emin. Et ici ? 

LE CHEVALIER. Oh I ici il y a bien des choses. D'a- 
bord grande effervescence dans l'université... 

LÉO. Je sais. 

LE CHEVALIER. Mais, de plus, conspiration élablie, 
marchant à son but aussi, moins franchement que 
VOUS, monseigneur; mais ayant cependant bien des 
chances d y arriver, si, par un hasard... 

LÉO. Est-ce que vous savez... 

LE CHEVALIER. Je sais... c'est-à-dire jc saurai quel- 
que chose celte nuit. Donnez-moi seulement congé 
jusqu'à demain, monseigneur. 

LÉO. Vous êtes libre : seulement, prévenez le 
prince. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 181 

LE CHEVAUER. Dirai-jc un mot de votre retour à 
madame? 

LÉO. Mon, je vous prie : TÉtat avant tout, mon bon- 
heur après ; allez. 

XVL — LÉO , SEUL. 

Oui, oui, conspiration ici, conspiration là-bas I 
C'est un immense réseau qui enveloppe toute rAUe- 
magne, et voilà à quoi s'occupent les princes, tandis 

que les complots rampent autour d'eux! Des 

complots d'écoliers, il est vrai, auxquels la grande 
foule demeure indifférente, et qui reposent sur des 
idées... non pas nouvelles, mais apprises des Grecs et 
des Romains... apprises par cœuri Et ce serait un 
noble effort pourtant, si la vraie et solide liberté, la 
liberté de l'avenir n'était pas à la merci de ces tenta- 
tives impuissantes!... Hélas! pourquoi faut-il que les 
idées généreuses aient toujours la vue si courte! 

XVIL — LÉO, DIANA. 

DIANA. Ah! c'est VOUS; monsieur... venez, le prince 
vous attend. 

LÉO. Madame... Et vous m'accompagnerez près de 
lui. 

DUNA. Oui, monsieur. 

LÉO. Allons... 

XVIIL —Les mêmks, MARGUERITE. 

MARGUERITE (bas). Diana, Diana. 
DIANA. Marguerite. 

MARGUERITE. Est-co que je ne pourrai pas le voir à 

il 

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182 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

mon tour? Est-ce que je ne pourrai pas lui parler, 
moi, sa femme ? 

DIANA. Votre femme demande à vous parler un 
instant : celaest juste. Je me rends près du prince. Je 
vous annoncerai. (Elle sort.)* 

LÉO. Marguerite... 

MARGUERITE. Léo, mou ami I 

LÉO. Tu ne recevras plus dans ta maison made- 
moiselle de Waldeck : je te dirai pourquoi. 

MARGUERITE. Pourquoi ? ah 1 n'importe ; c'est à elle 
que je dois le* bonheur de te parler. Tu reviens, Léo, 
et tes premières paroles sont à des étrangers I 

LÉO. Appelles-tu TAllemagne une étrangère î Ap- 
pelles-tu le prince un étranger? 

MARGUERITE. Ahl queje suis heureuse de te revoir; 
j'avais besoin de ton retour, Léo. C'est Dieu qui te 
ramène. Tu ne sais pas ce qu'il y avait en moi de 
doutes et de craintes. Mais te voilà, je ne veux pas de- 
meurer plus longtemps à ce bal ; partons. 

LÉO. C'est impossible, mon enfant; il faut que je 
reste près du prince. En ce moment le prince m'at- 
tend dans son cabinet. 

MARGUERITE. Eh biou ! je rentre toujours ; je t'at- 
tendrai. 

LÉO. J'aurai probablement à travailler jusqu'au 
jour, et demain encore. 

MARGUERITE. Aiusi, te voilà revenu, et je ne pour- 
rai te voir davantage I 

LÉO. C'est pourquoi je ne voulais pas que l'on t'ap- 
prît mon retour ce soir. 
jiiARGUERiTE. Oh I si l'on m'avait dit autrefois quç 

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SCÈNES DE L. VIE ALLEMANDE. 183 

nous serioûs dans la même ville, et qu'il y en aurait 
un de nous qui cacherait sa présence à l'autre... 

LÉO. Si Ton t'avait dit cela, eh bienl... tu ne 
m'aurais pas choisi pour mari ; n'est-ce pas ce que tu 
veux dire? C'est juste : les femmes ont besoin que 
Ton ne s'occupe que d'elles. Il faut qu'un mari soit 
toute sa vie un amant, et qu'il songe sans cesse à les 
divertir de cet ennui profond qui les accable toutes, 
depuis que la société leur a imposé le désœuvrement 
comme une convenance I 

MARGUERITE. Asscz, mou ami; vous n'avez pas be- 
soin de vous armer contre moi de vos graves idées de 
réforme. L'amour n'est pas dans les longues heures 
perdues^ il est dans un mot qu'on dit, dans une main 
qu'on serre, dans l'expression d'un adieu. 

UN DOMESTIQUE. Sou Altcssc attend monseigneur 
dans son cabinet. 

LÉO. Tu vois, mon amie. Que veux-tu que je te dise 
encore? Le temps est changé : proscrit, toutes mes 
heures étaient à moi^ et par conséquent à nous ; mi- 
nistre, tous mes instants sont au prince, au peuple, à 
l'Allemagne. Pardonne^moi, Marguerite, je ne t'en 
aime pas moins pour cela ; mais la nécessité est là, il 
faut y céder.., Adieu^ mon enfant. 

MARGUERITE (scule). Uu baiscr froid comme son 
cœur. 

XIX. — MARGUERITE, FRANTZ. 

FRANTZ. Madame! 

MARGUERITE. FrautzI... Vous nous écoutiez, mon- 
sieur I 

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ISA SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

FRANTz. Je n'entendais pas; mon cœur est tout bou- 
leversé. Ne me repoussez pas cette fois. Un mot, un 
mot terrible 1 et plus tard tout v(»us sera dit, 

MARGUERITE. On va uous remarquer, monsieur. 

FRANTZ. Je vous ai parlé, n'est-ce pas, de ce pou- 
voir suprême et mystérieux auquel il fallait que j'o- 
béisse... eh bien? il est venu ,me chercher jusqu'au 
milieu du bal, jusque sous vos yeux. Un homme m'a 
remis un billet. Demain, Marguerite, demain à minuit, 
une chose terrible se décidera, qui va m'envelopper, 
m'entraîner, m'emporter loin de vous ; peut-être pour 
longtemps, peut-être pour toujours. 

MARGUERITE. Eh bien I nous serons malheureux cha- 
cun de notre côté, voilà tout ; un peu plus de souf- 
france, qu'importe? 

FRANTZ. Oui ; mais je ne veux pas vous quitter ainsi, 
Marguerite ; je ne veux pas, si l'avenir me garde le 
sort de Kœrner ou de Staps, mourir sans vous avoir 
parlé une dernière fois... Oh? la mort me serait trop 
cruelle alors, et je ferais quelque lâcheté! 

MARGUERITE. Mais quc me dites-vous là, Frantz? 

FRANTZ. Je vous dis tout ce que je puis vous dire, et 
ce que je vous cache est le plus terrible... Margue- 
rite ! oh I j'ai besoin de vous voir demain I 

MARGUERITE. Me voir I... eh bien I demain je pour- 
rai vous recevoir chez moi, Frantz. 

FRANTZ. Chez vous?... ah 1 ce n'est pas celai chez 
vous... c'est chez M. Léo Burckartl Je n'entrerai 
pas devant tous, en plein jour, chez l'homme qui est 
devenu l'ennemi de tous mes frères, et dont les mains 
auront peut-être à se teindre un jour de leur sang I 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 185 

MABGUEBITE. FraOlZ I 

FRANTz. Oh 1 c'est un homme d*honneur, j'en con- 
viens... mais, je vous Tai dit, il est le soldat d'une 
opinion et moi je suis celui d'une autre... Hélas! quelle 
âmehumaineajamaisétésoumiseàdelellesépreuves?... 
Écoutez I point de coquetterie ici, point de vaines ter- 
reurs ; quelque chose me dit que cette nuit de demain 
me sera funeste... Que je vous voie seulement I que 
j'entende quelques douces paroles à ce moment su- 
prême... Autrement, seul au monde... à qui dirais-je 
le secret de ma vie et de ma mort ! Ma mère n'est 
plus, et je n'ai point d*autre sœur que vous! 

MARGUERITE. Ah ! quc faire ? 

FRANTZ. Ce billet^ écrit à la hâte à la lueur de ces 
flambeaux, vous dira tout, Marguerite. 

MARGUERITE. Mais OU viout... 

LE DOMESTIQUE. La voiturc de madame est avancée. 

FRANTZ (haut). Me permettez-vous, madame, de 
vous donner la main jusque-là ? (On sort en foule du 
palais, Frantz remet à Marguerite son billet, en l'ac- 
compagnant jusqu'à la grille.) 



II. 

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QUATRIÈME JOURNÉE. 



Cabinet de Léo Burckart — Une table chargée de papiers. 
L -- MARGUERITE. 

MARGUERITE. Il R^cst pasdc rclour encore... Il n*est 
pas même revenu ici. Ses papiers, ses livres... tout 
est à la même place, et comme il Ta laissé en parlant! 
Oh ! je n'ai pas fermé Toeil de la nuit; ma tête est brû- 
lante : les heures se sont écoulées à l'attendre, et à 
craindre son retour! Etrange situation que la mienne? 
Qu'ai-je donc fait pour trembler ainsi? Frantz de- 
mande à me voir, à me dire adieu I... Frantz est un 
ami d'autrefois, le seul ami qui me soit resté ; et, d'après 
tout ce qu'il m'a dit, il me semble que je ne puis re- 
^pousser sa demande. Lisons encore cette lettre... elle 
est écrite sur le papier même qui lui assigne le ren- 
dez-vous fatal dont il me parlait.*. L'écriture est dé- 
chirée, mais il y reste un cachet funèbre : une tête de 
mort et dès poignards en croix ; puis des mots latins 
que je ne puis comprendre... Oh I mon Dieu 1 les voilà 
bien, ces lignes tracées au crayon..* 

« Il y a une heure de chaque soirée où votre mari 
« se rend d'ordinaire au château... à cette heure-là^ 



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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 187 

« je le sai3> vous avez Thabitude de prier dans votre 
« oratoire, dont une porte donne sur le cloître des 
(( Augustins. Laissez seulement une clef à cette porte, 
« ordinairement fermée : cela paraîtra, si l'on s'ea 
« aperçoit, l'effet d'une négligence, et suffira pour que 
« JQ puisse parvenir auprès de vous, si vous prenez 
^ soin d'éloigner vos gens de cette partie de la niai- 
« son. Votre honneur sera-t-il rassuré par le choix 
« que j'ai fait d'un tel lieu pour notre entrevue? C'est 
« dans un oratoire, devant Dieu, que je prendrai 
« congé de vous, pour tout jamais peut-être... ce sera 
« la veille du 18 octobre... et c'est ce jour-là mémCf 
« qu'en ^Siije me dévouais à la mort,.. » 

Cette dernière ligne est leur devise à tousl... Mon 
Dieu I ne suis-je pas appelée à détourner Frantz d'une 
résolution funeste à lui-même, funeste à mon mari? 
J'irai. Frantz ne demande aucune réponse... j'ai la 
clef... Lorsque la nuit sera tombée, j'ouvrirai cette 
porte comme pour mieux entendre les chants du cloî- 
tre... Ahl n'y a-t-il pas une faute dans tout cela? (Elle 
sonne.) Qui fait ce bruit? 

UN DOMESTIQUE. Quelques personnes qui attendent 
monseigneur. 

MARGUERITE. Que tOUCZ-VOUS là? 

LE DOMESTIQUE. Le joumal de monseigneur, 
MARGUERITE. Dounez... (Seulc.) Monseigneur... 
quand on l'appelle ainsi, il me semble que c'est un 
autre que l'on nomme... « A monseigneur le conseil- 
ler, président de la régence, Léo Burckart... » Et c'est 
à tous ces titres qu'il a sacrifié son bonheur, sa tran- 
quillité; qu'il m*a sacrifiée, moi... J'en suis réduite à 

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188 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

chercher dans les journaux ceux qui parlent de lui, 
pour avoir de ses nouvelles; et presque toujours com- 
ment le traitent-ils? Une alliance entre le prince et la 
Bavière? un mariage,.. Ahl mon Dieu... un men- 
songe sans doute! Vendu à l'Angleterre I... lui, Burc- 
kart vendu... ohl les infâmes! Il me semble que si 
j'étais à sa place, j'aurais besoin du bonheur de ma 
famille pour oublier toutes ces calomnies. Je m'at- 
tends toujours à le voir revenir à moi ! le cœur brisé 
et le front abattu... Revenir à moi I... pourquoi ai-je 
tressailli à cette idée?... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I 
ce rendez-vous, c'est une trahison ! Frantzest un cœur 
loyal, mais il s'abuse lui-même. Je n'irai pas. Pen- 
dant qu'il me parlait hier... ohl je vous l'avouerai à 
vous seul, mon Dieu ! j'étais touchée, ma raison s'éga- 
rait par moments... je me suis dit, je crois, que, libre, 
un tel amour m'aurait rendue heureuse J'ai re- 
gretté même un instant que Frantz fût revenu si tard 
de son voyage! Je ne le reverrai plus... Je n'irai pas. 
Hais comme il viendra, lui, comme il ferait peut-être 
une imprudence, je vais lui écrire... lui dire tout ce 
que j'ai pensé; et, pour plus de sûreté encore, j'irai 
passer la journée chez Diana. Ah ! mon Dieu I mon 
mari m'a défendu de la voir... mais pourquoi? Il y a 
autour de moi bien des choses inexpliquées, des se- 
crets terribles... il faut tout de suite écrire à Frantz. 
Je sens en moi-même que je fais bien I 

UN DOMESTIQUE. Madame la comtesse Diana de Wal- 
deck. 

MABGUERiTE. Elle! et je n'ai pas songé... Je n'y suis 
pas! 

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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 189 

IL — MARGUERITTE, DIANA. 

DïANA. Tu n'y es pas I 

MARGUERITE. Oh ! pardoD. . . j'ignorais. . . 

DIANA. Au reste, ma visite n'était pas pour toi, 
mais pour ton mari. 

MARGUERITE. Il est à la résidence. 

DIANA. Je le sais... et je viens l'attendre ici. 

MARGUERITE. Il a travaillé toute la nuit avec e 
prince. 

DUNA. Oui... et leur travail a déjà porté ses fruits... 
La ville tout entière est en tumulte. Il s'agit de choses 
vraiment sérieuses, de conspirations, de complots... 
Les écoles devaient se révolter demain, dit-on, à l'oc- 
casion de l'anniversaire de la bataille de Leipsick, le 
18 octobre. Tout était prêt^ et, comme elles comptaient 
sur les anciens soldats de la landwerth, on a ordonné 
un désarmement général. 

MARGUERITE. HélasI... Comment tout cela finira- 
l-ilî 

DIANA. Bien, il faut l'espérer* Dis-moi, tu as vu 
Frantz hier? 

MARGUERITE. Moi 1 oui... un instant... je crois. 

DIANA. Le reverras-tu aujourd'hui? 

MARGUERITE. Pourquoi Cette question, Diana? 

DIANA. Mais elle est bien simple et bien naturelle, 
ce me semble... Frantz est notre ami... le tien surtout, 
maintenant. 

MARGUERITE. Oui ', mais... mais je ne le vois pas... 
Je le rencontre, comme cela, par hasard. 

DIANA. J'en suis fâchée... j'aurais voulu, par un 

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190 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

intermédiaire, lui faire parvenir un avis» que je ne 
puis lui donner moi-même. C'est peut-être une tra- 
hison de ma part... mais peu importe. 

MARGUERITE, Une trahison î mon Dieu, qu'y a-t-il 
donc?... tu m'effrayes... 

DIANA. C'est inutile. •• si tu ne dois pas le voir... 

MARGUERITE. Mais enfin... Je le verrai peut-être : 
on peut lui écrire... 

DUNA, Il n'est pas chez lui. 

MARGUERITE. Comment le sais-tu 7 

DUNA. On s'est présenté ce matin pour Tarrêter. 

MARGUERITE. L'arrêter I. . . 

DIANA. Oui ; il paraît qu*il est compromis dans toutes 
ces conspirations, il fait partie d'une société secrète... 
tu sais bien... 

MARGUERITE. Ah!.. . 

DIANA. Et je voulais lui faire dire de ne pas rentrer 
chez lui, de quitter la ville... 

MARGUERITE. Je m'en charge. C'est-à-dire, si je le 
vois, moi; je ne sais oîi je pourrai le voir... Silence I 
on vient par cette galerie. C'est Léo, sans doute. Oui, 
le voilà... enfin I 

IIL — Les mêmes, LÉO. 

MARGUERITE. Oh I comme tu es pâle et défait... mon 
Dieu I 

LÉO. Rien... de la fatigue... voilà tout. (À Diana.) 
Pardon, madame. 

DUNA (à Léo). J'ai besoin de vous parler, a vousseul. 

Léo. Je le pensais aussi... Laisse-nous^ nia bonne 
Marguerite; j'irai chez toi tout à l'heure. 

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SCÈNKS DE LA VIE ALLEMANDE. 191 

IV. — DIANA, LÉO. 

DIANA. Vous devinez ce qui m'amène, monsieur? 

LÉO, A peu près... 

DIANA. Je viens vous faire une seule question. 

LÉO. J'écoute. 

DIANA. Croyez-vous que ce journal soil ordinaire- 
ment bien renseigné? 

LÉO. Mais... oui, madame. 

DIANA. Eh bien ! veuillez me dire ce que vous pen- 
sez de ce passage : 

LÉO. « Les deux voix de la Bavière ont été données, 
« à condition que le prince Frédéric épouserait la 
« grande duchesse Wilhelmine. «Ce que j'en pense, 
madame^ c'est qu'il y a jusque dans les consefis les 
plus secrets des espions et des traîtres. 

DIANA. Ainsi donc, c'est vrai... ainsi cette nouvelle, 
vous ne la démentez pas? 

LÉO. La démentir serait une insulte pour un pays, 
dont l'appui nous est nécessaire; d'ailleurs, il est 
dans mes principes politiques, madame, de ne jamais 
tromper... un mensonge dût-il être utile à la cause 
que je sers. 

DIANA. Ainsi, monsieur, vous m'avouez à moi que 
ce bruit... cette nouvelle a quelque consistance. 

LÉO. A vous, madame, comme à tout le monde, et 
à vous peut-être plutôt qu'atout le monde encore; car 
je sais combien les vrais intérêts du prince vous sont 
chers. 

DIANA. Donc cette alliance... voi^s croyez (ju'elle s§ 

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492 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LÉO. Je Tespère. 

DIANA. Mais... mais le prince m'aime, vous le sa- 
uvez bien. 

LÉO. Je le sais depuis mon retour seulement. •• Son 
Altesse me Ta dit elle-même. 

DIANA. Ah !... il vous Ta dit. 

LÉO. Hélas I qu'est-ce que cela prouve?... Puisque 
vous me forcez de parler politique avec vous, ma- 
dame, je vous dirai que la raison d*État n'a^pf^s de 
cœur... Les princes, vous le savez bien, ne se marient 
pas; ils s'allient... Heureux encore ceux que la diplo- 
matie n'est pas venue fiancer au berceau, et qui ont 
eu le temps de goûter d'un amour libre et mutuel. 

DIANA. Très-bien I et j'aurais dû m'attendre à tout 
cela... Voilà comme vous me remerciez de ce que j'ai 
fait pour vous. 

LÉO. Peut-être vous ai-je de grandes obligations, 
madame ; et alors je vous ferai un reproche, c'est de 
me les avoir laissé si longtemps ignorer. 

DUNA. Vous êtes oublieux, monsieur... c'est une 
des qualités des fortunes qui s'élèvent vite, que de 
ne plus se souvjsnir de ceux qui ont aidé à leurs com- 
mencements. 

LÉO. Oh I je crois vous entendre, madame... vous 
voulez parler du jour, où le prince est venu chez 
moi. 

DIANA. Qui l'y a conduit?... Voyant le désespoir de 
de voire famille, les larmes de Marguerite... qui a été 
le chercher? Ah ! vous avez cru qu'il était venu de 
lui-même et pour admirer l'auleur pseudonyme de 
quelques articles de journal ou de pamphlets obscurs... 

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S€ÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. IDS 

La prétention est orgueilleuse, et pourtant elle ne m'é* 
tonne pas. 

LÉO (après un silence). Madame, je suis bien aise 
d'apprendre ce que je fous dois... pardonnez-moi de 
ne vous en avoir aucune reconnaissance. Je n*ai jamais 
vu dans ma mission qu'une tâche rude à accomplir, 
et j'aspire au repos auquel j'aurai droit après l'avoir 
finie. Seulement, je vous crois ici plus injuste envers 
le prince qu'envers moi-même, et j'aime à penser que 
vous n'avez fait que lui indiquer ma demeure.. . Hélas ! 
je lui ai plus donné qu'il ne m'a rendu I et, dans ce 
haut rang où il m'a placé, je me vois moins puissant^, 
que je ne l'étais avant d'y atteindre. (Il va à la table.) 
Cette plume , madame, cette plume était un sceptre 
plus réel que le sien... et j'ai peur, en la reprenant, 
d'en avoir usé le prestige! 

DIANA. Ainsi, c'est une guerre déclarée entre nous, 
n'est-ce pas? 

LÉO. Dans laquelle je vous laisserai tout l'honneur 
de l'attaque et tout l'orgueil de la victoire. 

DUNA. Monsieur... adieu. 

V. — LÉO, LE GHEVAUER. 

LE CHEVALIER. Enfin VOUS êtcs seul, monseigneur. 

LÉO. Vous attendiez depuis longtemps, monsieur ? 

LE CHEVALIER. Oui, monscigncur. 

LÉO. C'est bien... Passez dans votre cabinet, et ou- 
vrez la correspondance. 

LE CHEVALIER. Monseigocur ne mo demamle pas si 
j'ai réussi. 

LÉO. En quoi ? 

42 

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H SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LE GHETAUER. Mais daDS mon entreprise d'hier. 

LÉO* Laquelle? 

LE CHEVALIER. MonseigoBur se souvient que je lui 
ai demandé la permission . .\ 

LÉO. Eh bien ! je vous l'ai donnée... 

LE CHEVALIER. Que jo lui ai montré un hommeé.. 

LÉO. Je ne me souviens pas. 

LE CHEVALIER. Eh bien ! cet homme^ monseigneur... 
c'était un de mes amis. 

LÉO. Un de vos amis? - 

LE CHEVALIER. Oui, uu frèro des sociétés secrètes4 

LÉO. Vous êtes de ces sociétés, monsieur? 

LE CHEVALIER. Je VOUS Tai dit, je m'en suis fait re- 
cevoir. .. pendant que je travaillais au journal... et que 
nous faisions de l'opposition ensemble, monseigneur, 

LÉO. Je croyais que vous y faisiez de la science, et 
moi de la politique. 

LE CHEVALIER. C'est ccla... Et dans mes courses ar- 
chéologiques j'allais visiter les vieux châteaux de l'Ita- 
lie, de la Saxe, de la Souabe. Là, de temps en temps, 
je trouvais dans les ruines une vingtaine d'amis, ama- 
teurs comme moi d'antiquités... puis, par occasion, 
nous parlions de politique... de sorte que, comme je 
l'ai dit à Votre Excellence, je suis aflSIié à tout... Je 
^is carbonaro en Italie; ici membre de la Jeune Al- 
lemagne. 

LÉO. De sorte... 

LE CHEVALIER. De sortc qu'au moment où il allait 
partir pour Heidelberg, y portant le plan de la conspira- 
tion, j*ai avisé un de mes anciens camarades... il était 
un peu animé déjà par up certain nombre de coups de 

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SGÈUBS DK LA VIK ALLEMANDE. 495 

l'élrier... Je l'ai déci^dé à venir à la cour. Le punch 
el le vin du prince l'ont achevé ! A celte heure il dort 
en prison, grâce à mes soins; et dans les poches de 
l'habit qu'il a quitté chez moi, il y avait ce paquet.,. 

LÉO. Et la chose s'est passée ainsi que vous me le 
dites? 

LE CHEVALIER. Tout à fait. 

LÉO. Vous ne vous vantez pas. 

LE CHEVALIER. En aucuue manière. 

LÉO. Vous étier affilié à ces sociétés secrètes t 

LE CHEVALIER. Je lo suis eucorc. 

LÉO, Vous avez enivré cet homme pour lui prendre 
ces papiers. 

LE CHEVALIER. J*ai Complété seulement son état 
d'ivresse. . 

LÉO. Et cet homme sait que vous m'appartenez, que 
vous êtes mon secrétaire. Cet homme croira que vous 
avez agi par mes ordres... 

LÉ CHEVALIER. II HO s*en doutora pas, monsei^ 
gneur... Il croira avoir perdu les papiers. 

LÉO. Mais s'il s'en doute , monsieur... Savez-vous 
bien que vous avez compromis mon nom ; un nom que 
j'avais juré de conserver pur... un nom que vous ve- 
nez de tremper dan$ votre... 

LE CHEVALIER. Pardou, je croyais avoir bien fait, 
monseigneur. 

LÉO (se contenant, à part). Allons, voilà que j'allais 
me faire un traître avec un lâche! (Haut.) Vous irez 
trouver le directeur de la police avec un mot de moi. 

UN DOMESTIQUE. Monscigneur.... 

LÉO. J'avais défendu qu'on fît entrer personne, 

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106 SOUVENIRS D'ALLRMAGNE. 

LE DOMESTIQUE. SoD Àltesse Royale, monseigneurle 
prince régnant. 

LÉO (au chevalier). Passez dans votre cabinet, mon- 
sieur, et réunissez-y vos papiers avant de quitter l'hôtel. 

VI. — LÉO, LE PRINCE. 

LÉO. Votre Altesse dans ma maison... dans la mai- 
son d'un de ses sujets. 

LE PRINCE. Vous VOUS trompoz, Léo ; je ne viens 
pas chez un sujet, je viens chez un ami. D'ailleurs, 
pourquoi vous étonner? ce n'est pas la première fois 
que je vous rends visite... Un jour, j'ai frappé comme 
aujourd'hui à une porte en demandant Léo Burckart... 
alors c'était pour lui confier le soin des affaires pu- 
bliques et de ma propre sûreté. 

LÉO. Et aujourd'hui^ je suis prêt à répondre de ma 
conduite, monseigneur ; et j'aime mieux que ce soit 
ici qu'autre part. Cette demeure n'est pas beaucoup 
plus riche que celle où vous m'avez rencontré pour 
la première fois; cet habit est le même, et le cœur 
qu'il recouvre bat, aujourd'hui ainsi qu'alors, pour la 
liberté de l'Allemagne. 

LE PRINCE. Mais, comme chacun entend ce mot de 
liberté à sa manière, les uns vous accusent de la ser- 
vir trop ardemment, les autres de Pavoir trahie I 

LÉO. En acceptant le pouvoir, monseigneur, me suis- 
je un instant dissimulé ce résultat inévitable. La pensée 
pure et droite appartient au ciel, et l'action lente et pé- 
nible appartient à la terre; ce que j'ai écrit dans d'au- 
tres temps, j'espère encore le réaliser; mais qui me voit 
marcher aujourd'hui par des chemins difficiles, peut 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 497 

douter que je tende toujours au but, où rimagination 
m'emportait autrefois sur ses ailes I Je veux accomplir 
par des voies pacifique, ce que d'autres espèrent ob- 
tenir plus vile par des conspirations, par des révoltes. 
Je me vois forcé de combattre à la fois des haines 
calculées et des sympathies imprudentes... 

LE PRINCE. Et maintenant vous êtes tranquille; 
vous avez désarmé les unes et calmé les autres. Votre 
diplomatie triomphe de tout. 

LÉO. Ma diplomatie est seulement de la franchise 
et du bon sens. A la conférence de Carlsbad, j'ai tou- 
jours parlé haut et parié devant tous; j'ai fait com- 
prendre aux députés des petits États qu'il leur impor- 
tait de s'unir enfin pour faire équilibre aux grandes 
puissances. Le irailé d'alliance et de commerce que 
j'ai proposé passe, vous le savez, à la majorité de neuf 
voix sur dix-sept; mais à une condition. 

LE PRINCE. Celle de mon mariage. 

LÉO. Non, monseigneur, nous y reviendrons en- 
suite ; à deux conditions , j'aurais dû dire : la première 
a été de maintenir la paix dans vos États, de répri- 
mer cet esprit turbulent des universités, qui les égare 
depuis quelque temps vers des utopies impossibles. 
J'ai accepté ce devoir avec tristesse, mais avec le sen- 
timent d'une absolue nécessité! Une conspiration était 
organisée par toute l'Allemagne ; notre accord l'a bri- 
sée dans tous ses anneaux à la fois. En arrivant ici, 
j'ai trouvé la révolution blessée, mais vivante... Les 
étudiants comptaient sur la landwerth, cette ancienne 
compagne de leur dévouement en 1813... J'ai dé- 
sarmé la landwerth.. • Il ne restait donc aux rebelles 

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i98 600VBNIRS D'ALLEMAGNE. 

qu'6ux*mêmes> et j'ai ordonné ce matin que les chefs 
des rebelles fussent arrêtés. A cette heure ils doivent 
l'être, monsoig&eur. 

L£ PEiNG£. Eh bien 1 vous vous trompez! Soit ha- 
^sard, soit prévoyance, les chefs sont libres... Vous 
avez rendue une ordonnance pour le désarmement de 
la landwerth... et l'airestation des chefs... c'est vrai, 
vous l'avez rendue, monsieur, mais c'est moi qui l'ai 
signée. C'est à mon nom que va s'en prendre la haine 
de ces anciens soldats et de ces jeunes rebelles..... À 
l'heure qu'il est, ceux qui vous ont échappé et dont 
vous ignorez la retraite, trop peu nombreux pour faire 
une révolution, vont tenter un assassinat I Contre qui? 
contre moi, monsieur. En venant ici, j'ai probablement 
été suivi... en sortant, je serai assassiné peut-être. 

LÉO. Assassiné I... 

LE PRINCE. Eh I mon Dieu I c'est possible. Vous 
voyez, au reste, de quelle manière j'en parle... Au jeu 
que nous jouons tous les deux, vous tenez les cartes... 
et c'est moi qui perds ou qui gagne. Ce que je vous ai 
dit, monsieur, est donc à titre d'observations que vous 
^ êtes libre de ne pas écouter. 

L&o. Oh I monseigneuré., 

LE PRINCE. Je ne dis pas que vous faites faosse 
route, mon cher Burckart; je dis seulement que vous 
marchez en aveugle... et cela, par cette détermination 
étrange que vous avez prise d'éloigner de vous tous les 
moyens de gouvernement ordinaires... Là-bas, vous 
croyez avoir réussi par votre éloquence, n'est-ce pas? eh 
bien I sur vos neuf voix, quatre ont été achetées à prix 
d'argent*., par l'Angleterre^ dont l'intérêt se trouve 

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SCÈNBS D£ LA VIE ALLEMANDE. 199 

être le nôtre ; mais qui avilit notre cause par sa parti- 
cipation* Vous vous êtes contenté de donner des ordres 
sans vouloir vous mettre en rapport direct avec la po- 
lice.,* Eh bien I voilà que les principaux meneurs vous 
sont échappés.. # Voila ma vie exptme aux attaques 
d'un fanatique 1... et vous ne savez rien; vous ne pou- 
vez même prévoir le coup qui frappera votre prince I 
LÉO. Si, monseigneur, je sais tout. 

LE PRINCE. Vous savcz... Voyous alors. 

LÉO (avec effort se décidant à entrer dans le cabi- 
net). Donnez-moi les papiers que vous avez pris sur 
l'émissaire des étudiants, monsieur le chevalier. (Il 
revient el élale des papiers sur la table.) Vous voyez 
bien, monseigneur, que je n*ai plus les mains si 
pures!... et que me voilà digne de prendre rang 
parmi les princes de la diplomatie... Voyez I ceci a été 
volé à un étudiant qui le perlait à fleidelberg, et co 
qui va vous rendre bien content et bien fier... volé 
chez vous, car il était de votre bal. Tenez..,, vous de- 
mandez ce qu'ils doivent faire ce soir... Ce soir, ils 
doivent recevoir un nouvel adepte, dont on ne dit pas 
le nom, mais qui tient à la cour... un homme très-im- 
portant enfin... Puis ensuite ils doivent*. ..vous ne vous 
tronipiez pas... vous mettre en accusation et vous ju- 
ger. Votre police est bien faite, monseigneur... mais 
vous voyez que la mienne est meilleure encore. 

LE PRINCE. Et le lieu de cette réunion 7 

LÉO. Je l'ignore... mais je le saurai. Rentrez dans 
votre palais : et soit que l'on en ouvre ou ferme les 
portes... dormez tranquille. Je veille sur vous; je ré- 
ponds de vous : ma poitrine couvre la vôtre. 

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200 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LE PRINCE. Vous êtes un fidèle et loyal serviteur, Léo. 
LÉO. Obi cela, je lésais, monseigneur; mais, 
maintenant j'attends autre chose de vous que la re- 
connaissance de cette vérité. Maintenant que j'ai fait 
mon devoir, qu'àce devoir j'ai sacrifié ma popularité, 
mon honneur,'et que, s'il le faut Je lui sacrifieraisma 
vie... faites le vôtre I 
LE PRINCE. Le mien? 

LÉO. Oui, des obligations pareilles nous sont im- 
posées; et la tâcbe la moins lourde est à vous, mon- 
seigneur... Je me suis engagé avec la Bavière, en votre 
nom. Donnez-moi votre parole. 
LE PRINCE. Mais vous savez bien ce qui s'y (q)pose. • 
LÉO. Votre amour, n'est-ce pas? Eh bien! mon 
amour à moi... c'est encore un de ces sacrifices que j'ai 
faits à Votre Altesse, et dont je ne lui ai pas même 
parlé. Croyez-vous, monseigneur, que je n'aime pas 
ma femme aiitant que vous aimez votre maîtresse? 
Eh bien ! ai-je hésité un instamt à m'en séparer I 
LE PRINCE. A vous OU séparer?. 
LÉo.Eh,mon Dieul monseigneur, n'est-ce point une 
séparation réelle que la vie que je mène... Croyez- 
vous que j'ignore ses chagrins... que je ne voie pas ses 
larmes; eh bien! j'ai sacrifié mon bonheur domesti- 
que à vos intérêts... je veux dire à ceux du pays ! 
Faites aussi vous-même le sacrifice d'un vain amour, 
et qu'on ne dise pas que c'est une femme hardie... 
instrument peut-être de quelques sombres intrigues 
anglaises, qui a guidé jusqu'ici vos sympathies pour 
la liberté... et qui les retient oii il lui plaît. 
LE PRINCE. Ah ! monsieur I... faites votredevoir de 

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SCÈNES DB LA VIE ALLEMANDE. SOI 

ministre, et oe vous mêlez pas de me juger ; vous 
êtes allé trop loin I £t vous, homme glacé, qui savez 
si bien froisser le cœur des autres avec votre main de 
pierre... rentrez donc aussi dans vous-même : peut- 
être aussi vous occupez-vous trop des choses publi- 
ques... regardez quelquefois dans votre maison. Votre 
femme est délaissée, dites-vous? Les femmes belles 
comme la vôtre ne le sont jamais... Vous savez tout, 
dites-vous 7 Apprenez donc une chose que je sais, moi : 
que je sais presque seul, et parce que je dois tout sa- 
voir; une chose que je dois vous dire, parce qu'il faut 
qu'un ministre soit respecté de tous. 

LÉO. Prince! 

LE PRINCE. Ohl nul n'accuse votre femme I mais 
il y a un homme qui la compromet par ses assidui- 
tés... Et c'est un homme... qui s'est battu un jour 
pour elle, puisqu'il^aut qu'on vous dise tout I 

LÉO. Pour elle I 

LE PRINCE. Et que vous avez fait mettre en prison 
vous-même... 

LÉO (violemment). Frantz ou Waldeckî 

LE PRINCE. Il suffit... je vous lalsse. En cet instant 
solennel je n'ai dû rien vous cacher.... Nous avons 
été loin tous les deux ; mais il fallait que ces cho- 
ses-là fussent dites. Adieu, adieu, oublions tout cela. 
(Il lui présente sa 'main que Léo feint de pas voir.) 

LÉO. Je salue humblement Votre Altesse. 

VII. — LÉO, LE CHEVALIER. 

LÉO. Monsieur le chevalier? 

LE CHEVALIER. Quc me vcut votre excellence ? 

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SOS SOOVBNIRS D'ALLBMàGNR. 

£Éo. Je m'étais mépris sur votre capacité en ne fai- 
sant dévoua qu'un simple sectaire; au lieu de S.OOO 
florins d^appointements qiie vous aviez , je vous en 
donne 12,000. Voici votre nomination comme inspec- 
teur aux bureaux de la poliôe générale du royaume; 
elle est, vous le voyez, antidatée de deux mois... c'ei^ 
à dire de l'époque où vous avez commencé à ex^«^. 
Vous vous ferezfaire un rappel de vos appointements ; 
c'est une gratification que je vous offre de la part du 
prince pour le service que vous venez de Im rendre... 
Maintenant, comme vos fonctions sont individueltes et 
vous éloignent de moi, vous ne serez pas astreint 
comme par le passé à manger à ma table.... QvLknd 
je désirerai vous y recevoir, j'aurai l'honneur de vous 
inviter. 

ts GHEVAtiËR. Monseigneur, soyez certain que mon 
dévouement... 

LÉO. Je vais le mettre à l'épreuve. 

LE CHEVALIER. J'attends. 

LÉO. Vous êtes convoqué pour ce soir I 

LE CHEVALIER. A dix heurcs. 

LÉO. Le lieu de la réunion, 

LE CHEVALIER. Je l'ignorc. 

LÉO. Vous l'ignorez? 

LE CHEVALIER. CommO tOUS. 

LÉO. Et par quel moyen devez-vous le savoir? 

LE CHEVALIER. Lorquo l^hcurc sera venue , les plus 
jeunes des étudiants, les nouveaux... sans savoir ce 
qu'ils font, ni pourquoi ils le font, parcourront les 
rues, en chantant un chant patriotique, la Chasse de 
Ludtow,.. ce sera le signal. Alots tous les affiliés 

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SGfiNES DE LA VIH ALLEMANDE. SOS 

sortiront de la ?ille ; et à chaque porte, un homme les. 
attendra : à cet homme ils demanderont en quel lieu 
est la lumière... et le lieu que désignera cet homme 
sera celui de la réunion. 

LÉO. EU les membres de cette réunion sont masqués? 

LE CHEVALIER. Toujours... car il y a parmi les affi- 
liés telles personnes qui approchent assez du prince, 
pour désirer qu'on ne voie pas leur yisage. 

LÉO. Et YOtts recevez ce soir une de ces per- 
sonnes? 

LE GHEYAUER. Oui« 

LÉO. Savez-vous son nom? 

LE GHEYAUER. M. Qc Waldcck. 

LÉO. Mais comment êtes-YOUs si bien au courant 
des choses, yous que Ton sait être mon secrétaire? 

LE GHEYALIER. La première loi de l'association est 
que tous ses membres accepteront toutes les places, 
afin d'envelopper le pouvoir de tous cotés. 

LÉO. Bien. Faut-il un costume particulier pour as- 
sister à cette réunion ? 

LE CHEVALIER. La rediugotte de l'étudiant, la cas> 
quette avec ses trois feuilles de chêne, un manteau 
brun, un masque sur le visage, et ce ruban sur le 
cœur. 

LÉO. Pouvez-vous me procurer un costume complet 
pour huit heures du soir... et venir me prendre avec 
ce costume? 

LE CHEVALIER. G'ost difficile* 

LÉO. Le pourrez-vous? 

LE CHEVALIER. Oui. 

LÉO. Je vous dirai mes intentions tout le long dd 

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204 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

. la roule, et, en échange, vous m'apprendrez, vous, les 
paroles sacramentelles à Faide desquelles je pourrai 
répondre... 

LE GHEVAUER. C'eSt dît. 

LÂo. Et maintenant, monsieur, qui me répond de 
vous? 

LE CHEVALIER. Mon intérêt. 

LÉO. Cependant, s'ils réussissaient, vous auriez 
droit peut-être à quelque chose de meilleur que ce que 
je puis vous donner. 

LE GHEVAUER. Ils uc réussirout pas. 

LÉO. Oh I vous êtes prophète! eh bien, réussirai-je, 
moi? 

LE GHEVAUER.Vous ne réussirez pas nonplus^ mon- 
seigneur... 

LÉO. Et puis-je savoir où vous avez puisé cette con- 
viction? 

LE GHEVAUER. Daus les faits passés... dans votre 
conduite passée... dans vos projets. 

LÉO. Donc, à votre avis, j'ai manqué de capacité... 
Répondez-moi franchement. 

xï GHEVAUER. Non, monscigncur, mais d'adresse. 

LÉO. Voyons. 

LE CHEVALIER. Un ministre qui veut demeurer en 
place doit s'appuyer sur le peuple ou sur le prince. 
Or l'un de vos appuis vous manque déjà, et l'autre va 
vous manquer bientôt. Le peuple vous manque, parce 
que, souvenez-vous bien : dans cette auberge, où les 
étudiants s'étaient réunis... vous avez, personnelle- 
ment, fait emprisonner plusieurs d'entre eux... au lieu 
d'abandonner ce soin à un magistrat inférieur, et de 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. SOS 

n'arriver, vous, que pour faire grâce. Le peuple vous 
manque, parce que, au lieu d'envoyer à la diète un 
député que vous pouviez désavouer à son retour, vous 
y êtes allé vous-même; de sorte que, comme vous avez 
adopté des mesures répressives, et que quelques-uns 
sont corrompus, ... on ne croit pas à votre conscience. .. 
et vous vous trouvez confondu dans l'idée qu'on a de 
la corruption générale... Le peuple vous manque, 
parce qu'il est toujours sympathiquement et instinc- 
tivement de l'avis du faible contre le fort, et qu'il fera 
demain des martyrs de ceux dont vous faites des cou- 
pables aujourd'hui. En ce cas, il vous restait le prince.. . 
Mais voilà que vous êtes venu vous heurter contre une 
intrigue d'amour , qui ne vous nuisait en rien, et qui 
pouvait, au besoin, vous servir, si vous l'eussiez com- 
prise ou ménagée... Sur toute autre chose le prince 
vous eût cédé sans doute : sur celle-là il sera in- 
flexible ; et cette Pénélope au rebours défera chaque 
nuit l'ouvrage de votre journéel Or, le seul moyen qui 
vous reste, pardon, monseigneur, si je vous dis dépa- 
reilles choses, c'est de céder sur ce point de mariage, 
de renoncer à votre rêve de coalition... et de devenir 
aux mains du prince un moyen de despotisme, au lieu 
d'être, comme vous Paviez cru , un instrument de li- 
berté. 

LÉO. Jamais, monsieur, jamais I 

LE GHEVALiËR. Alors VOUS tomberez... m ouseigueur. 

LÉO. Mais , dans cette prévision , comment pouvez- 
vous me servir? 

LE CHEVALIER. Parco que plus je vous aurai été 
utile, plus je serai nécessaire à votre successeur. 

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Vt6 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LÉO. Vous avez raison, et je puis me fier à vous. 
Ainsi , ce soir, à huit heures , au premier refrain de 
ce chant qui doit servir de signal..*. 7^^^^ ^^ 
prendre, et conduisez-moi. 

L£ CHEVALIER. J'y Serai. 

VIIL — LÉO, SEUL. 

LÉO (seul). Ah I... me voilà donc arrivé au bout de 
mon rêve! Je n'aurais pas cru pouvoir sitôt regarder 
ma carrière de l'autre côté de Thorizon 1 ma belle 
vie I ô ma réputation sainte ! je vous ai donc laissées 
en lambeaux tout le long du chemin , à ces buissons 
infâmes dressés par la calomnie I Et cet hommeM* 
cet homme, que j'appelais mon prince, et qui m'aj^e- 
lait son ami 1 cet homme à qui j'ai tout sacrifié : tran- 
quillité, réputation, bonheur privé,... et qui, pouf 
tout remerciement^ vient essayer de me mordre le 
cœur avec un soupçon!... Marguerite!... Margue^ 
ri^el.... oh ! je n'ai pas même une inquiétude 1 mais 
je souffre. (La nuit est tombée ; il est as^is ^t plongé 
dans h rêverie, la tête dans ses mains.) 

K. — LÉO, MARGUERITE. 

MARCrUERiTE (se croyaut seule d'abord). Sept heures 
et demie... Il est parti, et j'ai préparé tout pour cette 
entrevue qui m'est demandée : pourtant j*hésite en- 
core. Ah!... Léo! 

LÉO. Oui; Marguerite, oui, c'est moi... Viens, mon 
enfant chérie^ viens sur mon cœur, dont tu as été si 
longtemps, non pas absente, mais éloignée. 

MARGUERITE. Léo I Léo ! que me dis^tu-Ià !..• prends 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 107 

garde; je ne suis plus habituée à tes douces paroles; 
je les avais presque oubliées? Ohl c'est maintepant un 
écho si lointain que je ne puis croire à la voix qui me 
les dit* 

LÉO. Oui, tu as raison ; et crois-moi , le moment est 
bien choisi pour me faire ce reproche. «• Plains-moi, 
Marguerite^l plains-moi ; car j'ai bien souff^, et je 
souffre bien encore..,. J'ai la tête brûlante et le cceur 
brisé 1 

MABGUERiTE. Ah I moQ ami. 

l£o. Autrefois, mon Dieul quand j'étais fatigué 
par des rêves, au lieu d'être écrasé comme je le suis 
aujourd'hui par la réalité... je n'avais qu'à m'appro- 
cher de toi, Marguerite; à poser ma tête sur ton 
épaule ; comme si ton haleine avait le pouvoir cé- 
leste de chasser toute triste pensée et tout fatal sou- 
venir I 

MAEansRiTE. Ah 1 Léo ! pourquoi m'as-tu oubliée si 
longtemps? Pourquoi reviens-tu si tard? Gomment 
n'as-tu pas vu combien je souffrais? Que tu m'aurais 
épargné de larmes, Léo*., (à part) et de remords peut^ 
être... 

Lto. AMu quelquefois regretté notre petite maison 
4e Francfort, le temps où nous étions pauvres, incon- 
nus, oii notre amour était notre richesse et notre lu- 
mière! 

MABGUERiTE. Tu lo demandes, Léo I Ah I Dieu 
m'en est témoin, combien de fois, seule dans mon ora- 
toire... (Elle hésite, en pensant au rendez-vous de 
Frantz.) 

LÉO. Eh bien? 

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aOd SOUVENIRS D* ALLEMAGNE. 

MARGUERITE. Ah! 

; - LÉO. Achève donc?... 

^' MARGUERITE, J'ai demandé, les genoux sur le mar- 
bre^ le front dans la poussière, j'ai demandé au ciel, 
pardonne-le-moi, Léol qu'il t'enlevât ton rang,' tes 
honneurs, ton génie même, pour que nous nous re- 
trouvions seuls à seuls avec notre amour. 

LÉO. Eh bien! Marguerite, Dieu t'a exaucée! 

MARGUERITE. Que dis-tu? On t'enlève tout cela? 

LÉO. Non , je m'en dépouille I... Un jour encore, et 
j'aurai arraché de mes épaules cette robe de Nessus 
qui me dévorait !... Marguerite I nous reverrons notre 
maison; Marguerite! nous nous y retrouverons seuls, 
et, je l'espère, tu oublieras ce que tu as souffert pen- 
dant le temps où nous l'avons quittée. 

MARGUERITE. Voîs-tu, Léo, je uc crois pas à ce que 
tu médis, et il me semble que je rêve... Si cela 
était... tu ne me parlerais pas avec une voix si triste 
et des yeux si abattus. 

LÉO. C'est qu'entre aujourd'hui et demain^ Margue- 
rite... il y a un abîme... : un abîme où je puis tomber 
en essayant de le franchir. 

MARGUERITE. Que me dis-tu, Léo !... As-tu quelque 
chose à craindre? Cours-tu quelque danger? Mon 
Dieu, mon Dieu, parle, réponds-moi. 

LÉO. Ah! j'aurais dû me taire... j'aurais dû avoir 
la force de te quitter sans me plaindre ; mais je suis 
tellement abattu, tellement accablé.... Ah! j'en ai 
honte, vraiment! 

MARGUERITE. Me quitter? Tu vas me quitter en- 
core! 

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SCËNES DE LA VIE ALLEMANDE. S09 

LÉO. Embrasse-moi. 

MARGUERITE. Écoute ; tu me fais peur; parle. Jà 

LÉO. Non, Marguerite, non, il n'y a rien à crai^P^ 
dre; je suis fou de m'abandonner ainsi, sois tran- 
quille; songe que si je réussis cette nuit, demain nous 
sommes libres et heureux. 

MARGUERITE. Uu danger, un danger... tout le 
monde me parle de danger. 

LÉO. J'avais besoin de revenir à toi, de te presser 
sur mon cœur ; il y avait si longtemps que nous n'a- 
vions eu entre nous une heure pareille. 

MARGUERITE. Tii es bien coupable, Léol... Ahl 
sais-tu que j'ai cru un instant que tu avais cessé de 
m' aimer ; sais-tu que j'ai espéré que je ne t'aimais 
plus ! 

LÉO. Moi, ne plus j'aimer ; moi à qui tu viens de 
rendre le seul bonheur que j'ai eu depuis, six mois : 
tiens, tous les rêves des hommes sont insensés... 
il n'y a que l'amour sur la terre, et Dieu dans le 
ciell 

MARGUERITE. Mais qu'ai-je donc fait pour mériter 
un pareil bonheur, juste en ce moment, juste à cette 
heure même?... Mon Dieu, mon Dieu, je vous remer- 
cie I mon Dieu, vous avez eu pitié de moi; m'ayant 
vue chancelante, vous m'avez tendu la main et vous 
m'avez relevée I... Je suis à toi, Léo... Oh I je t*aimel 
je t'aimel 

LÉO. Écoute; n'as-tu pas entendu?... 

MARGUERITE. Quoi? 

LÉO. Une chanson lointaine... un chœur d'étu- 
diants. 

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940 SOUVENIRS D*ALLBIIAGI«B. 

MARGUERITE. Qu'importeî 
LÉO. Il faut que je te quitte, Marguerite* 
MARGUERITE. Pour loDgtemps? 
LÉO. Pour quelques heures seulement, je Tes- 
père... 

MARGUERITE. Oîl VaS-tuî 

LÉO. Je ne sais pas... On me conduit. 

MARGUERITE. Et qui Cela? 

LÉO. Le chevalier Paulus, qui doit m*attendre. 

MARGUERITE. Et tu 06 peux te dispenser de sortir à 
cette heure? 

LEO. Impossible. 

MARGUERITE. Oh ! je t'accompaguerai . 

LÉO. Oui, jusqu'à la porte du jardin; ensuite... (Il 
sonne; un domestique entre.) 

MARGUERITE. Que VCUX-tU? 

LÉO (au domestique) . Laissez brûler une lampe ici; 
je rentrerai peut-être dans la nuit, et je veux trouver 
de la lumière. 

MARGUERITE. Mou Dicu ! mou Dieu, protégez-nous I 
(Ils sortent. — Le domestique apporte la lampe et se 
retire.) ' 

X. — FRANTZ, SEUL. 

FRANT» (entrant avec précaution par une porte la- 
térale, couvert d'un manteau sombre, un masqua à la 
main). Personne : J'avais cru entendre des voix.... 
Depuis une heure j'attends dans l'oratoire, et elle 
n'est pas venue, que veut dire cela?... Quejairel il 
faut que je la voie, il faut que j'aille à notre assem- 
blée. Jusqu'à présent je n'ai rencontré personne; mais 

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SCÈNES DB LA VIB ALLEMANDE. SU 

ici, où 6uis-je7 au eœur de la maison, sans doute.... 
Du bruit? Ce n'était rien... Ahl je suis dans le cabi- 
net de Léo ; c'est cela : il est au palais probablement. 
Quelle étrange chose d'errer ainsi dans une maison 
inconnue, oii Ton peut être surpris à chaque instant et 
à chaque pas, et cependant de sentir qu'on ne peut 
s'^ arraeher?... Oh I Marguerite I Margueritel il faut 
que je la voie I... aucun bruit... personne... Le cœur 
me bat comme si je faisais une action infâme. Si je 
savais oii me cacher... Me cacher I puis-je attendre? 
dans cinq minutes le chœur des étudians va passer, il 
m'a semblé l'entendre déjà... (Il s'accoude à la table , 
et machinalement ses yeux tombent sur les papiers.) 
Mon nom?... le nom de Flaming? le nom de Roller : 
qu'est-ce que cela? Eh bien, que fais-je donc? ces 
papiers, ai-je le droit de les lire? Je suis entré ici 
pour dire un dernier adieu à Marguerite, et non pour 
voler les secrets de son mari!... Mais ce secret, c'est 
le mien... le mien? que m'importerait encore! Mais 
c'est celui des autres aussi. N'est-ce pas, au contraire. 
Dieu qui m'a conduit! qui a empêché qu'elle ne vînt, 
pour que je vinsse, moi? Nos projets de cette nuit.... 
Il sait tout. Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ils sont per- 
dus. (Le chœur passe plus près de la maison. Pas un 
instant de retard! qu'ils fuient! qu'ils se dispersent... 
Quelqu'un? (Au moment de sortir, il se trouve face à 
face avec Marguerite, qui revient du jardin.). 

XI — FRANTZ , MARGUERITE. 
MARGUEBITE. Qui va la? 

FBANTZ. Marguerite ! 

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212 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

MARGUERITE. Fraotz? Partez, monsieur, partez; il 
y a un grand danger qui vous menace. •• 

FRANTZ. Je le sais.. • je le sais. 

MARGUERriE. Je n'ai consenti à vous voir que pour 
vous dire cela ; je vous l'ai dit, allez. 

FRANTZ. Marguerite... 

MARGUERITE. Alloz, mousiour; vous n'avez pas un 
instant à perdre, quittez la ville I 

FRANTZ. Oui, mais auparavant, j'ai encore quel- 
ques dernières paroles |i vous dire. Vous me reverrez, 
Marguerite! cette nuit même peut-être... 

MARGUERITE. Nou , ne reveucz pas... Adieu. Vous 
m'effrayez I (Seule.) Cette agitation... ce costume.. • ce 
masque... que veutdire tout cela? Ohl pourtant, mon 
Dieu, je te remercie I Dans ces dangers qui menacent 
à la fois ces deux hommes , c'est pour Léo que j'ai eu 
peur... c'estLéo que j'aimej (Elle tombe à genoux, le 
cœur des étudiants s^éloigne.) 



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CINQUIÈME JOURNÉE 



Le château deWirtzburg. — Salleen ruines, d'architecture saxonne, 
ouverte au fond sur les montagnes éclairées par la lune. 

(La scène présente un tableau d'étudiants, de payisans et de soldats 
vêtus d'uniformes étrangers; quelques-uns buvant, d'autres 
comptant des armes qu'ils rangent en tas, d'autres roulant des 
tonneaui de poudre. — Quelques-uns sont masqués. ) 



L — ROLLER, FLAMING, HERMANN, WALDECK. 

ROLLER (faisant passer cinq paysans devant les au- 
tres étadianls). En voilà encore cinq d*Eisenburg; de 
braves gens... c'est la même famille. Le père a soixante 
et dix ans; et les femmes, voyant déjà partir les 
deux fils et les deux neveux, voulaient garder le vieil- 
lard, disant qu'il en avait fait assez dans sa vie, de- 
puis 92 jusqu'à 1815; mais j'ai montré ceci, la croix 
des braves deLeipsick, et le père m'a dit : Est-ce con- 
tre l'empereur de France qu'il faut marcher encore? 
En ce cas, je suis trop vieux ! — J'ai répondu : Non I 
l'aigle est toujours blessé, toujours captif sur son ro- 
cher de Sainte-Hélène ; ce sont les aigles à deux têtes 
qui nous dévorent, nous allons leur donner la chasse^ 
cette fois. — ^Je suisà vous, s'est écrié le vieux paysan. 
Et vous, femmes, a-t-il ajouté, vous vous trompiez; je 



dbyGoogk 



31d SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

n*ai pas le droit de me reposer ici; je n'ai pas fini ma 
journée? 

FLAMiNG. Bien. Onl-ils des armes? 

ROLLER. Le décret royal, exécuté hier, leur a enlevé 
jusqu'aux armes d'honneur du vieillard et. de l'aîné. 

FLAMING (montrant le tas)... Qu^ils en prennent... 
celles*Ià aussi deviendront des armes d'honneur I 

ROLLER. Où faut-il placer ces hommes? 

FLAMING. Au nord , du côté du fleuve. Et mainte- 
nant, voici toutes les avenues gardées. Si notre ren- 
dez-vous est découvert, nous avons de quoi soutenir 
un siège de plusieurs jours dans ces ruines, jusqu'à 
l'arrivée de nos frères de Goettingue. 

ROLLER. Les princes ont tenu un conseil à Carls- 
bad ; nous tenons le nôtre à Wif tzburg ! Ces vieilles 
ruines s'étonnent de servir d'asile à la liberté, après 
avoir été si longtemps le repaire des oppresseurs I 

FLAMING. Ne médisons pas de nos aïeux, Roller: 
pour les juger, il faudrait mieux savoir l'histoire 
que nous ne la savons, pauvres étodia'nts que bous 
sommes I 

ROLLER. Mais n'est-ce pas ici même que se tenaient 
les séances du tribunal secret? Les cachots sont par 
là, tiens; la porte est faite d*un seul bloc de pierre, 
et il faut trois hommes seulement pour la tourner 
sur ses gonds. Ici les nobles seigneurs s'asseyaient en 
nombre impair; voici leurs sièges de rocher. Les con- 
damnés tombés en leur pouvoir entraient par cette 
porte. Il en était d'autres que les juges ne pouvaient 
atteindre qu'avec la pointe d'un poignard; oeux^là 
monraientplus vite et souffraient moins. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 215 

FLAMiNG. Eh bien I étudie mieux tes livres, et tu 
verras que ces terribles seigneurs étaient, comme 
nous, des ennemis de la tyrannie; qu'ils frappaient 
l'oppresseur étranger ou le prince félon que la loi ne 
pouvait atteindre ; et que ce tribunal ne versait que 
le mauvais sang. 

ROLLER. Oh ! toi, Ton te connaît : quand il s'agit de 
noblesse, tu es toujours prêt à contrarier toutes nos 
idées. Ce n'étaient pas des manants, à coup sûr, qui 
jugeaient les tyrans dans de si belles salles ornées 
de statues et d'armures?... Les manants n'ont jamais 
fait construire de châteaux. 

FLAMING. Qui te dit le contraire?... Mais ce fut la 
noblesse qui comprit toujours le mieux l'indépen- 
dance. 

ROLLER. Pour elle-même, soit. 

FLAMING. Et pour le peuple aussi; mais la bour- 
geoisie est l'humble servante des princes, et c'est la 
bourgeoisie armée qui nous a contenus hier. 

WALDECK (approchant). Pour moi, nobles ou prin- 
ces, je n'en fais pas de différence. Tenez, messieurs... 
tenez , frères , veux-je dire , je suis venu à vous de 
moi-même, et me suis donné de tout point; je suis 
noble, c'est vrai; mais, si j'avais pu choisir, je vou- 
drais être né dans la plus basse condition, et m'élever 
par mon génie. Tenez, j'ai un aïeul parmi ces statues, 
ainsi que vous pouvez le voir au blason qui décore ce 
piédestal, eh bien , ce blason, je le renie, je le dé- 
grade... faites-en si voulez autant des autres. (Il raye 
l'écusson avec son poignard.) 

FLAMING. Arrêtez I Si vous reniez ceux-là pour vos 

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316 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

aïeux, nous ne les renions pas pour nos grands 
hommes! Ce comte de Waldeck fut un brave seigneur 
qui délivra Mayence des Espagnols qui tenaient les 
Flandres I Celui qui se targue de ses aïeyx est un in- 
sensé, celui qui les outrage est un lâche. Respect à la 
mémoire des anciens comtes deWaldeck, amis, respect à 
ces héros, à ces capitaines!... ensuite, nous convien- 
drons, si vous voulez, que celui-ci n*en descend pas I 
(Il désigne Waldeck, qui s'éloigne.) • 

KOLLER. Mais qui donc Ta amené ? 

HERMANN. C'ost lonouveau membre de l'association, 
qu'on va recevoir parmi les voyants. Ainsi, du privi- 
lège en tout, et parmi nous-mêmes : parce qu'il a été 
puissant, parce qu'il a approché les princes, on en fait 
un républicain choisi , un conspirateur de première 
classe, on lui fait sauter deux degrés en deux jours, 
tandis que moi je suis encore aspirant dans le troisième. 

ROLLER. Mais toi aussi, qu'as-tu fait? qn*as-tu ris- 
qué? Cet homme-là met. en jeu sa tête; il perd son 
rang, ses places ; il donne par là des gages de con- 
fiance qu'il faut reconnaître; toi, tu ne risque rien que 
ce qui couvre ton corps, un trou à ton habit, tout 
au plus, ce qui regarde surtout ton tailleur et ton 
hôte; peut-être encore ta liberté pour quelques mois ; 
la belle affaire ! tu travailleras la théologie en prison 
mieux qu'à l'université, où tu ne la travailles pas du 
tout!... 

HERMANN. Tu vcux uu coup de rapière pour de- 
main ; il fallait le dire. 

ROLLER. Pour tout de suite I (Ils vont pour ramasser 
deux épées au tas d'armes.) 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. S47 

FLAMING. Un instant I... ceci ne doit servir à dé- 
coudre que des soldats royaux et des philistins. Tous 
les duels sont remis à huit jours d'ici par ordre du 
comité supérieur.. • mais les coups de poing ne sont 
pas défendus en attendant. 

HERMANN. Mcrci... uous attendrons. 

FLAMING. Enfants I... tenez, voici les hommes qui 
viennent! (Plusieurs gens masqués entrent et se 
mêlent à la foule ; le veilleur leur fait déposer les bû- 
chettes à mesure.) 

HERMANN. Ahl moi , je n'aime pas les masques s 
masque d'ami, visage de traître : voilà mon opi- 
nion. 

FLAMING. Avec dcs fous comme ceux-là, on ne 
réussirait à rien : mais tu ne comprends donc pas 
qu'il s'agit ici d'une résolution grave , d'un jugement 
à mort et que, si nous ne réussissons pas, tous ceux 
qui seraient convaincus d'y avoir coopéré seraient 
traités commodes assassins, décapités tous les dix- 
sept, jusqu'au dernier, tandis qu'ainsi le vengeur 
seul risque sa vie. 

HERMANN. Moî ^ jc u'aime pas à prévoir la dé-^ 
faite. 

FLAMING. En voici deux, puis trois; ils seront bien- 
tôt au complet , chacun donne en entrant la bûchette 
qui représente un des pays souverains de l'Allema- 
gne ; en la reprenant dans Turoe, il prend le nom de 
la province qui lui échoit, et le reçoit comme le sien 
pour tout le temps de la séance. (Entrent Léo et le 
chevalier, qui vont se placera part près d'un pilier^ 
pendant que la salle conlinuêà se remplir.) 

iS 

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SIS SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

n« — LSS MÊMES, LÉO, LE .CHEVALIER. 

u CHEVALIER. £h bieni monseigneur, ne compre-> 
nez^vous pas qu'il eût été insensé de vouloir faire en-' 
tourer de troupes ce rendez-vous de conspirateurs^ 
L'endroit est bien choisi, pardieu 1 En temps ordi- 
naire, c'est la retraite des voleurs sans ^le; au- 
jourd'hui ils ont cédé la place; ils se sont envolés 
comme des hibous effrayés par la lumière. •• à moins» 
toutefois, qu'ils ne soient restés pour faire les hon^ 
neurs du lieu à tous ces intrus I Je gage qu'il s'en 
cache plus d'un sous ces capes d'étudiants I 

LÉO. Quel singulier spectacle I une conspiration sous 
ces vpûtes humides» aux pieds de ces statues d^ che- 
valiers saxons; sous ces colonnes lourdes, taillées du 
temps de Charlemagne... 

LE CHEVALIER. Pardou, c'ost du pur byzantin; 
cette architecture remonte au sixième siècle, les sta^ 
tues sont plus modernes... 

LÉO. Et c'est ici, monsieur l'antiquaire, qu'ils veu- 
lent tenir leur conseil suprême, leur tribunal, n'est-ce 



LE CHEVALIER. Oui, c'ost ici 1 Pardou... vous m'^ 
Vez rappelé» par ce mot, aux délices de ma jeunesse I 
C'est ainsi que je descendais , à la lueur des flam- 
beaux, sous les voûtes d'Herculanum et d'Aquilée; 
j'allais y chercher des urnes » des statues, des choses 
antiques, comme ces jeunes fous viennent y méditer 
des pensées d'un autre temps, des idées perdues I 

LÉO. En effet I la liberté ne sort pas par ces voies 
ténébreuses, die aime te plein jour^ le grand soleil, 

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SGÈNEd DE LA VIE ALLEMANDE. 919 

el lève ses bras nus dans un ciel d'azur I Toutefois, ce 
spectacle m'émeut profondément : n'y a-t*-il pas dans 
tes ruines, dans ce mystère, dans celte réunion bi- 
zarre, quelque chose de saisissant pour tous ces coeurs 
jeunes, une poésie qui enivre, qui égare. Et, en pas- 
sant à travers tout cela, n'est-on pas pris de doute sur 
soi-même, comme Luther qui, entrant un soir dans 
l'église de Wittemberg, douta de ses propres idées et 
se mit à prier jusqu'au matin, le front dans la pous- 
sière, au pied des saintes images que ses disciples 
avaient brisées I... Hélas I monsieur, l'étude des sys- 
tèmes m'avait conduit à la conviction, l'expérience 
des choses me rend au doute... Je vous parle avec 
confiance, car vous risquez votre vie avec moi, et quel 
que soit votre but caché, je rends justice à votre cou- 
rage. Mais cela ne vous émeut-il pas vous-même i en 
effet? 

LE CHEVALIER. Je n'ai pas les mêmes passions ; ces 
idées me sont étrangères! Il fut un temps où mon 
cœur bondissait quand je retrouvais le sens perdu 
d'une inscription effacée, le profil d'une médaille ou le 
bras d'un héros de marbre.... J'étais heureux comme 
un enfant, et mon âme s'épanouissait de joie I 

LÉO. Et aujourd'hui... 

LE CHEVALIER. J'ai longtemps vécu en France : là 
j'ai appris à rire de tout... et maintenant, je ne ris 
même plus ; je méprise. 

LÉO. Je ne doute que de l'homme; mais vous, vous 
doutez de Dieu t 

LE CHEVALIER. Douter... c'est presque croire I 

LÉO. Silence ! 

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3S0 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

UN HOMME MASQUÉ. Ffères, la nuit s'avance... le 
temps s'écoule... quelqu'un nous manque que nous 
ne pouvons plus attendre. Veilleur, combien comptez- 
vous de voyants? 

LE VEILLEUR. ScizO. 

l'homme masqué. Le dix-septième est traître^ pri- 
sonnier OU mort. Servants, faites retirer les plus 
jeunes, et que les voyants restent seuls ici, car la séance, 
va s'ouvrir. (L'ordre s'exécute; il ne reste que seize 
hommes, tous masqués.) 

m. — LÉO, LE CHEVALIER. 

l'homme masqué. Maintenant combien sommes- 
nous? 

LE VEILLEUR. SeizC. 

l'homme masqué. Quinze de nous pourront seule- 
ment prendre part à la délibération. Frères! n'ou- 
blions pas que , de même qu'au congrès chaque mi- 
nistre représente un roi^ de même ici chacun de nous 
représente un peuple; le premier sorti présidera le 
tribunal. 

LE VEUXEUR (tirant une bûchette de l'urne). Au- 
triche. 

UN VOYANT. C'est moi. 

UN AUTRE. Ici, comme à la diète, il y a un sort sur 
ce nom-là 1 

LÉO (bas). Ahl ah I voilà que cela tourne à la pa- 
rodie. II était temps , je commençais à les prendre au 
sérieux. 

LE CHEVALIER (de même). Pour un diplomate, 
vous êtes bien ennemi des formes. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMAND!*. 321 

LÉO. Surtout des mots. 

LE CHEVALIER (haut). Tifo ton nom, mon frère. 

LÉO. Holstein. 

LE CHEVAUER. Etmoi, BruDswick. 

LÉO (bas). Je rougis vraiment déjouer un rôle dans 
cette comédie d'enfants. 

LE CHEVALIER (bas). Yotre Excellence, qu'elle me 
permette de le lui dire, juge un^peu trop en profes- 
seur. Vous vous trompez en croyant avoir affaire à des 
écoliers, et vous allez voir les actions prendre un as- 
pect plus grave. 

LE PRÉSIDENT. Qucl cst le Seizième ? 

UN VOYANT. Wurtemberg. 

LE FRteiDENT. Il assistera à la séance sans voter, et 
priera Dieu en lui-même pour que son esprit nous 
éclaire... Quel est le nom resté dans Turne? 

LE VEILLEUR. Hanovrc. 

LE PRÉSIDENT. C'cst bien; prenez tous place et de- 
meurez silencieux : nous devons recevoir un nouveau 
frère... Que ses parrains aillent le recevoir à la porte, 
et que les servants l'introduisent. 

LÉO (bas) . Est-ce Waldeck ? 

LE CHEVALIER. Oui. 

LE PRÉSIDENT. Sileuce ! (Waldeck est introduit les 
yeux bandés.) 

IV. ^ Les mêmes , WALDECK. 

LE PRÉSIDENT. Frère, quelle heure est-il? 
WALDECK. L'heure où le maître veille et où l'esclave 
s'endort. 

LE PRÉSIDENT. ComplCZ-la. 

43. 

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s» SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

WALDEGK. Je ne rentends plus depuis qu'elle sonne 
pour le maître. 

LE PRÉSIDENT. Quand Tentencjrez-vous? 

WALDEGK. Quand elle aura réTeilié l'esclave. 

LE PRÉSIDENT. OÙ ost le maître? 

WALDEGK. A table. 

LE PRÉSIDENT. OÙ ost Tesclaveî 

WALDEGK. A terre. 

LE PRÉSIDENT. Que boit le maître. 

WALDEGK. Du sang. 

LE PRÉSIDENT. Que boit l'esclave? 

WALDEGK. Ses larmes. 

LE PRÉSIDENT. Que foroz^vDus do tous les deuxt 

WALDEGK. Je mettrai l'esclave à table et le maître à 
terre. 

LE PRÉSIDENT. Êtos^vous mattro ou bien esclave? 

WALDEGK. Ni Tun ni l'autre. 

LE PRÉSIDENT. Qu'êtes-vousdouc? 

WALDEGK. Rien... mais j'aspire à devenir quelque 
chose. 

LE PRÉSIDENT. Quoi ODCore? 

WALDEGK. Voyant. 

LE PRÉSIDENT. En savoz-vous les fonctions? 

WALDEGK. Je les apprends. 

LE PRÉSIDENT. Qui VOUS cnseigue? 

WALDEGK. Dieu Cl mou maître. 

LE PRÉSIDENT. Avcz-vousdcs armos ! 

WALDEGK. J'ai cette corde et ce poignard. 

LE PRESIDENT. Qu'est-cc quo cctto corde? 

WALDEGK. Le symbole de notre |force et de notre 
union. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ^SS 

LE PRÉpDENT. Qu'êies^vous seloD oe sjmbok? 

WALDEGK. Je suis TuD des fils de ce chanvre, que 
l'union a rapprochés et que la force a tordus. 

LE PRÉSIDENT. Pourquoi vous a4-on donné la 
corde? 

WALDEGK. Pour lier et pour étreindre. 

LE PRÉSIDENT. Pourquoi le poignard? 

WALDEGK. Pour couper et pour désunir. 

LE PRÉSIDENT. Êtcs-vous prêt à jurer que vous fe- 
rez usage du poignard ou de la corde contre tout 
condamné dont le nom sera inscrit au livre de sang? 

WALDEGK. Oui. 

LE PRÉSIDENT. JurCZ-le. 

WALDEGK. Je le jure. 

LE PRÉSIDENT. Yous dévoucz-vous à la corde et au 
poignard vous-même, s*il vous arrivait de trahir le 
serment que vous venez de faire, sur ce livre d'une 
main et sur l'Évangile de l'autre : sûr le glaive et sur 
la croix. 

WALDEGK. Je m*y dévoue. (En ce moment, on en- 
tend un grand bruit à la porte du fond, et comme un 
froissement de fer ; en même temps, quelques coups 
de tambour battant sourdement la cbarge^^ puis enfin 
4es coups aux portes.) 

LÉO. Quel est ce bruit? 

LE PRÉSIDENT. ÉcoUteZ I 

UN SERVANT, entrant. Nous sommes perdus! tout 
est découvert. 

LE PRÉSIDENT. Qu*y a-t-il? 

LE SERVANT; Des soldats royaux qui frappent à la 
porte. 

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324 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

l'officier (dehors). Au nom du prince,- ouvrez , 
ouvrez I 

LE PRÉSIDENT. Lâches sont ceux qui fuient I nous 
mourrons en martyrs I 

LÉO (bas). Qu'est-ce que cela? Le savez- vous, Pau- 
lus? je n'ai donné aucun ordre. 

LE CHEVALIER. Sileucel 

y. »Le<) MÊMES, UN OFFICIER, soldats. 

l'officier. Au nom du prince, messieurs, vous 
êtes prisonniers. 

LE PRÉSIDENT. Soit... d'autrcs accompliront notre 
tâche. 

l'officier. Quel est celui que je vois un poignard 
à la main. 

LE président. Un de nos frères. 

l'officier. Que voulait-il? 

LE président. Ce que nous voulons tous : frapper 
au cœur la tyrannie I 

l'officier. Qu'il meure le premier, et comme un 
rebelle ; car il est pris les afmes à la main. 

LE PRÉSIDENT. Il ne mourra pas seul, car nous 
sommes tous ses complices. 

l'officier. Qu'il meure d'abord.... Apprêtez les 
armes! 

waldeck (laissant tomber la corde et le poignard , 
et allant vivement à l'oflQcier). Arrêtez, monsieur l'of- 
ficier, prenez garde à ce que vous allez faire : je 
suis ici pour un dessein que je veux expliquer au 
prince. 

l'officier. Soldats... 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 225 

WALDIQK. Je suis le comte deWaldeck, monsieur; 
je vous demande à être conduit au prince , entendez- 
vous? 

L'omciEK. Soldats... 

WALDEGK. Monsieur, n'entendez vous pas ce que je 
dis?... vous répondrez de ce que vous allez faire ! 

L*OFFiGi£R. Vous le vojcz, VOUS êtes ici face à face 
avec la mort; soyez-donc franc. Êtes-vous fidèle au 
prince? je vous conduis à lui... Êt?s-vous fidèle à ces 
hommes? vous allez mourir. 

WALDEGK. Je suis fidèle au prince, monsieur ; fi- 
dèle aux lois : je n'avais d'autre intention que de pé- 
nétrer ce complot , de connaître les conspirateurs, et 
de tout découvrir ensuite. (Les deux parrains ra- 
massent silencieusement, Tun la corde, l'autre le poi- 
gnard, et s^approchent par derrière.) 

(L'officier se découvre et montre sous son manteau 
un habit d'étudiant.) 

l'étudunt. Frères 1 cet homme vous a reniés trois 
fois, il est à vous. 

PREMIER PARRAIN (lo frappant du poignard). Voilà 
pour le lâche ! 

UN AUTRE (l'étranglant)* Voilà pour le traître! 

TOUS. Vive l'Allemagne! (Les étudiants, qui étaient 
vêtus en soldats, se mêlent à cette acclamation et 
serrent la main de leurs camarades ^) 

LE PRÉSIDENT. Prious Dieu ! (Tous s'agenouillent.) 

(1) Une des épreuves de la charbonnerie et du Tugendbund con- 
sistait, en effet» à supposer Tintcrvcntion do la police pour éprou- 
ver les récipiendaires. 

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S26 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LE cHKVAtiBft (bas à Léo). Vous V(^et... c'était 
une épreuve. 

LÉO (se levant) . De par le ciel !• .. 

LE CHEVALIER (bas). Arrêtez ! 

UEO. Laissez^moi, cela ne peut se suppofter. 

L£ CHEVALIER. Yous allez nous perdre I 

LÉO. Un meurtre, monsieuri un meurtre devant 
moi lé». 

LE CHEVALIER. Taiscz-vous. Id Hous soffimes 
égaux ; si vous dites un mot de plus, je vous livre. 

LÉO. Peu m'importe... 

LE CHEVALIER» Et le priûceest perdu. 

LÉO» Le prince I... 

LE CHEVAUER. Je suis ici pour ou contre vous , à 
mon gré: silencieux* vous me trouverez fidèle; im*- 
prudent, non-seulement je vous abandonne, mais en*- 
core je vous dénonce, et je déclare à tous que je vous 
ai attiré ici dans un piège. Ah ! vous voyez bien que 
vous vous trompiez... ce ne sont point ici des jeux 
d'enfants I 

LE PRÉSIDENT. Dcvaut ce poignard teint du sang du 
parjure, et devant la croix dont il est l'image... ju- 
rons qu'ainsi mourra tout transfuge et tout lâche; et 
remercions le ciel de nous avoir permis de donner cet 
exemple I 

Tousl Nous le jurons! 

LE PRÉSIDENT. Et maintenant* qu'on porte ce 

corps sanglant au milieu des plus jeunes de nos 

frères, et qu'ils apprennent à leur tour comment la 

trahison est entrée ici, et comment elle en est sortie. 

UN VOYANT. Frères, la nuit s'avance, et nous avons 

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SCeilSS DE X,A VIE ALLEIMANDE. 227 

encore beaucoup de choses à faire avant le jour; sous 
Timpression de ce grand exemple, jugeons des enne- 
mis plus puissants et plus dignes de notre colère. 

W PRÉSIDENT. Reprenons nos places. Vengeurs, 
quel heure est-il? 

l' ACCUSATEUR. L'houre des confidences. 

lE PRÉSIDENT. Vengeurs, quel temps fait^il ? 

l'accusateur. Le temps est sombre, 

LB président, Vengeurs, où est le saint VehméT 

l'accusateur. Mort en Westphalie, ressuscité ici. 

LE PRÉSIDENT. Quello prouvo avons-nous de sa ré* 
surrection? 

l'accusateur. Napoléon abattu, l'Allemagne déli- 
vrée, les quatorze universités liées du même serment, 
des villes révoltées, des traîtres punis... 

LE PRÉSIDENT. Frèros, je te donne la parole pour 
accuser. Accuse, nous jugerons. 

l'accusateur. Frères ! en 1806, les princes d'Alle- 
magne vinrent à nous; ils nous dirent ; Peuples et 
noblesse, nous avons un maître qui nous pèse, ve- 
nez en aide à notre puissance, et nous serons en aide 
à votre liberté. Un de nous fut choisi par le sort et 
s'avança contre Napoléon plein de bonne foi et de 
confiance, comme David contre le géant; mais le 
jour de cet homme n'était pas venu , et le sang de 
Frédéric Staps devint le baptême de notre Union 
de Vertu (1). Quatre ans plus tard , les princes 
nous crièrent encore : ïl est temps, levez-vousl... Tou-f 
tes les épées étaient^ aux mains du vainqueur; nous 

(I) TugenbuD('# 

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228 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

en fîmes fabriquer d'autres avec le fer des charrues ; 
mais, en commandant son épée, chacun de nous com- 
manda un poignard du même fer à l'ouvrier qui la 
forgeait. Les épées nous ont conduits jusqu'aux cœur 
de nos ennemis, et nous les avons frappés au cœur; 
les poignards nous conduiront jusqu'au cœur de nos 
maîtres, et nous les frapperons de même !... Le mo- 
ment est venu ! A nos prières, à nos menaces, on a 
répondu par Tamende, par la prison, par la mort! 
Hier encore , et c'est par toute l'Allemagne comme 
ici, les compagnons de la landwerth , les braves de 
1813, ont été dépouillés de leurs armes. Frères! on a 
brisé l'épée, mettons au jour le poignard !... 

TOUS. Vive l'Allemagne! 

l'accusateur. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire : 
cette ordonnance émane du prince. J'accuse le prince 
de forfaiture et de trahison. 

LÉO (se levant). Et moi je le défends, messieurs! 

LE CHEVALIER (bas). Ditcs frèves ! et déguisez votre 
voix, ou vous nous perdez. 

LE PRÉSIDENT, Attendez. Le frère représentant la 
Saxe n'a-t-il rien à ajouter ? 

l'accusateur. Non, j'écoute. 

LE PRÉSIDENT. J'ouvrc la bouchc au frère représen- 
tant le Holstein ; il peut parler. 

LÉO. Eh bien ! accusez les coupables selon vous, 
mais les coupables seulement. Le prince ne vous a 
rien juré, ni en 1806, ni en 1813 ; car ce n'était pas 
lui qui régnait alors. 

l'accusateur. Il a accepté le serment en acceptant 
la couronne. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 229 

LÉO. Que lui reprochez-vous?... de ne pouvoir dis- 
poser d'assez de millions d'hommes pour faire la loi 
aux grandes puissances?... Il a accepté les arrêts de 
la conférence; mais il a fait ses réserves en faveur de 
nos libertés. 

l'accusateur. Frère, tu oublies que nous sommes 
ici au-dessus des fictions politiques et légales, les 
princes de la terre ne sont pas nos princes , à nous ! 
Pense à tes serments... Le prince perdra son trône, 
parce qu'il n'y aura plus de trônes. Perdra-t-il en même 
temps la vie 1 voilà la question. 

UN VOYANT. Le frère représentant le Holstein a le 
droit de faire ses réserves en faveur des princes ; car 
notre société admet les deux nuances d'opinion , qui 
reposent également sur le grand principe de l'unité 
germanique : la sainte fédération ou le saint empire. 
C'est une querelle à vider plus tard entre vainqueurs. 

PLUSIEURS. Oui ! oui I 

LE PRÉSIDENT. Poursuivez. 

LÉO. Donc je défends le prince, et j'en ai le droit. 

l'accusateur. Alors, vous accusez le ministre. 
Deux noms sont au bas de cette ordonnance : Frédé- 
ric-Auguste et Léo Burckart. 

LÉO. Je dis que les résj)lutions ont été acceptées 
par l'envoyé plénipotentiaire avant que le prince les 
connût. 

l'accusateur. Qui peut le savoir si ce n'est un de 
leurs conseillers? 

LE président. Frère, tu t'oublies 1 nul de nous n'a 
le droit d'interroger celui qui parle sous le masque. 

LÉO. Je dis que le ministre est seul coupable ; et, 



dbyCoogk 



330 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. ' 

s'il y a crime à vos yeux, sur mon honneur, c'est lui 
qui i*a commis I c'est donc lui qui doit en répondre. 

UN VOYANT. Frères, c'est aussi mon avis. Le prince 
a montré en plusieurs circonstances le cœur d'un vé- 
ritable Allemand. II n'y a eu que faiblesse dans sa 
conduite; dans celle du ministre^ il y a eu trahison. 

LÉO. Trahison ? 

LE CHAVALiER (bas). Preucz garde. 

LÉO. Trahison I.... Que vous a-t-il promis?.... A-t- 
il été des vôtres? a-t-il juré votre fédération, prêché 
votre république?... Lisez ses écrits, lisez ses livres... 
et posez ses actions d'aujourd'hui sur ses principes 
d'hier : les uns et les autres se répondront. 

l'accusateur. Défendez-vous aussi le bras qui nous 
frappe, l'ennemi qui nous abat? 

LÉO. Je défends... 

TOUS. Assez, assez. 

LE CHEVALIER (bas). Silcncc ! 

LÉO. On accuse mon honneur... 

LE CHEVALIER. Un mot de plus, et je vous arrache 
votre masque. (Tumulte au dehors.) 

LE PRÉSIDENT. Qui osc troublcr ainsi la séance du 
saint tribunal?... 

VI. —Les mêmes, FRANTZ LEWALD. 

LE PRÉSIDENT. Vcillcur , pourquoi laissez-vous 



LE VEILLEUR. C'cst uu dcs voyauts; il a le masque 
et la croix. 

LE PRÉSIDENT. Pourquoi entrez-vous, étant venu si 
tard, sans les formules exigées ? 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 181 

FIANTS. Frères, ce n'est pas le moment des céré- 
monies et des formules... Nous sommes vendus, 
trahis, livrés.. . Je n'ai pas besoin d'en dire plus, lisez ; 
(Il remet les papiers trouvés chez Léo Burckart.) 

LÉO (bas). Que veut dire cela ? 

LE CHEVALIER. Cette fois, je n'en sais rien. Écou- 
tons. 

LE PRÉSIDENT. Les papiers confiés à Diego pour nos 
frères d'Heidelberg... 

l'accusateur. Diego serait-il un traître? 

UN VOYANT. Diego pcut être en prison, Diego peut 
être assassiné; mais ce n'est pas un traître : je ré- 
ponds de lui comme de moi. 

le chevalier (bas). Sur mon âme I ce sont les pa* 
piers saisis I Oxx les avez-vous donc laissées, monsei- 
gneur ! 

LÉO. Dans mon cabinet, sur mon bureau... Je n'y 
comprends rien... il faut qu'il y ait magie I 

LE CHEVALIER. Ou trahisou. 

LÉO. Ils étaient peut-^tre expédiés en double. 

LE PRÉSIDENT. Et entre les mains de qui étaient ces 
papiers? 

FRANTZ. Entre les mains du ministre. 

TOUS. Du ministre? de Léo Burckart I 

FRANTZ. Oui... ainsi, il sait nos noms, il connaît 
nos desseins. 

LE CHEVALIER (bas). Ce sont bien les mêmes. 

l'accusateur. Et commentsont^ils tombés entre les 
tiennes ? 

FRANTZ. Je ne puis le dire... 

TOUS. Parle ! parle I 

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Î31 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

^ LE PRÉSIDENT. Le frère a le droit de refuser toute 
explication à cet égard ; d'ailleurs elles seraient inu- 
tiles. Les papiers étaient entre les mains du ministre, 
donc le ministre sait tout ; donc nous sommes tous 
morts demain, s*il ne meurt cette nuit. 

LE CHEVALIER (bas). Euteudez-vous? 

TOUS. Oui, oui, qu'il meure I 

l'accusateur. Il n'y a pas un instant à perdre ; 
nous n'avons de temps ici ni pour l'accusation, ni pour 
la défense. Que ceux qui sont pour la mort lèvent la 
main I 

PRESQUE TOUS. La mort I la mort I 

LE PRÉSIDENT. Il y a majorité. Veilleur, apportez 
l'urne, et mettez-y seize boules blanches et une boule 
noire ; celui qui tirera la boule noire sera l'élu. Vous 
en remettez-vous au sort? 

TOUS. Oui, oui. 

LE PRÉSIDENT. Silcuce, frèrcsl... Procédons par 
ordre, et avec le calme et la dignité qu'exige une 
pareille résolution. Songeons qu'il y a de ce moment, 
parmi nous^ un vengeur ou un martyr. Chacun prendra 
son rang selon la lettre alphabétique du pays qu'il 
représente. (Tous se rangent.) 

LE PRÉSIDENT. Moi qui représente l'Autriche, je tire 
le premier. (Il tire la boule, et la laisse tomber dans 
un plateau.) Blanche. 

UN VOYANT (s'approchant de l'urne). Blanche. 

HERMANN. Blancho. 

UN AUTRE Blanche. 

FRANTZ (tirant à son tour). Noire I.,. 

TOUS. Noire! 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. S33 

LE PRÉSIDENT. Vîve l'Allemagne, frères ! L'élu est 
nommé I... 

FRANTz. mon Dieu I mon Dieu I 

UN VOYANT. Frère! voilà le poignard. 

UN AUTRE. Frère, voilà la corde. 

LE PRÉSIDENT. Rappelle-toi ton serment sur le livre 
de sang et sur TÉvangile. Tu as douze heures pour 
l'accomplir. 

FRANTZ. C'est bien. 

LE PRÉSIDENT. Maintenant, tu sais le sort qui at- 
tend les lâches et les traîtres... C'en était un celui 
dont, en passant, tu as vu le cadavre. (On ouvre les 
portes, les étudiants non masqués entrent^ et se mêlent 
aux autres.) 

TOUS, Vive l'Allemagne! 

CHŒUR. 

Amour des nobles âmes, 
Sur nous répands tes flammes ! 
Au nom du Dieu vengeur qu'ici nous implorons ! 

Jurons ! Jurons ! 
Et pour la liberté qu'un jour nous espérons, 
Mourons ! Mourons (I) ! 



(I) Ces vers sont faits comme ceux de la Chasse de Luizow sur 
la musique des célèbres chœurs de Weber. 



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SIXIÈME JOURNÉE 

Chez Léo Burckart. 

I. — LÉO, LE CHEVALIER, rentrent et déposent leurs 
masques et leurs manteaux. 

LÉO. Et VOUS me dites que vous connaissez la de- 
meure des chefs... de tous ceux qui étaient masqués? 

LE CHEVALIER. Et cclle aussi de presque tous ceux 
qui ne Tétaient pas. Beaucoup logent dans la cam- 
pagne, chez des paysans... d'anciens militaires. Les 
étudiants sont presque tous logés dans les mêmes 
maisons; les proscrits sont plus faciles encore à res- 
saisir : on en prendra des centaines d'un coup de filet; 
car, coflfime dit le vieux proverbe : « N'est pas bien 
échappé qui traîne son lien!... » Quant aux députés 
des autres centres de conspiration... 

LÉO. Assez... assez... vous feriez emprisonner une 
moitié de TAllemage par Tautre : vous étudiez pro- 
fondément les complots, monsieur ; et vous n'en perdez 
aucun fil. Je vais vous faire une seule demande et une 
seule condition : il y avait avec nous quinze hommes 
masqués... 

LE CHEVAIJER. Oui. 

LÉO. Les connaissez-vous bien ? 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 235 

LE GHEYALIER. Oui. 

LÉO. Quel est le nom de celui qui est venu apporter 
les papiers ces papiers qui m'ont été volés? 

LE GHEVAUER. Je l'ignorc. 

LÉO. Connaissez-vous celui qu'ils ont choisi pour 
être mon assassin? 

LE GHEVAUER. C'était lo même. 

LÉO Vous en êtes sûr; c'est quelque chose. Mais 
comment ignorez-vous sonnom^ les connaissant tous? 

LE CHEVALIER. Mouseigneur, tous étaient masquées^ 
drapés de manteaux, déguisant leurs voix méconnais- 
sables. Les précautions qu'ils prennent ne sont pas illu- 
soires, et c'est à cela même que vous devez d^avoir pu 
assister à leur conseil. Je vous les livre tousles quinze. 
Votre voleur, votre assassin est là-dedans. Tous sont 
solidaires, tous seront punis de mort si vous voulez. ' 

LÉO. Et vous pouvez me répondre de ceci : qu'avant 
le jour ils seront tous arrêtés? 

LE CHEVALIER. J'en répouds. 

LÉO. Je vais vous donner Tordre. 

LE CHEVALIER. Bien. Je vois avec joie que Votre 
Excellence ne ménage plus les ennemis de l'État. 

LÉO. C'est que ce ne sont plus seulement des cons- 
pirateurs que je poursuis , ce sont des assassins : 
toute ma vie, monsieur, je verrai ce malheureux Wal- 
deck frappé^ étranglé devant moi, sans que je pusse 
lui porter secours... 

LE CHEVALIER. Et puis, HO scrait-il pas insensé de 
risquer votre vie, précieuse à TÉtat, à faire de la clé- 
mence? Demain matin, vous viendrez reconnaître les 
quinze têtes dont nous n'avons vu que les masques, et 

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236 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

la plus consternée sera assurément celle du Vengeur. 
LÉO. Quinze têtes! jamais!... Il y avait dans tout 
cela beaucoup d'égarement, de folie. Des fanatiques 
de Tanliquité !... Je les fais arrêter parce qu'ils sont 
dangereux, mais non pas seulement pour moi. Ils 
seront jugés, condamnés à quelques années de séjour 
dans une forteresse. Ils le méritent... Un service, 
monsieur!... 
LE CHEVALIER. Parlez, monseigneur. 
LÉO. Je suis encore ministre ; je puis rester mi- 
nistre si je veux; mais^ quoi que je fasse demain, ma 
signature de cette nuit est toujours une signature mi- 
nistérielle. Voici un bon de 20,000 florins sur le tré- 
sor : c'est une fortune. J'en devrai parler au prince; son 
consentement n'est pas douteux. Vous avez rendu un 
immense service^ l'Étal, quels qu'aient été les moyens 
employés. Jejvous donne ce bon de 20,000 florins. 
LE CHEVALIER. Quelle est la condition ? 
LÉO. La voici. Quand les arrestations auront eu lieu, 
vous aurez à faire, ainsi que moi, votre déclaration ou 
procès-verbal au chef delà police du royaume, touchant 
les crimes ou projets dont vous avez connaissance... 
LE CHEVAUER. Oui, monsoigueur. 
LÉO. Bien. Vous ne parlerez ni de ma présence à 
cette réunion, ni du projet d'attentat qui ne concerne 
que moi. 
LE CHEVAUER. Monscigneur... 
LÉO. Vous ferez ainsi... ni des papiers surpris chez 
moi. Vous laisserez, tomber tout ce côté de la con- 
spiration. 

LE CHEVALIE». VoUS le VOUlcZ... 

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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 237 

LÉO. Je pense avoir ce droil. Si le prince trouvait la 
somme trop forte, ce billet sera une traite sur ma propre 
fortune. 

LE CHEVALIER. Vous avez ma parole, monseigneur. 

LÉO. Je n*ai pas fini. Je vais rentrer dans Tobscu- 
rité, monsieur; mais un homme qui a passé par le 
ministère, et qui le quitte comme je le fais, est tou- 
jours un homme puissant. Un homme de cœur qui 
résout une chose, et qui la veut jusqu'à la mort, peut 
toujours tout sur un autre homme, qui n*est pas le 
dernier des lâches. Eh bien ! souvenez-vous qu'aucun 
des conspirateurs qui n'étaient pas masqués ne doit 
être par vous reconnu, livré ni trahi. N'oubliez pas 
cela I ce n'est pas une condition de votre fortune, c'est 
une condition de votre vie ou de la mienne. 

LE CHEVALIER. C'cst bien, vous pouvez compter sur 
moi. Je rends grâce à Voire Excellence, et j'accomplirai 
loyalement ses ordres. 

n. — LÉO, SEUL. 

LÉO (seul). Adieu, monsieur, adieu I... Voilà un 
homme qui ira loin. Et cependant il était arrivé à la 
moitié de sa vie sans avoir trouvé l'occasion de se 
mettre en lumière; il ne lui fallait qu'un tourbillon 
qui l'attirât dans un système I un homme de passage, 
qui le fît briller en s'éteignantl... il l'a trouvé. Qui 
peut prévoir son avenir? Moi je n'ai plus tant de cou- 
rage. Voilà un cercle accompli, et peut-être n'aurai-je 
pas la volonté d'en recommencer un autre. J'ai dé- 
tourné sur moi l'orage qui menaçait le prince; j'ai 
changé la direction des poignards : comme l'aimant, 



dbyGoogk 



238 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

j'ai attiré le fer ! Le prince n'a rien à me demander ûe 
plus, et je ne veux rien lui accorder davantage. J'aban- 
donne tous mes rêves d'autrefois, et toutes mes entre- 
prises d'hier ; je suis las de marcher toujours entre des 
fous, dés corrupteurs et des traîtres. Des traîtres jus- 
que dans ma maison I Je me croyais sûr de mes gens, 
d'anciens serviteurs de ce bon professeur... (Il sonne.) 

m. -T LÉO, UN DOÎMESTÎQUE. 

LÉO. Personne n'est venu pendant mon absence? 
LE DOMESTIQUE. Mon, monscigueur. 
LÉO. Vous n'avez vu aucun étranger? 
LE DOMESTIQUE. Mou, mouseigueur. 
LÉO. Vous n'avez point entendu de bruit? 
LE DOMESTIQUE. NoD, mouseigneur. (Il sort.) 

IV. —LÉO, MARGUERITE. 

MARGUERITE. Léo I et l'ou ne m'a point avertie!... 

LÉO. Vous ne vous êtes pas couchée? 

MARGUERITE. Je vcillais, je pleurais. J'ai cru qu'en 
rentrant vous viendriez d'abord chez moi... Oh [ vou^ 
m'aviez dit que vous couriez un péril; j'a prié Dieu. 

LÉO. Vous venez de votre oratoire ? 

MARGUERITE (à part). Grand Dieu ! (Haut.) Non. 

LÉO. En rentrant, j'ai trouvé ouverte la porte qui 
donne sur la galerie. 

MARGUERITE. Ah I VOUS avcz remarqué.;. 

LÉO. Celte maison est isolée... trop grande pour le 
peu de domestiques que nous avons... Je crains qu'an 
homme ne se soit introduit ici. 

MARGUERITE. DieU ! 

LÉO. Et ne s'y puisse encore introduire. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 259 

MARGUERITE. Oh ! cîel I pourquoî me dites-vous 
cela, Léo?... Je ne sais pas, j'Ignore... 
LÉO. Vous n'avez rien entendu? 

MARGUERITE. NOU... 

LÉO. C'est bizarre: j'avais là des papiers... très-im- 
portants... ils étaient* là, là, sur ce bureau, à cet en- 
droit, la lampe posée auprès. Ces papiers ont dis- 
paru... Êtes-vous sûre de tous nos domestiques? 
Vous les connaissez mieux que moi. 

MARGUERITE. Ohl OUi. 

LÉO. On ne sait pas... Des papiers d'une certaine 
importance politique,' cela peut valoir beaucoup d'or. 

MARGi'ERiTE. Oh ! il ue sait rien. Non ! cela ne peut 
être... (Haut.) Mon Dieu, je ne sais pas, moi, je ne 
crois pas. C'est donc un grand malheur que la perte 
de ces papiers. Peut-être sont-ils égarés;... moi- 
même, négligemment, j'aurai pu les déranger. 

LÉO. Non ; ces papiers n'ont été perdus que pour 
moil cette nuit, je les ai vus dans d'autres mains... 
dans les mains de mes ennemis, madame. Ce vol a un 
instant compromis ma vie. (Marguerite fait un signe 
d'effroi.) Rassurez-vous, rassure-toi, ma bonne Mar- 
guerite,... le péril est tout à fait passé. Je suis à toi 
à toi pour toujours. 

MARGUERITE. Grand Dieu ! mais tu ne m^as rien 
appris... Qu'as-tu fait cette nuit? quelle est cette 
mystérieuse expédition dont tout le monde parle et 
dont je ne sais rien, moi? Oh I tu me fais mourir. 

LÉO. Tu as lu, n'est-ce pas, dans les vieilles his- 
toires d'Allemagne, des récits étranges d'hommes 
frappés par un tribunal invisible. 

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HO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

MARGUERITE. Le Saint-Vchmé? 
LÉO. Oui, c'est cela. 

MARGUERITE. Gicll 

LÉO. Des insensés tentent de le faire renaître. 

MARGUERITE. Grand Dieul je comprends tout... il y 
a deux mois à peine, un écrivain politique a étéfrappé 
par eux, et toi-même... ahl Léo I c'est le même sort 
qui te menace I 

LÉO. Rassure-toi, Marguerite... 

MARGUERriE. Oui, toil... Il y a des gens qui te ca- 
lomnient, qui te haïssent. Aujourd'hui même un jour- 
nal t'accusait de je ne sais quels crimes publics... Je 
ne te quitte plus : tu ne sortiras pas, vois-tu; des amis 
veilleront sur, toi! Oh!.... bien plus!... ne reçois 
personne... il en est qui se présentent dans les mai- 
sons, qui demandent à voir, à remettre une lettre... 
Tu obtiendras un congé du prince, n'est-ce pas? nous 
fuirons d'ici bien accompagnés , loin de ces terribles 
conspirateurs... 

LÉO. Enfant, c'est une petite lâcheté que tu me 
proposes, avec tes douces craintes d'épouse: mais, 
sois tranquille, puisque ton instinct bienveillant t'a 
fait deviner ce que je te voulais cacher encore, ap- 
prends tout ; cette nuit, un homme devait tenter de 
me frapper. 

MARGUERITE. Qucl hommc? 

LÉO. Je l'ignore ; il était masqué. 

MARGUERITE. Ah ! 

LÉO. C'était celui-là même qui tenait dans ses 
mains les papiers qui m'ont été dérobés dans la nuit I 

MARGUERITE. Ah ! Léo. 

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SCÈNEB DE LA VIE ALLEMANDE. Ui 

LÉO. Mais nos précaulions sont prises ; et, s*il trouve 
encore raoyende sMnlroduireici... j'ai là des armes... 

MARGUERITE (à gonoux). Léo ! pardonne-moi! au 
nom du ciel I je suis coupable ! Ce que je suppose est 
effroyable, impossible, sans doute... mais je vais fa- 
vouer un crime.... Je suis une malheureuse.... je 
t'ai trompé 1 je t*ai trahi 1 

LÉO. Marguerite, cela n'est pas I non ; tu es in'sen- 
séel... 

MARGUERITE. Un hommo est entré ici cette nuit. 

LÉO. Vous ne le disiez pas, madame I... 

MARGUERITE. Ah I je suis bicu coupable ! mais pas 
autant que vous croyez. 

LÉO. Son nom? 

MARGUERITE. Mais il cst incapable d'un crime I 

LÉO. Son nom I 

MARGUERITE. Ce u'cst pas lui, soyez-en sûr... car 
il faut tout vous dire, n'est-ce pas? 

LÉO. Vous ne me direz pas son nom? Tenez, peu 
m'importe à présent I... un homme m'a volé chez 
moi ; un homme entre chez moi comme il veut... Re- 
tirez-vous, madame: que cet homme puisse approcher. 

MARGUERITE. Ah I mousieur I je me disais cou- 
pable! mais, si vous me comprenez ainsi, je vais vous 
jurer que je suis innocente... devant vous et devant 
Dieu. 

LÉO. Mais vous ne voulez pas répondre !... J'ai vu 
un masque, et non un visage... J'ai entendu parler 
mon assassin, mais je ne sais pas son nom; il me 
l'apprendra sans doute en me frappant!.... Qu'im- 
porte cela? (11 se promène.) Faites-moi l'histoire de 

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2A3 SOUVENIRS D'ALLExMAGNE. 

votre liaison avec cet homme; un charmant jeune 
homme, n'est-ce pas ?•,. 

MARGUERITE. Léo, mou Dieu ! 

LÉO. Vous n'êtes pas coupable... vous vous aimiez 
platoniquement.^.. des vers, des billets, quelques 
phrases... un baiser bien fraternel I c'est tout, n'est-ce 
pas I Ohl ce n'est rien I 

MARGUERITE. Asscz I VOUS me tuez ! Léo, ma tête 
s'égare ! je vais faire une chose odieuse, peut-être I 
mais je vous aime... Ohl oui, je suis toujours votre 
femme pure et fidèle. Léo! l'homme qui est entré 
ici... c'était M. Frantz Lewald... 

LÉO. Je m'en doutais ; ce Frantz s'est battu pour 
vous... il a été blessé pour vous... dans ce duel... où 
j'ai fait, moi, arrêter votre champion. 

MARGUERITE. VoUS SaveZ ? 

LÉO. Tout 1 une blessure , c'est intéressant , je 
conçois... 

MARGUERITE. Léo ! plus uu mot dc cette- affreuse 
raillerie, ou je meurs à vos yeux. Je vous parle fière- 
ment, à présent I... Écoutez-moi ; depuis ce duel, j'ai 
revu M. Frantz, pour la première fois, à ce bal de la 
cour où vous étiez... J'avais le cœur brisé de votre 
oubli, saignant de votre indifférence! il m'a avoué, je 
crois, qu'il m'aimait ; je n'ai pas bien entendu ; je ne 
sais ce que je ^ lui ai dit... vous m'aviez blessée... je 
l'ai plaint, je crois.,. Frantz, un ancien ami... il 
courait à la mort; il m'a demandé une dernière entre- 
vue dans mon oratoire, devant Dieu ! Je pressentais 
un grand danger pour lui... comme pour vous... il 
devait m'expliquer tout. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 2â3 

LÉO. Eh bien ! tous Tavez vu? 

MARGUERITE. Uo instajit; vous veniez départir... il 
m'a dit deux mots qui m'ont froissée. Oh I que je 
vous aimais en ce moment I Allez , mes pleurs étaient 
sincères. Il a fui, je n*ai pas compris... en me criant 
qu'il allait reveniK 

LÉO. Cette nuit? 

MARGUERITE. Oui, je crois... Léo I je ne vous quitte 
pas; mais ne craigezrien... cela, c'est impossible. 

LÉO. Qui vous dit que je craigne?... C'est bien... 
je crois tout ce que vous me dites, c'est bien ; je vous 
demande pardon de vous avoir si mal jugée... Non, il 
D'y a nul danger ; et puis, croyez-vous que je ne dé- 
fendrais pas ma vie? Si; je vous aime assez pour 
cela... Non, M. Lewald n'est pas celui que nous soup- 
çonnons... toutes ces coïncidences sont des hasards... 
rentrez... laissez-moi... tout est bien fermé; et puis, 
je vous le dis, j'ai des armes. 

MARGUERITE. Je vcux rester I 

LÉO. Qui vous relient? 

MARGUERITE. Une iusurmoutablc terreur I 

LÉO. Rentrez chez vous... Ah! tu es pâle, tu chan- 
celles... Pauvre femme ! je t'ai fait bien du mal , j'ai 
été cruel. Tiens, tu te défendais, et j'étais le coupa- 
ble!... Si longtemps seule... jamais un motducœur... 
Sombre, préoccupé, je te cachais parfois ma présence 
ou mon retour... Oh I pardonne-moi, pauvre affli- 
gée, tout cela va changer. 

MARGUERITE. Léol... tcucz, je tremble. Cette poli- 
tique qui vous éloignait de moi. . . 

LÉO. Eh bien li.. 

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nk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

MARGUERITE. Mc fait peuF aussi dans un autre. 

LÉO. Lewaldl .. 

MARGUERITE. Je déloumais vos soupçons tout à 
rheure.... mais tout pour vous , pour votre sûreté!... 
Ce fanatisme terrible' de liberté égare les plus nobles 
âmes... Tenez, c'est lui, croyez-moi: je n'en doute 
plus I je Tai vu ici même ; il avait les papiers déjà, il 
m'a crié qu'il reviendrait ; il va revenir. Appelez vos 
gens... ou je le fais moi-même. 

LÉO. N'appelez personne! 

MARGUERITE. Oh ! tout Cela est terrible, infâme, et 
j'ai peur de perdre ma raison... Je ne vous ai donc 
pas tout dit? Il est venu ; je lui ai donné les moyens 
d'entrer dans la maison, dans l'oratoire; il a une clef, 
il est peut-être ici déjà. . . Ah ! je crois entendre des pas 
dans cette longue galerie qui vient de l'oratoire ici. 

LÉO. Sortez ! je veux que vous sortiez!... Terreurs 
de femme! Il ne reviendra pas, il est arrêté... arrêté, 
vous dis-je, j'en suis sûr. 

MARGUERITE. Kon, je resterai là... 

LÉO. Allons! j'ai besoin d'être seul... laisse-moi 
seul, je le veux. 

MARGUERiiE. Mon Dicii 1 mon Dieu! 

LÉO. Je t'en prie. 

MARGUERITE. Ticus cctte porte fermée, n'est-ce 
pas... Karl dort par ici... 

LÉO. Bien, bien, rentre chez toi. (Il l'embrasse et re- 
vient.) Des pas! oui des pas... je les ai bien entendus, 
moi... elle était lropému*e pour les distinguer... J'en- 
tends encore: il s'approche... il hésite... Allons donc ! 
(Il ouvre.) Entrez, monsieur, entrez, je vous attends. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. S45 

V. — LÉO, FRANTZ. 
FRANTZ. Que veut dire cela? 
LÉO. Cela veut dire, monsieur, que je vais vous 
épargner tout préambule. Vous avez ici un jugement 
et un poignard : ce jugement me condamne à mort, 
et ce poignard vous a été donné pour me frapper. 
Cela veut dire que je pouvais vous faire arrêter, mon- 
sieur, mais que j'ai été curieux de savoir comment un 
homme habitué à manier une épée s*y prendrait pour 
frapper avec un couteau... Ah ! ne craignez rien ; en- 
trez hardiment; je n'ai pas d'armes, moi. 

FRANTZ. Vous êtes bien instruit, monsieur... Oui, 
j'ai un jugement et un poignard; mais je ne compte 
ici ni me servir de l'un ni invoquer l'autre. Aux gé- 
missements de TAUemagne que vous avez frappée, 
ses fils se sont rassemblés; leur tribunal vous a con- 
damné, et c'est moi que le tribunal a choisi pour exé- 
cuter l'arrêt. On m'a remis le jugement, on m'a re- 
mis le poignard... je les ai pris pour remplir une 
vaine formalité; mais, pourvu que j'accomplisse ma 
mission, peu importe de quelle manière... J'ai pris 
d'autres armes... et les voilà. C'est un duel que je 
suis venu vous proposer... un duel à mort, c'est vrai, 
mais un duel loyal, dans lequel vous pouvez me tuer, 
si vous avez la main plus sûre et plus heureuse que 
la mienne... 

LÉO. Avez-vous prévu le cas où je refuserais? 

FRANTZ. Oui, monsieur. 

LÉO. Et que devez-vous faire alors? 

FRANTZ. Quelque résolution qu'il ait prise, il y a 
des moyens de forcer un homme à se bultre. 

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246 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

LÉO. Même quand cet homme n'a qu'à étendre la 
main pour vous faire arrêter. 

FaANTz. Si cet homme manque à la loyauté dont je 
lui donne l'exemple, alors il me dégage de tout devoir 
en lui. 

LÉO. Et alors? 

FRANTz. Et alors, monsieur... eh bien ! c'est encore 
un duel, et un duel pour lequel il faut plus de courage 
que pour tout autre, croyez-moi ; car, si Ton a devant 
soi un homme sans armes... on a derrière soi le bour- 
reau, qui est armé I 

LÉO. Eh bien ! moi, monsieur, je ne vous ferai pas 
arrêter, et je ne me battrai pas avec vous... Je ne 
vous ferai pas arrêter, parce que j'ai contre vous des 
motifs de haine personnelle... et je ne me battrai pas 
avec vous, parce qne je ne me bats pas avec un 
homme qui est sorti d'ici comme un voleur, et qui y 
rentre comme un assassin I 

FRANTZ. Monsieur I je vous ai dit que j'avais toujours 
un moyen devons forcer à vous battre.. . eh bien ! que ce 
ne soit plus uà duel entre un conspirateur et un homme 
d'État: un homme d'État ne se bat pas, je lésais... et 
la preuve, c'est qu'un jour la femme d'un de ces hom- 
mes a été insultée, et que je me suis battu pour elle. 

LÉO. Vous voulez dire que je vous redois un duel... 

FRANTZ. A peu près. 

LÉO. C'est juste ; demain à midi, monsieur, je suis 
à vos ordres. 

FRANTZ. Non; maintenant... 

LÉO. Je choisis l'heure, et je suis dans mon droit.. ^ 
d'ici là, je ne m^appartiens pas, monsieur. 

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SCÈNES DE LA VIE ALLËlklANDE. 2À7 

PRARTz. Vous voulez dire qu'il vous faut tout ce 
temps pour faire arrêter mes amis, pour vendre 
notre vie à vos confrères de Carlsbad... non ! tout s'a- 
chèvera ici... voici un pistolet, tenez. 

LÉO. Nous sommes seuls... ce n'est pas un duel, 
cela. 

PRAin:z. C'est un combat I Moi, pour mon parti, 
vous, pour le vôtre I 

LÉO. A demain I monsieur. 

FRANTZ. Monsieur Léo Burckart ! vous voulez que 
je vous insulte; d'abord, soyez tranquille, nous ne 
sortirons pas d*ici... vous ne donnerez pas d'ordres ; 
et, s'il entre quelqu'un , je vous tue, malgré vos airs 
de grandeur ! Vous comprenez que je suis déshonoré 
si je reparais devant mes frères sans les avoir délivrés 
de vous... Rien ne doit donc me coûter, monsieur. Je 
suis déjà venu ici ce soir, j'y devais revenir encore; 
non pour vous, mais pour votre femme : je l'aime, 
votre femme!... et c'est une clef qu'elle m'a donnée 
qui m'a ouvert votre maison ! 

LÉO (s'élançant). Oh I nous n'avons plus qu'un 
pistolet, monsieur; mais, tenez, j'ai là deux épées... 

VJ. —Les mêmes, MARGUERITE. 

MARGUERITE. Vous dites là des choses indignes, 
monsieur Frantz!... Je vous écoutais, j'attendais cela: 
vous trompez mon mari, monsieur; vous vous van- 
tez I... vous me déshonorez sans fruit, il ne vous croira 
pasi Je vous avais accordé un entretien comme ami 
non comme amant!... j'ai eu quelque pitié pourvous 
non de l'amour !... Vous vous êtes abusé bien triste- 

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2A8 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

ment. Mon mari sait tout, je lui ai tout dit. Sortez 
donc, vous n'avez pas le droit d'être ici... Allez at- 
tendre à la porte, au coin d'une rue, celui que vous 
avez mission d'assassiner! 

LÉO. Tu es une noble et digne femme ! 

MARGUERITE. Votro femme, c'est le titre qui m'est 
le plus cher. 

FRANTz. Madame!... vous me jugez mal... madame, 
je voudrais vous dire.., 

LÉO. Abrégeons. Demain, à midi, je n'appartiens 
plus à l'État.. • Vous pensiez sauver vos amis en m'ar- 
rêtant par un duel ; vous vous trompez : à Theure 
qu'il est, ceux que vous appelez vos frères sont arrê- 
tés, non comme conspirateurs , mais comme assassins 
du comte de Waldeck. Je puis témoigner que vous 
n'avez en rien participé à ce meurtre effroyable, mais 
vous ferez bien de vous éloigner au plus tôt; voici un 
sauf-conduit ; partez, quittez le pays. 

MARGUERITE. Oui, partez monsieur Frantz ; pardon 
si, dans un premier mouvement, je vous ai offensé... 
Partez, oubliez tout ce qui s'est passé, comme on ou- 
blie un rêve terrible, et nous... Eh bien! nous con- 
serverons de vous peut-être un bon et triste souvenir. 

FRANTZ. Merci, Marguerite,., votre main? 

MARGUERITE. La VOilà. 

FRANTZ. Adieu, adieu ! 

MARGUERITE (à Léo Burckart) . Oh ! mon ami.. . c'est 
un homme de cœur pourtant, et nous l'avons trop 
humilié... (On entend un coup de pistolet.) 

LÉO. Tenez... le voilà qui se relève. 

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IV 
RHIN ET FLANDRE 

I. LE RHIN 

J'ai mis le pied une fois encore sur le Stamboat du 
Rhin. — C'est toujours la Lorely qui m'appelle. A 
partir de Mayence, lorsqu'on voit décroître et plonger 
les six tours derrière les bois et les montagnes que 
traverse le Mein, qui vient apporter ses eaux paisibles 
au grand fleuve; lorsqu'on a vu l'immense dôme^ et 
tout ce bel édifice en pierre rouge disparaître sous les 
derniers versants du Taunus, — on s'engage dans une 
sorte de rue obscure que bordent, comme de gigan- 
tesques maisons, les vieux châteaux qu'ont détruits 
tour à tour Barberousse et Turenne. Goëtz de Berli- 
chingen fut le Don Quichotte de celle chevalerie, abritée 
dans les tours rougeâtres et dans l'ombre des forêts de 
pins toujours vertes qui montent jusqu'au pied des 
murs. 

La yigne étend ses longues lignes vertes sur les 
coteaux inférieurs, et de temps en temps les vieilles 

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250 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

villes commerçantes du moyen-âge sont indiquées par 
le coup de cloche du bateau. 

Près de Bieberich, adroite, j*ai vu le pèlerinage 
des fidèles du dernier Bourbon légitime. — C'est plus ^ 
tard, à gauche, Coblentz avec son monument de Hoche, 
qui appartient au Rhin, comme celui de Kléber, près 
Strasbourg, La ville est bien une ville d'émigrés, une 
petite Provence politique comprise dans l'angle que 
forment le Rhin et la Moselle, sa sœur rivale. 

Le vin de Moselle ne se conserve pas dans d'im- 
menses tonnes, comme celles d'Heidelberg et d'autres 
lieux ; mais certains criis rivalisent avec les meilleurs 
des coteaux du Rhin, — en exceptant toujours ceux 
du Johannisberg, lesquels justifient les honneurs que 
l'on a rendus à la famille de Metternich, dans la cathé- 
drale de Mayence. 

La nuit vient. On se lasse peu à peu d'admirer au 
clair de lune cette double série de montagnes vertes 
que la brume argenté. 

La cajute est garnie suffisamment de tabourets en 
forme d'X. La question pour chaque voyageur est d'en 
amasser au moins trois avec lesquels on se fait un lit 
dont l'oreiller est formé par les coussins du divan qui 
règne autour de la salle. J'ai dormi ainsi à deux pieis 
d'une charmante comtesse qui venait de rendre au 
prétendant l'hommage dû' par ses ancêtres. Elle a 
ouvert ses beaux yeux le matin, — ne sentant plus la 
secousse des machines qui avait bercé son sommeil, a 
passé ses mains dans ses cheveux dénoués et a dit : 
« Où sommes-nous? » — Cela pouvait s'adresser au 
voisin de gauche, mais il dormait profopdérweut. J'ai 

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RHIN^ET FLANDRIE. «i 

répondu, connaissant les lieux et Theure. « Madame 
la comtesse, nous arrivons à Cologne. » Un sourire de 
dents blanches, accompagné d'un Aht modulé, m'a 
payé de cette réponse qui n'était que bien naturelle. 

II. DE COLOGNE A IIÉGE 

J'ai un bonheur singulier pour me trouver dans les 
pays au moment des fêtes. Cologne respirait la joie. 
On fêtait la Vierge d'août, et tous les quartiers catho- 
liques, qui forment la majorité dans cette ville, étaient 
en kermesse avec des bannières flottant au vent, des 
guirlandes à toutes les fenêtres, des branches de chêne 
formant une épaisse litière sur le pavé des rues. Des 
processions triomphales se dirigeaient vers les églises 
et surtout vers la cathédrale, dont l'abside terminée 
est livrée au culte, tandis que le transept, encombré 
de matériaux et de charpentes, coupe en deux, par 
Pabsence de ses constructions, les portions plus 
avancées. Les énormes grues qui dominent le chevet 
de l'église rappellent ces mots de Virgile : 

• • • • • Pendant opéra interrnpta, minaeque 
Murorum ingénies, aeqnataque machina cœlo. 

Cette église est l'image de la constitution allemande, 
qui n'est pas près non plus de se voir terminée, 
malgré tous les soins qu'y apportent les peuples et les 
princes. > 

Comme commerce, on peut avouer que Cologne 
abuse du nom de Farina. Tout un quartier est occupé 
par ces marchands d'eau de toilette. On peut aller voir 
Peutz, le faubourg, au bout du grand pont de bateaux, 

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252 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

faire de petites excursions à Dusseldorf, la ville des 
artistes, à Bonn, la ville des étudiants ; — les vapeurs 
et le chemin de fer vous conduisent, en une heure, à 
Tune ou à l'autre. Les gens pressés jettent un dernier 
coup d'œil aux tours qui regardent le fleuve aux vertes 
promenades, situées au sud de la ville, et le chemin 
de fer du Nord, les mène, en trois heures, à la station 
à'Àaehe% que nous appelons Aix-la-Chapelle. 

On connaît ce vieux séjour de Charlemagne, le lac 
voisin où il jeta son anneau, l'église byzantine où sa 
tête incrustée d'or, son bras gigantesque et ses orne- 
ments impériaux sont montrés aux fidèles à certaines 
fêtes de Tannée. La ville est au reste toute classique 
et presque neuve, avec de grandes rues, où l'ombre 
n'existe guère et cette belle place devant le casino des 
bains où coule la fontaine chaude. Chacun peut des- 
cendre dans la crypte et s'y faire servir, gratis, un 
verre d'eau minérale que distingue un goût prononcé 
d'œufs pourris. Trois heures après vous quittez le 
duché du Rhin, en saluant les braves soldats de la. 
Prusse, vêtus en Romains du Nord, avec des casques 
à pointes qu'on voitétincelerde loin. On travei se douze 
tunnels, espacés par de fraîches vallées où serpente un 
ruisseau paisible qui se plaint doucement dans les 
cailloux. On a laissé Spa sur la gauche, Verviers sur 
la droite ; — la ville de Liège apparaît du fond de sa 
vallée, côtoyée par la Meuse qui se découpe entre les 
montagnes et la forêt des Ardennes, comme un long 
serpent argenté. 

J'ai quitté le Rhin en infidèle, mais en infidèle re- 
connaissant. J'aurais pu gagner la Hollande en prenant 

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RHIN ET FLANDRE. 958 

les bateaux de Dusseldorf; — on m'a dit que les rives 
s'aplatissaient au delà de cette ville, que les bords 
marneux et sablonneux ne présentaient plus ces 
beautés solennelles qu'on n'admire pleinement que 
de Mayence à Cologne. J'ai cédé alors au désir de 
traverser la Flandre septentrionale et le Brabant, et je 
ne suis point fâché, certes, de m'arrêter à Liège pour 
un jour. 

III. LIÈGE 

Allons vite au plus pressé, c'est-à-dire au plus beau. 

La cour du palais de justice de Liège est un vaste 
carré long, entouré de magnifiques galeries aux co- 
lonnes de granit sculptées ; les voûtes et les murs sont 
en brique rouge, sur laquelle se détache la colonnade 
noire et polie , ce qui rappelle certains palais de 
Venise. Des boutiques et des étalages garnissent par- 
tout les galeries à l'intérieur, comme dans tous les 
palais de justice du monde. L'extérieur, du côté de la 
place, ne répond pas à ces magnificences : c^est l'aspect 
d'un hôpital ou d'une caserne, et pourtant c'est le plus 
bel édifice de Liège. Il en est de même à peu près des 
églises, le dehors en est peu remarquable, et trois ou 
quatre d'entre elles offrent des intérieurs merveilleux. 
Je ne me hasarderai pas à les décrire après tant d'autres 
voyageurs, après Dumas surtout, qui traversa Liège il 
y a quelques années. 

Les habitants de cette bonne cité ne peuvent par- 
donner à Dumas d'avoir prétendu qu'on ne peut y 
trouver à dîner qu'à une certaine heure du milieu de 
la journée, où ces peuples ont Phabitude de prendre 

i5 

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35Â SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

leur nourriture; secondement, que le pain y est in- 
connu, et qu*on n*y mange que du gâteau et du pain 
d*6pice; ensuite, que les Wallons, habitants de la 
province de Liège, ne peuvent souffrir leurs compa^ 
triotes les Brabançons ; enfin, que les draps de lit sont 
étroits comme des serviettes, les couvertures à l'ave- 
nant, et qu'un Français ne peut demeurer couvert dix 
minutes dans un lit liégeois. Il y a pourtant beaucoup 
de vrai dans ces quatre remarques d'AlexandreDumas. 

Seulement il aurait pu généraliser son observation 
pour une grande partie de la Belgique et ménager 
davantage ces braves Wallons, qui sont pour ainsi dire 
nos compatriotes, tandis que les Flamands se rap- 
prochent beaucoup plus de la race des peuples du 
Nord. C'est une chose, en effet, qui frappe vivement 
le voyageur, qu'à sept ou huit lieues de la frontière 
prussienne on rencontre toute une province où le 
français se parle beaucoup mieux que dans la plupart 
des nôtres; le patois wallon n'est lui-même qu'un 
français corrompu qui ressemble au picard, tandis 
que le flamand est une langue de souche germanique. 

La journée était superbe, et j'ai pu monter à la cita- 
delle pour juger la ville d'un seul coup d'œil. Une 
longue rue de faubourg, qui commence derrière le 
palais de justice, conduit jusqu'aux remparts d'où Ton 
découvre toute la vallée de la Meuse. Liège s'étale 
magnifiquement sur les deux rives avec ses quartiers 
neufs à droite, et ses vieilles maisons aux tois dentelés 
à gauche de la citadelle et sur Tautrevrive du fleuve; 
plusieurs églises, et notamment Saint-Thomas, appar*- 
tiennent à cette ç^rcbitecturo carlovingienne qu'on 

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RHIN LT FLANDRE. 255 

admire à Aix-la-Chapelle, à Cologne et dans toutes 
les villes du Rhin. La Meuse est large à peu près comme 
la Seine et se perd à l'horizon en détours lumineux; 
la forêt des Ardennes garnit le flanc des collines les 
plus éloignées, et la vue s'anime encore dans la cam- 
pagne des vieilles ruines de tours et de châteaux, si 
fréquentes dans ce pays. 

Quant ^ la citadelle, d*où Ton jouit de ce beau spec- 
tacle, elle appartient à ce genre de forteresses tellement 
imprenables, qu'elles sont invisibles. Aucun touriste 
n'a jamais su trouver la citadelle d'Anvers, à moins de 
s'y faire conduire; mais il faudrait du malheur pour 
ne pas rencontrer colle de Liège, située au sommet 
d'une' montagne. Eh bieni du rempart où j'étarts tout 
à l'heure, et qui présente l'aspect d'un simple coteau, 
il faut descendre encore par une foule de sentiers 
obliques pour arriver par une porte masquée dans l'in- 
térieur de la place, enfoncée dans la montagne comme 
la gorge du Vésuve. 

Les citadelles qu'on bâtissait avant Vauban étaient 
beaucoup moins terribles, mais plus favorables au 
coup d'œil. On sait ce qui arriva à celle de Liège, 
lorsqu'elle dominait la vallée avec des tours majes- 
tueuses et de beaux remparts crénelés. Les bourgeois 
invitèrent un jour toute la garnison aux noces de la 
fille d'un de leurs bourgmestres, qu'on appelait la belle 
Aigletine, On était alors en pleine paix, etnul n'avait 
de méfiance. Pendant la nuit d'un bal où les belles 
Liégeoises déployaient leurs séductions dans un but 
patriotique, tous les ouvriers de la ville réunis par- 
vinrent à démolir le fort de fond en comble, de sorte 

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256 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

que les soldats, en y retournant au point du jour, 
trouvèrent la montagne nue comme la main. Le fort 
actuel défie toute tentative pareille ; il faudrait non pas 
le démolir, mais le combler. 

Il est une heure, et je me hâte de descendre vers la 
ville, suffisamment averti que plus tard il 'serait im- 
possible d'y dîner convenablement. Les tables d'hôte 
sont d'ailleurs excellentes; le vin ordinaire coûte trois 
francs la bouteille comme dans toute la Belgique; 
quant à la bière, à Liège, elle cesse d'être forte; c'est 
une bière brune qui ressemble à nos bières de Lyon. 
Le faro, le lambick, la bière même de ^^ouvain sont 
considérés là comme des boissons étrangères. Quant 
au pain, on Ta dit fort justement, il n'y en a pas, et là 
se trouve réalisé le vœu de^ cette princesse qui disait : 
« Si le peuple n'a pas de pain, il faut lui donner du 
gâteau. » 

Je me remets à dévider l'écbeveau fort embrouillé 
des vieilles rues de la ville. C'est roccupation la plus 
amusante que puisse souhaiterun voyageur, et jeplains 
sincèrement ceux qui se font conduire aux endroits 
curieux. Dans toute ville,*les trois centres importants 
sont l'hôtel de ville, la cathédrale et le théâtre. Chacun 
de. ces quartiers a, d'ordinaire, une physionomie spé- 
ciale; mais, dans les villes anciennes, il faut chercher 
d'abord le quartier oii se tiennent les halles ; là est le 
noyau, l'alluvionde trois siècles, la population carac- 
téristique. Ce quartier, à Liège, doit à ses rues étroites 
et tortueuses plutôt qu'à la forme de ses maisons une 
couleur antique encore prononcée. Un carrefour trian- 
gulaire, où aboutissent sept ou huit rues, encombré 

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RHIN ET FLANDRE. 157 

de marchands, de foule et de voitures, rappelle tout à 
fait le premier décor de la Juive avec sa porte d'église 
à droite, à gauche une rue en escalier qui descend 
vers la Meuse, et au fond une voie plus large qui con- 
duit au- pont des Arches, un vrai pont du moyen-âge 
fortement cambré, et dont les piles énormes ont dû 
jadis porter des maisons. Il remonte, du reste, à 1100, 
quoique souvent réparé depuis. Du milieu de ce pont, 
la vue est magnifique de tous les côtés : les hauteurs 
de la citadelle et les coteaux qui fuient vers le midi, 
parés des dernières verdures de la saison, la Meuse 
qui se perd dans les noires Ardennes, les tours et les clo- 
chers de briques que le soleil rougit encore ; le faubourg 
d*outre-Meuse coupé par une autre rivière, TOurthe/ 
qui y trace de joyeux îlots : puis, sur le quai de la 
rive gauche, un vaste emplacement où se tient la foire, 
oîi se presse la foule bariolée autour des étalages, des 
cirques et des bateleurs. 

Ayant vu la ville des deux côtés du pont et de la 
citadelle, il ne m'était plus diflBcile de m'y reconnaître. 
— En redescendant la rue qui conduit au pont des 
Arches, on se trouve sur une place longue, plantée 
d'arbres, moitié boulevard, moitié marché, ornée au 
milieu de trois fontaines dans le goût de la renaissance, 
construites en forme de pavillon comme celle des 
Innocents. En face, à gauche, est Thôtel de ville, qui 
n*a rien de remarquable, le seul du reste en Belgique 
qui ne soit pas un chef-d'œuvre d'architecture 
gothique. Cela suffit pour indiquer que Liège n'a 
jamais été une cité républicaine comme ses sœurs du 
pays <lo Btabant. 

15. 

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258 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

A cette longue place en succède immédiatement une 
autre plus carrée, où se trouve le palais de justice, dont 
nous avons déjà parlé. Ensuite vient la troisième place, 
encore contiguë aux deux autres^ plantée en quinconce 
et qu'on appelle la place Verte. Après quoi on arrive 
au théâtre, grand et lourd, bâti sur le modèle de 
rOdéon, et dont mademoiselle Mars a posé la pre- 
mière pierre en 1818. Cela ne nous rajeunit pas. 

De ce côté s'étend toute la ville neuve, aux larges rues 
bordées de trottoirs en bitume, aux boutiques parisien- 
nes, offrant derrièreleursvilrages de cuivre et de glaces 
les étalages les plus splendides*; bien plus, un passage, 
le passage Lemonnier, qui ne fait plus l'envie etledé- 
sespoir de Bruxelles, depuis qu'on a ouvert dans cette 
ville les galeries de Saint-Hubert. Les rues voisines 
du passage sont brillantes ; il faut pénétrer assez loin 
encore, de ce côté, pour retrouver un fragment de 
l'antique Liège autour de la cathédrale consacrée à 
saint Paul. En descendant de nouveau vers la Meuse, 
on traverse un quartier presque entièrement en cons- 
truction. J*aperçus au fond d'une place un de ces 
édifices modernes à colonnes, qui servent indifférem- 
ment, comme l'a remarqué Victor Hugo, de bourse, 
d'église, de palais, de temple, d'hôpital, etc. Une porte 
était ouverte, j'y pénétrai avec toute l'indiscrétion d'un 
flâneur. Une soixantaine de Liégeois s'y préparaient 
à l'élection d'un conseiller municipal. Quelqu'un 
m'ayant demandé si j'étais pour M. Lamaille, et si je 
votais avec le parti catholique, je compris ma position 
d'intrus, et je laissai les catholiques , les libéraux et 
les orangistes, ballotter paisiblement leurs candidats. 

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RHIN ET FLANDRE. 259 

On peut revenir vers le centre par un long boule- 
vard qui fait un arc depuis la Meuse, et au delà de la 
cathédrale, jusqu'à la place du Spectacle; à gauche 
le faubourg s'échelonne vers les hauteurs et présente 
deux ou trois églises perchées au plus haut de la côte; 
à droite se développent les bâtiments et les jardins de 
la Sauvenière, riante abbaye aux tours de brique rouge 
et aux clochers d'élain effilés; une petite rivière, 
bordée de peupliers et de long berceaux de feuillage; 
entoure ce quartier paisible dont la physionomie ap- 
partient encore à Ig^ville gothique. 

Il me reste à dire que toute la ville de Liège est 
éclairée au gaz, et que la cathédrale n'a pu elle-même 
échapper à ce progrès des lumières que nos curés 
parisiens ont repoussé jusqu'ici. 

Liège s'honore d'avoir produit Grétry, auquel eWe 
vient d'élever une statue. 

On reprend les chemins de fer et Ton laisse Lou- 
vain à droite. Cette ville, célèbre par sa bière, n'a 
guère que trois édifices que Ton puïsse signaler : 
l'hôtel de ville, la cathédrale et la maison des bras- 
seurs. On les voit en passant avec leur frêle archi- 
tecture, — qui dure depuis plusieurs siècles, et dont 
les proportions élégantes amusent et séduisent. — Une 
heure plus tard nous arrivons à Malines, puis une 
neure ensuite à Bruxelles. 

IV. BRUXELLES 

Que dire de Bruxelles que l'on n'ait pas dit : c'est 
une ville qui ne vaut pas Gand comme étendue ni 

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260 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

comme situation. Et d'abord, ainsi que je disais l*été 
dernier à propos de Munich, il n'y a pas de grande 
ville sans fleuve. Qu'est-ce qu'une capitale où Ton n*a 
pas la faculté de se noyer?... Gand a l'Escaut, Liège 
a la Meuse; Bruxelles n'a qu'un pauvre ruisseau qu'il 
intitule lo. Senne, triste contrefaçon. Imaginez ensuite 
au centre du pays le plus plat de la terre une ville qui 
n'est que montagnes : montagne de la Cour, montagne 
dfu Parc, montagne des Larmes, montagne aux Herbes 
potagères, etc. ; on y éreinte les chevaux ou les chiens 
pour une course de dix minutes ; tout flâneur y devient 
poussif; des rues embrouillées au point dépasser par- 
fois les unes sous les autres; des quartiers plongés 
dans les abîmes, tandis que d'autres se couronnent de 
toits neigeux comme les Alpes; le tout offrant du reste 
un beau spectacle, tant d'en haut que d'en bas. On 
rencontre dans la rue Royale, qui longe le parc, une 
vaste trouée, d'où l'on peut voir, à Vdl d'oiseau, le 
reste de Bruxelles mieux qu'on ne voit Paris du hs^ut 
de Notre-Dame. Les couchers de soleil y sont d'un effet 
prodigieux. Sainte-Gudule s'avance à gauche sur sa 
montagne escarpe comme une femme agenouillée au 
bord de la mer et qui lève les bras vers Dieu ; plus 
loin, du sein des flots tourmentés que figurent les 
toits, le bâtiment de l'hôtel de ville élève son mât 
gigantesque; ensuite vient un amas confus de toits en 
escaliers, de clochers, de tours, de dômes ; à l'horizon 
brillent les bassins du canaJ, chargés d'une forêt de 
mâts ; à gauche s'étendent les allées du boulevard de 
Waterloo, les bâtiments du chemin de fer, le jardin 
botanique avec sa serre qui semble un' palais de féerie, 

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RHIN ET FLAnA E. 261 

et dont les vitres se teignent des ardentes lueurs du 
soir. Voilà Bruxelles dans son beau, dans sa parure 
féodale, portant, comme des bijoux d'ancêtres, ses toits 
sculptés, ses clochetons et ses tourelles. Il faut re- 
descendre et plonger dans les rues pour s'apercevoir 
qu'elle a revêtu les oripeaux' modernes et n'a gardé 
du temps passé que sa coiffure étrange et splendide. 
La rue Royale, garnie de palais et d'hôtels aristo- 
cratiques, est éclairée déjà d'un doublé rang de can- 
délabres à gaz. Les dernières teintes du soir dessinent 
à gauche les arbres effeuillés du parc, ses blanches 
statues, ses ravins factices où reposent les soldats hol- 
landais de septembre ; le palais de la Nation, d'archi- 
tecture classique, avec colonnes et fronton, s'étend 
encore à gauche du jardin. Six ministères font partie 
de cette vaste ligne de bâtiments. En se dirigeant le 
long du parc, vers la place Royale, on rencontre, au 
milieu d'une trouée de maisons donnant encore sur 
la ville basse, la statue élevée au général Belliard. — 
Une terrasse, chargée de balustres et de vases antiques, 
se profile plus loin sur le ciel jusqu'à la montagne de 
la Cour, et donne aux bâtiments qui raccompagnent 
les airs d'une villa romaine. Le parc s'arrête à cet 
endroit de l'autre côté de la rue, et borde encore de 
ses gracieux ombrages la place irrégulière du palais 
Léopold. Ce palais est modeste et contemple humble- 
ment celui de la Nation, situé à l'autre extrémité du 
parc^ avec son arbre de liberté planté au milieu de sa 
cour. 

La place Royale commence en retour d'équerre de 
cette longue ligne de bâtiments; c'est là le centre aris- 

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262 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

tocratique de Bruxelles, comme la place du Marché en 
est le centre populaire, comme la place de la Monnaie 
en est le centre industriel et bourgeois. Une église, en 
forme de temple, occupe le fond de ce carré régulier 
d'hôtels et de palais modernes, et fait face à la -rue de 
la Montagne, qui^ prolongée de celle de la Madeleine, 
est devenue la grande artère de la circulation et du 
commerce bruxellois. Cette voie lumineuse et toujours 
frémissante de foule et de voitures, serpente longue- 
ment de la ville haute à la ville basse, avec ses tour- 
nants, ses places étroites, ses descentes rapides, le luxe 
antique de ses maisons sculptées, Péclat moderne de 
ses boutiques parisiennes, dont la double ligne, rayon- 
nante de gaz, de marbre et de dorures^ ne s'interrompt 
pasunseulinstant.Celong bazar aplusieursappendices 
.encore qui s'en vont animer les quartiers voisins. Hors 
de là, tout est calme et sombre ; le gaz des réverbères 
et des estaminets n'éclaire plus que de longs quartiers 
solitaires, ou des faisceaux de ruelles inextricables; 
des bassins, des bras de rivière obstrués de masures, 
les longs boulevards qui donnent sur la campagne, les 
quais multipliés qui bordent les canaux, les estami- 
nets même, sont paisibles, quoique remplis de monde. 
Quelquefois seulement une rue en kermesse étale ses 
transparents, ses iHuminations et ses images de héros 
saints ou profanes, et fourmille de danseurs, de mu- 
siciens et de chanteurs, sans que sa joie et son en- 
thousiasme se répandent plus loin. 

Le jour, la physionomie de la ville n'offre rien de 
plus remarquable ; c'est la vie de Paris dans un cercle 
étroit. Seulement le peuple dîne vers une heure, les 

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UHIN ET FLANDRE. 263 

bourgeois de trois à quatre, les gens riches de cinq à 
six. Le soir, les estaminets, les cercles et les théâtres, 
se disputent ces divers éléments de la population. On 
sait qu'à Tépoque des combats de septembre, les Hol- 
landais et les Belges suspendaient d'un commun accord 
les hostilités, vers une heure, pour aller dîner, et vers 
sept heures du soir pour aller passer leur soirée à l'es- 
taminet. Ces peuples se comprenaient du moins dans 
ces habitudes régulières de la vie flamande. Le Parc 
et le boulevard de Waterloo sont le rendez-vous du 
beau monde vers le milieu du jour. Là circulent les 
brillants équipages qui, pour de plus longues prome- 
nades, se dirigent vers Laeken ou vers les campagnes 
charmantes situées hors de la porte de Louvain. Là 
sont les maisons de plaisance, les villas, les châteaux 
princiers. 

On sait combien la religion est toujours puissante 
en Belgique ; aussi les églises présentent partout un 
air de vie qui satisfait. Les sonneries retentissent sou- 
vent ; mais les carillons ont disparu de Bruxelles, et, 
dans les autres villes même, n'exécutent plus guère 
que des airs d'opéras. Je ne parlerai pas de Sainte- 
Gudule, de sa chaire bizarrement sculptée, de ses 
magnifiques viiraux de la Renaissance qui vous font 
rêver en plein Brabant l'horizon bleu de l'Italie, tra- 
versé de figures divines. Le musée s'est bien appauvri 
par la restitution des tableaux du prince d'Orange. Il 
offre encore quelques Rubens, quelques Van Dyck et 
un Jordaens célèbre. Tout cela a été décrit bien des 
fois. Labibliolhèque, située dans lebâtimentdu musée 
qui communique à la place Royale, est çonnye 3ur* 

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206 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

tout par une magnifique collection de manuscrits. 
Dans une autre aile se trouvent le musée de Tindustrie 
et une collection d'armures antiques assez pauvre pour 
un tel pays. Ajoutez à cela des Instituts, des Conser- 
vatoires, des écoles de Beaux-Arts, aussi nombreux 
qu'à Paris et aussi utiles, et répondant surtout à la 
prétention qu'ont les Belges de ne nous être inférieurs 
en rien I 

V. THÉÂTRES ET PALAIS 

Bruxelles s'agrandit ; cette ville est bâtie, comme 
on sait, sur le versant peu modéré, pour nous servir 
d'une expression de Sainte-Beuve, de l'unique mon- 
tagne du Brabant; c'est l'enfer des chevaux bien plus 
que Paris. Ces animaux auraient plus de plaisir à 
monler au clocher de Compostelle qu'à gravir la rue 
de la Madeleine et la rue de la Montagne. Aussi 
Bruxelles commence à se diviser en ville haute et en 
ville basse, lesquelles n'auront bienlôt ensemble au- 
cune communication. Il est plus simple pour Thabi- 
tant de la place de la Monnaie de se rendre à Anvers 
que sur la place de la Montagne de la Cour. Aussi, 
pour que la population croissante trouvât des plaisirs 
à sa portée et à sa hauteur, a-t-on imaginé d'agrandir 
le théâtre du Parc, et d'y faire jouer l'opéra-comique, 
aiin d'épargner aux habitants des hauts lieux le voyage 
du théâtre de la Monnaie, et, comme ce dernier gagne 
des spectateurs en raison de l'agrandissement de la 
ville basse, on a créé sur le boulevard extérieur un 
théâtre des Nouveautés, qui est le prodige de l'optique 
et qui marche à la vapeur. 

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RHIN ET FLANDRE. 265 

Ce théâtre laisse bien en arrière nos théâtres pan- 
siens. Tout y est nouveau, l'éclairage, les décorations, 
le ciel, le jeu des machines. Malheureusement l'homme 
vient gâter ce séduisant ensemble ; il existe sur la scène 
une illusion que le jeu des acteurs détruit souvent ; on 
pourrait dire qu'au théâtre une décoration trop vraie 
fait paraître Tacteur plus faux. 

Imaginez d'abord une salle ronde couverte d'une 
coupole de cristal ; il n'y a pas de lustre, mais des 
becs de gaz nombreux, disposés au delà de verres 
dépolis, et dont le reflet seul est visible, versent sur 
l'assemblée une lumière douce, pareille à celle du 
jour ; des guirlandes de fleurs transparentes parcourent 
ce ciel factice, oii les lueurs mobiles imitent l'éclat des 
nuages pourprés. C'est charmant, c'est idéal, et cela 
éclaire peu; mais des girandoles nombreuses sent 
placées aux premières galeries, et ne diminuent leur 
lumière que pour les scènes de nuit, où ce système 
d'éclairage triomphe incontestablement. 

Tournez-vous maintenant vers la scène, et vous y 
verrez d'autres merveilles. Et d'abord, plus de ces 
affreux morceaux de toile que l'on appelle des bandes 
d'air, plus de ces nuages tachés et recousus qui sont 
plus lourds que les arbres et les maisons. Le fond du 
théâtre est occupé par un ciel invariable, ayant la 
forme d'une demi-coupole, et où les gradations et dé- 
gradations de lumière s'exécutent admirablement. Un 
vrai soleil, une vraie lune, c'est-à-dire deux globes 
lumineux, éclairent tour à tour, comme dans la nature^ 
ce ciel magique, au delà duquel on pourrait soupçon ner 
l'infini. Un oiseau s'y briserait les ailes; des reflets de 

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?«« SOUVENIRS D'AfcLBMAGNE. 

transparentsy projettent les brouillards ou le» nuages ; 
le soleil s'y couche ou s'y lève au milieu des vapeurs 
pourprées; on obtient des soleilsd'Jialie ou des soleiU 
de Flandre, selon le besoin. 

Songez maintenant à nos décorations arriérées, à 
nos por^an^^ de coulisses, à nos files de quinquets^ à 
nos praticables : rien de tout cela n'existe au théâtre 
des Nouveautés. Le procédé est le plus simple du 
monde : on a placé autour de la scène une vaste toile 
sur châssis en hémicycle, découpée pour les toits ou 
le sommet des arbres, et qui se profile en perspective 
sur le ciel. La décoration placée, en ouvre comme des 
portes certaines parties destinées à faire avance oo à 
fournir un passage aux acteurs ; c'est l'affaire d'un 
instant. Ces vastes toiles, pliées en trois sur elles-- 
mêmes, descendent des frises toutes seules par l'effet 
d'uno machine à vapeur placée sous le théâtre; le 
travail des machinistes se borne à les déployer; le 
tout se meut sans plus d'embarras qu'à un théâtre de 
marionnettes. Ainsi, là encore, la machine a détrôné 
l'homme ; quel malheur qu'elle ne puisse pas se substi- 
tuer aux acteurs! 

Ce beau théâtre n'a en ce moment-ci qu'un seul 
défaut. Il est fermé. 

Il me reste à parler des chambres, conseils et autres 
éléments de la machine représentative. Hais, aVant 
d'entrer à Thôtel de vilte où se tient le grand conseil 
communal, arrêtons-nous un peu au carrefour d'une 
rue écartée, située à quelque distance de ce monu<- 
ment. Là est une bizarre statue servant de fontaine 
publique, et qui représente un enfant nu ; elle est en 

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RHIN ET FLANDRE. S67 

bronze noirci par le temps, posée sur une coquille de 
marbre, et dans une attitude assez triviale. G*est Til^ 
lustre Mannekenpis , dit le premier bourgeois de 
Bruxelles. On sait que cette figure est le palladium de 
Bruxelles, enlevé et caché plusieurs fois par des mains 
ennemies, et toujours miraculeusement rapporté sur 
son piédestal. Le Mannekenpis a eu toutes les aventures 
du Bambino de Naples, et ne présente toutefois aucun 
caractère religieux. Plusieurs souverains se sont plu 
à combler de faveurs ce personnage symbolique et 
difficilement définissable. Gharles*Quint lui a donné 
la noblesse ; Louis XIY Ta fait chevalier de Saint- 
Louis; Napoléon Ta créé chambellan. Son costume 
actuel, qu'il ne revêt que dans les grandes fêtes, est 
celui d'officier de la garde civique ; le Mannekenpis 
est partisan de tous les régimes ; pourtant ce symbole 
de l'esprit bourgeois n'a point cessé d'être popu* 
laire« 

En entrant dans Thôtel de ville on se trouve au 
milieu d'une belle cour carrée ornée de groupes de 
sculpture en bronze et en marbre, dans le goût du 
xvii"^ siècle. Au premier étage sont les vastes salles où 
régna tant de siècles cette fière bourgeoisie des Flandres, 
souvent asservie, rarement domptée. Que de révoltes, 
que de supplices sur cette place du Grand-Marché, si 
belle encore aujourd'hui I que de drames républicains 
dans ces salles dorées comme le vieux Versailles, et 
que Louis XIV, Marie-Thérèse et Napoléon ont vues 
tour à tour telles qu*elles sont aujourd'hui. Les pla-* 
fonds et les tapisseries présentent une foule de sujets 
historiques et pllégoriques^ qui rappellent la gloire 

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ses SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

des Provinces-Unies. Les panneaux et les frises, splen- 
didement dorés, ont conservé tout leur éclat ; les hautes 
cheminées chargées de glaces, d'attributs et de ro- 
cailles, n'ont subi aucune altération ; le goût misé- 
rable, l'économie de notre époque, ne paraît que dans 
la forme des chaises el dans l'étoffe des rideaux de 
calicot rouge à bordure imprimée. Ensuite imaginez 
une trentaine de messieurs fort laids, en habits, redin- 
gotes et paletots, assis autour d'une grande table verte 
et discutant sur la nécessité de rebâtir un palais de 
justice à colonnes et à frontons triangulaires, construit 
depuis vingt ans selon les règles de Vignole, et qui 
déjà menace ruine, discutant cela dans un édifice du 
douzième siècle et sequerellant sur des centimesdevant 
ces grands portraits qui les regardent en pitié. Voilà 
une séance de ce conseil municipal. Le public, rangé 
sur des chaiseslelong des murs, nevoitqueledos et les 
troupets divers de ces illustres citoyens, qui lisent des 
discours fort longs ou se livrent à des improvisations 
fort lentes. Le buste d'un nommé Rouppe, qui a été 
Tavant-dernier bourgmestre de Bruxelles , jette sur 
l'assemblée des regards paternels. 

Pour en finir avec les institutions politiques du 
pays, remontons la ruede la Madeleine et la-Montagne 
de la Cour, traversons le parc dont les vieux arbres 
firent partie de l'antique forêt de Soignes, qui jadis 
couvrait le pays; nous trouverons, dans l'intérieur du 
palais dit de la Nation, les deux autres machines à 
lois fonctionnant vers la même heure : la chambre 
des sénateurs et la chambre des représentants. 

Par un vestibule bien chauffé et tapissé on monte 

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RHIN ET FLANDRE. S69 

à une tribune drapée de calicot rouge, et pavoisée de 
trois étendards tricolores belges, c'est-à-dire jaune, 
noir et rouge. Il faut avouer que ces trois couleurs 
s'harmonisent mieux, au point de vue de rornemenla- 
tion, que nos couleurs françaises, bien qu'elles offrent 
presque la combinaison des nuances de l'arlequin. De 
la tribune où nous sommes, l'œil plonge sur une salie 
de médiocre grandeur, décorée dans le style de l'em- 
pire et autour de laquelle règne une table verte en fer 
à cheval. Une cinquantaine d'hommes murs sont rangés 
autour de cette table dont le milieu resle vide; ils 
lisent, causent et discutent entre eux. Là les discours 
sont rares et les questions doivent se résoudre plus 
aisément qu'ailleurs. Cette assemblée, n'étant du reste 
remarquable que par une profusion de calicot rouge 
fatigante pour l'oeil, nous allons traverser le palais 
pour passer à la chambre des représentants. 

C'est notre chambre des députés, iin peu moins 
riche, un peu moins dorée, avec ses divisions, son 
président, ses questeurs, avec moins de députés et plus 
de places pour le public. Les orateurs parlent de leur 
place, bien qu'il y ait une fort belle tribune d'acajou ; 
et, quand la nuit arrive, on distribue partout des 
bougies, qui font ressembler l'amphithéâtre à un ciel 
étoile. Le banc des ministres est garni de personnages 
assez majestueux. Il est souvent d'autant plus difficile 
à ces représentants de s'entendre, que beaucoup 
viennent de certaines provinces où l'on parle peu le 
français. J'ai été témoin de la colère d'un dépulé 
wallon, qui 3e croyait insulté par le mot susceptible, 
— Est-ce que vous me croyez susceptible d'une mau- 

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270 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

vaise action? criait-il au ministre. Il fallut lui prouver 
par le dictionnaire de TAcadérnie qu'il y avait des 
susceptibilités louables. Ce fut Texpression du ministre 
en lui donnant cette leçon de français. 

o o 

Les représentants de Bruxelles ne sont point obligés 
de payer un cens, ils reçoivent une indemnité de 
800 fr. par mois. Aussi ne manque- t-on pas de le leur 
rappeler souvent dans les journaux. Chaque fois que 
la chambre est moins nombreuse qu'à Tordinaire, on 
leur reproche leurs 500 fr. de la façon la plus humi- 
liante : — Allez donc à votre devoir, puisque vous 
êtes payés 1... Quand on paye un domestique, il faut 
qu'il fasse son service!. . Gagnez donc votre pain! 
etc. — Telle sont les aménités qui se lisent dans les 
journaux belges. Il faut avouer aussi qu'elles sont 
fréquemment méritées, toute convenance à part 

La chambre des représentants de Bruxelles est un 
excellent chaufifoir public. Le peu de gens inocciipés 
que possède cette capitale profite avec ardeur de re- 
tendue des magnifiques tribunes, de la mollesse des 
banquettes et du confort des tapis et vient sommeiller, 
trois heures de la journée, au murmure doux et ré- 
gulier de réloquence flamande. Parfois seulement 
quelque député au sang méridional (wallon ou luxem- 
bourgeois) interrompt cette quiétude et se met à jeter 
des branbons imprévus dans ces graves conférences; 
mais de telles surprises sont rares sous le ministère 
actuer, qui a su dompter la gauche et réduire le parti 
radical à un silence bienveillant. 



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LES FÊTES DE HOLLANDE 



I. RBTOUR A BRUXELLES 

Hoffmann parle d^un promeneur solitaire qui avait 
coutume de rentrer dans la ville à Theure du soir où 
la masse des habitants en sortait pour se répandre 
dans la campagne, dans les brasseries et dans les bals 
parés pu négligés que Tétiquette allemande dis- 
lingue si nettement. — Il était forcé alors de s'ouvrir 
avec ses coudes et ses genoux un chemin difficile à 
travers les femmes en toilette, les bourgeois endiman- 
chés, et ne se reposait de cette fatigue qu'en retrou- 
vant une nouvelle solitude dans les rues désertes de la 
ville. 

Je songeais à ce promeneur bizarre le 9 mai der* 
nir, me trouvant seul dans le wagon de Mons à 
Bruxelles, tandis que les trains de plaisir, encombrés 
de voyageurs belges, se dirigeaient à toute vapeur 
sur Paris. Il me fallut fendre encore une foule très- 
pressée pour sortir de l'embarcadère du midi et ga- 

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272 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

gner la place de THotel-cle-Ville, — afin d'y boire 
dans la maison des Brasseurs une première chope 
authentique de faro, accompagnée d'un de ces pisto- 
lets pacifiques qui s'ouvrent en deux tartines gar- 
nies de beurre. C'est toujours la plus belle place du 
monde que cette place où ont roulé les deux têtes des 
comtes de Horn et d'Egmont, d'autant plus belle au- 
jourd'hui qu'elle a conservé ses pignons ouvragés, dé- 
coupés, festonnés d'astragales, ses bas-reliefs, ses 
bossages vermiculés, — tandis que la plupart des 
maisons de la ville, grattées et nettoyées de cette lèpre 
d'architecture qui n'est plus de mode, ont été encore 
décapitées presque toutes de leurs pignons dentelés , 
et soutnises au régime des toits anguleux d'ardoise et 
de brique. La physionomie des rues y perd beaucoup 
certainement. — On restaure et l'on repeint Thôtel de 
ville, qui va paraître tout battant neuf , ce qui obligera 
la ville à faire réparer et blanchir aussi tîette sombre 
Maison du Roi, dite autrement Maison au Pain, qui 
semble un palais de Venise en s'éclairant toutes les 
nuits derrière ses rideaux rouges. 

J'ai rencontré sur cette place un grand poëtequi 
l'aime, et qui en déplore comme moi les restaurations. 
Nous avons discuté quelque temps sur la question 
grave de savoir si la partie haute de l'édifice était en 
brique ou en pierre, et si les ogives qui surmontent les 
longues fenêtres avaient été autrefois aussi simples 
qu'aujourd'hui, car les anciennes estampes les repré- 
sentent contournées et lancéolées dans le goût du go- 
thique efflorescent. On peut penser queles dessinateurs 
du seizième siècle ont voulu parer le monument plus 

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FÊTES DE H0LLA;NDE. 373 

que de raison, et que les arcs d'ogive ont toujours eu 
cette simplicité de bon goût. J'ai été assez heureux 
pour pouvoir raconter au savant poëte une légende 
que j'avais recueillie dans un précédent séjour à 
Bruxelles. 

L'architecte qui construisit cet hôtel de ville eut 
le désagrément d'abord de ne pouvoir accomplir son 
œuvre. L'aile gauche, établie sur un terrain peu 
solide s'écroula tout entière. On pensa qu'il s'agissait 
d'un terrain marneux, et on planta des pilotis : la 
construction s'effondra une seconde fois, laissant pa- 
raître un vaste abîme. On crut qu'il y avait là d'an- 
ciennes carrières, et l'on y versa des tombreeaux de 
gravois : mais plus on en versait, plus le trou devenait 
profond. Enfin le malheureux architecte fut contraint 
de se donner au diable. Dès lors les constructions s'é- 
levèrent avec facilité. Il mourut le jour même où Ton 
posait le bouquet sur le toit achevé , et l'on n'apprit 
qu'alors le fatal secret. L'archevêque de Halines fut 
appelé pour bénir l'édifice. Un craquement soudain se 
déclara dan^les murs, et toutrentra bientôt dansle troi- 
sième dessous. On aspergea le gouffre d'eau bénite ; 
des ouvriers munis de scapulaires osèrent y descendre, 
et dans le fond on trouva une tête colossale en bronze 
ornée de cornes portant des traces de dorure. C'était , 
selon les uns, une tête antique de Jupiter- Ammon, se- 
lon d'autres le buste officiel de Satan. Cette même tête 
a été appliquée depuis sur les épaules du maudit que 
transperce la lance de saint Michel sur la flèche du 
monument. On redore maintenant ce groupe magni- 
fique, qui s'aperçoit dans un rayon de six lieues. J'i- 

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ilà ,S0UVEN1RS D'ALLEMAGNE. 

gDore si les ouvriers qui restaurent la têle du diable se 
sont munis de scapulaires. 

Du reste, Bruxelles est catholique toujours eoimne 
au temps des Espagnols. Nous savons à peine, à Pa^ 
ris, que le mois de mai est le mois de Marie. Je l'ai ap^ 
pris en sortant de la place par Tangle opposé à la Mai- 
son des Mariniers, dont on restaure aussi le toit eu*- 
rieux, qui représente une poupe ancienne de galère. 
La rue de la Madeleine était remplie par une longue 
procession, au milieu de laquelle on portait une 
grande vierge en bois coloriée, vernie et dorée, dont 
les pieds disparaissaient ainsi que Testrade sous une 
montagne de bouquets. — Au-dessus des boutiques 
fermées, les fenêtres et les plinthes étaient garnies de 
branches de tilleuls, et cela jusqu'à la porte de Lou» 
vain. La garde civique, les sociétés de chant et les cor- 
porations ouvrières, avec bannières et écussons, se dé- 
roulaient sur tout cet espace. C'était un dimanche, et 
la kermesse d'Ixelles était annoncée aux coins des 
rues par. d*inimenses affiches. 

Ixelles est un bourg situé à dix minutes delà porte 
de Louvain. La procession ne tarda pas à en envahir 
les rues, également parées de branches vertes et de 
poteaux sou tenant de longues bandes aux couleurs na- 
tionales. Ce fut dans l'église, neuve et magnifique^ 
ment décorée, que la procession vint s'absorber tout 
entière pour entendre un office à grand orchestre. Les 
sociétés et les corporations se dirigèrent ensuite vers 
leurs locaux respectifs. — Les kermesses de Belgique 
inspireraient difficilement aujourd'hui un nouveau 
Rubens eu mâme un nouveau TénierSi L*habit noir 

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FÊTES DE HOLLANDE. S75 

et la blouse bleue y dominent, — ainsi que, pour les 
femmes, les modes arriérées de Paris. On y boit tou* 
jours de la bière, accompagnée de pistolets beurrés et 
de morceaux de raie ou de morue salée découpés ré- 
gulièrement qui poussent à boire. La musique et les 
pas alourdis des danseurs retentissent dans de vastes 
salles avec moins d'entrain qu^à nos cabarets de bar- 
rière, mais, pour ainsi dire, avec plus de ferveur. Le 
beau monde se dirigeait vers des casinos situés le 
long d'un étang chargé de barques joyeuses, et qui fi- 
gure en petit celui d*£nghien. Bruxelles est la lune 
de Paris, aimable satellite d^ailleurs, auquel on ne 
peut reprocher que d'avoir perdu, en nous imit$int , 
beaucoup de son originalité brabançonne* La fête 
d'Ixelles s'est terminée, comme toutes nos fêtes^ domi*- 
Qicalei par l'ascension d'un ballon jaune qui s'est élevé 
très-haut en important Técho tles applaudissements 
de la foule» 

En revenant, je suis entré dans l'église du Sablon, où 
repolsent les cendres de Jean-Baptiste Rousseau, en face 
de l'hôtel d'Aremberg, dont l'ancien maître l'avait ac- 
cueilli dans son exil. Je me disais à ce propos, et en son- 
ge^^nt aux nombreux exilés qu'avaient en divers temps 
recueillis les Pays-Bas, que leur séjour dans ces con- 
trées à la fois étrangères et françaises avaient toujours 
servi beaucoup à propager au dehors notre littérature 
et nosidées. Pour moi, j'ai toujours considéré les pays 
de langue française, tels que la Belgique, la Savoie 
et une partie de la Suisse et des duchés du Rhin, 
comme des membres de notre famille dispersée. 
N'existe-t-il pa8> malgré les divisions politiques, un 

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J76 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

lien pareil entre les pays de langue allemande? Je 
n'entends parler ici que d'une frontière morale , dont 
les étrangers peuvent aussi çà et là, rejeter les limites 
au delà des nôtres ; mais si le style est Thomme^ il 
faut reconnaître que la partie éclairée et agissante des 
populations dont je viens de parler est de même na- 
ture que la nôtre, comme sentiment et comme esprit. 
— Je ne crois pas à la culture de la langue fla- 
mande, malgré les chambres de rhétorique et les con- 
cours de poésie, — et au contraire on connaît, ou 
plutôt on ne reconnaît pas chez nous, un grand 
nombre d'écrivains belges qui sont loin de se vanter 
de n'être pas Français. Paris absorbe tout, et , dé- 
pouillant Bruxelles de son amour-propre, lui rend ce 
qu'il lui emprunte en splendeur et en clarté. Qui ose- 
rait dire que Grétry n'est pas Français et ne voir dans 
Rousseau que le citoyen de Genève? Nos grands 
hommes appartiennent aussi à tous ceux qui, dans le 
monde , acceptent Tinfluence de notre langue et de 
nos travaux. 

Le lendemain, je lisais les journaux au GaféSuisseï 
sur la place de la Monnaie, lorsque j'entendis des 
tambours qui battaient une marche. Deux porte-dra- 
peaux les suivaient, l'un portant l'étendard belge, et 
l'autre l'étendard français surmonté d'un aigle. C'é- 
taient les anciens soldats belges de l'empire français 
qui célébraient l'anniversaire du cinq mai, et qui, 
cette année, avaient remis au dix la cérémonie, afin 
qu'elle concordât avec la fête de Paris. Ils allaient se 
faire dire unelnesse et se livrer ensuite à un banquet 
fraternel. J'admirai la tolérance vraiment libérale du 

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FÊTES DE HOLLAxNDE. 377 

gouvernement belge et de la partie de la population 
qui, indifférente à ces souvenirs, saluait, sous un roi, 
ces vieux fidèles de l'empire. La même cérémonie 
avait lieu ce jour-là dans toutes les villes de Bel- 
gique. 

En rentrant à mon hôtel, je trouvai une lettre qui 
m^enjoignait d'avoir à venir causer vers midi avec le 
gouvernement. C'est la première fois que cela m'arri- 
vait en Belgique , où j'ai passé bien souvent dans ma 
vie, puisque c'est la roule de l'Allemagne. Un sage de 
l'antiquité partait pour un voyage, lorsqu'au sortir de 
la ville on lui demanda: mOix allez-vous? — Je n'^n 
sais rien,» répondit-il. Sur cette réplique on le con- 
duisit en prison. «Vous voyez bien, dit-il, que je ne 
savais pas où j'allais. » Je pensais à cette vieille anec- 
dote en traversant la cour splendide de ce même hôtel 
de ville que je n'avais admiré que du dehors. — L'em- 
ployé à qui je me présentai me dit : «Vous êtes réfu- 
gié ? — Non. — Exilé? — Nullement. — Cependant 
vous voici inscrit sur ce livre en cette qualité. — C'est 
sans doute qu'à la frontière on aura porté ce juge- 
ment d'un homme qui venait seul à Bruxelles, tandis 
que tout Bruxelles se dirigeait vers Paris. Certes , je 
n'y ai pas mis d'intention, j'étais parti depuis huit 
jours. » Déjà j'étais effacé de la liste fatale, et l'on me 
dit d'un ton bienveillant : « Où allez vous ? — En 
Hollande. — Vous aurez peut-être de la peine à y 
séjourner. — Je ne le pense pas, je n'y vais que pour 
voir les fêtes données pour l'inauguration de la statue 
de Rembrandt. — Oui, dit un employé qui dressa la 
tête derrière une table voisine, ils disent qu'ils ont une 

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S78 SOUVENIRS D' ALLEMAGNE. 

Statue , mnez^om f qui est encore plus belle que la 
nâtre deRubens, à Anvers. Il faudra voirtela^ savex^ 
Hfùuê^ — Je le verrai bien, monsieur, » répondis-ije. 
Et j'admirai cette émulation artistique des deui paya» 
même dans les bureaux de la police. 

II. D*ANV9KS A a0TT9ADAV 

Je n'étais donc pas destiné à figurer parmi le$ pros- 
crits internés à Bruxelles ou d^ns le^ autres localités* 
Du reste» on s'aperçoit à peine de la présence )d*an si 
grand nombre de nos compatriotes ; on ne le3 voit ni 
dans les cafés» ni dans tes lieux publics» tii presque 
dans les théâtres. La société belge n'a pas, comme on v 
sait» de réceptions ou de soirées» et c'est dans les cer* 
des seulement que tous les partis se rencontrent sur 
un terrain commun. — Êtes-vous libéral ? — Êtes- 
vous clérical ? — Ce sont les questions à Tordre du 
jour. Et les Français n'ont pas même à choisir» car 
ces divisions sont entendues autrement qu'elles le $^ 
raient chez lïous. 

Après tout» l'impression qu'on emporte de Bruxelles 
est triste. J'ai plus aimé cette ville autrefois ; je me 
suis trouvé heureux de respirer plus librement» au 
bout d'une heure^ dans la solitude des rues d'Anvers. 
J'avais encore admiré en passant les aspects charmants 
du parc anglais de Laeken ; Malines, plus belle en 
perspective qu'en réalité ; les bras de l'Escaut miroi- 
tant au loin dans leurs berges vertes et les champs de 
seigle ondoyant» rayés des bandes jaunes dit coha en 
Qeur* Le houblop grimpait déjà sur ses hauts treillages^ 

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F.ÊT£S D£ HOLLANDE. 971 

réjouissant l'œil comme les pampres d'Italie et pnh* 
mettant à ces contrées les faveurs du Baechusdu Nord^ 
Des cbeyaux et des bœufs erraient en paix ça et là 
dans les pâturages, dent la lisière est brodée de beaux 
genêts d'or. — Yoici enfin la flèche d'Anvers qui se 
dessine au-dessus des bouleaux et des onnes, et qui 
s'annonce de plus près encore avec son carillon monté 
éternellement sur des aira d'opéra-*comique. 

J'ai franchi bientôt les remparts, la place de Meeri 
la Place-Yertet pour gagner la cathédrale et y revoir 
mes Rubens : je ne trouvai qu'un mur blanc » e'ast^ 
à^ire rechampi de cette même peinture 'à la colle 
dont la Belgique abuse , — par le sentiment , il est 
vrai, d'une excessive propreté. « Où sont les Rubens T 
dis-je au suisse. — Monsieur^ on ne parle pas si haut 
pendani l'office, » il y avait un offic%en effet. « Par*- 
don I repris--je en baissant la voix ; les deux Rubens» 
qu'en a-t-on fait? ~ Ils sont à la restauration, » ré« 
pondit le suisse avec fierté. 

malheur! Non contents de restaurer leurs éài* 
fices, ils restaurent continuellement leurs tableaux. 
Notez que la même réponse m'avait été faite il y a dix 
ans dans le même lieu. J'ai songé alors avec émotion 
à ce qui s'était passé un peu avant cette époque au 
musée d'Anvers. L'histoire est encore bonne' à répé«» 
ter* On avait confié la direction du musée à un tfncien 
peintre d'histoire, enthousiaste de Rubens, quoique 
très-fidèle au goûtclassique et n'admirant son peintre 
favori qu'avec certaines restrictions. Ce malheureux 
n'avait jamais osé avouer qu'il trouvait quelques dé- 
fauts faciles du reste à corriger, dans les cbefs^'œuvre 

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980 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

du maître. Ce n*était rien au fond : un glacis pour 
éteindre certains points lumineux, un ciel à bleuir, un 
attribut, un détail bizarre à noyer dans Tombre, et 
alors ce serait sublime. Cette préoccupation devint 
maladive. N*osant témoigner ses réserves ni s'atta- 
quer en plein jour à de tels cbefs-d'œuvre, craignant 
le regard des artistes étudiants et même celui des em- 
ployés, — il se levait la nuit, ouvrait délicatement les 
portes du musée et travaillait jusqu'au jour sur une 
échelle double à la lueur d'une lanterne complice. Le 
lendemain, il se promenait dans les salles en jouissant 
de la stupéfaction des connaisseurs. On disait : C'est 
étonnant comme ce ciel a bleui, c'est sans doute la sé- 
cheresse, — ou l'humidité... Il y avait là autrefois un 
triton. •• la couleur d'ocre l'aura noyé par un effet de 
décomposition chimique. — Et on pleurait le triton. 
On s'aperçut de ces améliorations trop rapides bien 
longtemps avant d'en pouvoir soupçonner l'auteur. 
Convaincu enfin de manie restauratrice, le pauvre 
homme finit ses jours dans un de ces villages sablon- 
neux de la Campine oii l'on emploie les fous à l'amé- 
lioration du sol. 

La statue de Rubens, sur la Place-Verte, est campée 
assez crânement, et doit consoler ce mort illustre 
des outrages que le bon goût lui a fait subir. Elle 
faisait moins bien autrefois sur le quai deTEscaut, en 
face de la Tête de Flandre. Je suis entré dans un des 
cafés de la place pour demander une côtelette ou un 
beefsteak. Nous n'avons plus de viande, me dit-on, 
parce que c'est demain vendredi. — Mais c'est de- 
main que vous ne devriez pas en avoir* — Pardon, 

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FÊTES DE HOLLANDE. S81 

c'est que, comme on n'en vendra pas demain dans la 
ville, les ménages s'en approvisionnent aujourd'hui. 

Je vois qu'à Anvers la religion est aussi bien suivie 
qu'à Londres, où Ton achète le samedi une grande 
quantité de porter, de sherry et de gin, afin de pouvoir 
se griser en liberté le dimanche, seul jour où cela 
soit défendu. 

Pourquoi ne pas dire que les salles de danse dft port, 
vulgairement nomnées ridde^ksy sont en ce moment 
ce qu'il y a de plus vivant à Anvers? Pendant que la 
ville se couche une heure après qu'elle a couché les 
enfants, c'est-à-dire à dix heures, les orchestres très- 
bruyants de ces bals maritimes résonnent le long des 
canaux comme au temps des Espagnols. On parle bien 
à Paris du bal Mabille et du Château-Rouge; je puis 
donc parler ici de ces réunions cosmopolite^, qui ne 
sont qu'un peu plus décentes. — Le jour où j'arri- 
vais à Anvers, il y avait un banquet de soixante-deux 
capitaines de navires dans un des plus vastes établis- 
sements du quai de l'Escaut. Les bassins étaient si 
remplis, qu'un grand nombre de bricks et de frégates 
louvoyaient sur le fleuve en attendant leur tour. 
Quelle forêt de mâts, plus serrée et plus touffue qu'au- 
cune forêt possible, car des arbres de cette taille ne 
sont jamais si rapprochés ! Des affiches annonçaient 
ce même jour quatre départs pour Archangel. —Re- 
plongeons-nous dans les rues , de peur de céder à de 
telles séductions. 

En multipliant le nombre des capitaines de haut 
bord par celui des simples caboteurs, des officiers et 
des matelots d'une telle agglomération^ on compren- 

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SSt SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

dra réclat inouï de ces riddechs, survivant au siècle 
Où Rubens y a étudié les enlacements robustes de ses 
dieux marins et de ses océanides* Malheureusement 
limitation de Paris gâte tout. Plus de danses natio^ 
nales^ plus de costumes, excepté celui des Frisonnes» 
-^ui viennent vous offrir, avec leurs coiffures de reines, 
leurs dentelles et leurs longs bras blancs, des œufs durs^ 
. de la iftorue découpée, des pommes rouges et des noix. 
Les vareuses et les chemises coloriées des matelots ré»- 
pandent aussi quelque gaieté dans cette foule. -^ De 
temps en temps, de belles personnes en costume de 
bal, et qui ne seraient désavouées dans aucun monde, 
forment le carré d'un quadrille tout féminin. Ensuite 
la valse mugit avec furie, imitant tous les balance* 
ments de vagues que peut créer l'union du triton et 
de la sirène. Des familles anglaises viennent voir cela 
par curiosité, car il y a des estrades consacrées aux 
bourgeois, où Ton ne voit naturellement s'attabler que 
des étrangers. 

Le lendemain matin, j'étais à bord du paquebot 
Amicitiay qui, tous les jours, fait le trajet d'Anvers 
à Rotterdam en huit heures. Les armes des deux villes 
décorent le bastingage. Les mains coupées du géant 
(F Anvers se tendent affectueusement comme pour ca* 
resser les quatre lions de gueule et de sable de l'écùs* 
son néeriandais. On n'a rien de mieux à faire alors 
qtie de s'attabler pour plusieurs heures dans la CajuU 
avec la certitude d'échapper aux prescriptions sévères 
du vendredi belge. La viande protestante s'étale sous 
toutes les formes, et, toujours trop peu cuite pour 
nous, inonde de son sang les pommes de terre deDor- 

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FÊTES DE HOLLANDE, 3§8 

drechU Oa laisse à gauche Flessiogue, à droite Barg- 
op^Zoom en fredonnant la vieille chanson française : 
Cii'là qu'a pincé Berg-op-Zoom^ et l'on se fatigue 
peu à peu de ces méandres de bras de mer et d'em- 
bouchures de fleuves qui découpent laZélande en gui- 
pures, A la hauteur d'un certain fort qui doit s'ap^ 
poler Loo, le pavillon belge nous avait salués une 
dernière fois. — Puis nous avions retrouvé nos cou- 
leurs françaises, disposées en longueur et non plus 
en largeur. ^ Les douaniers des Pays-Bas inspectent 
les bagages et les marquent d'un crayon blanc. Puisse^ 
t-il nous porter bonheur comme la craie dont les 
Latins marquaient les jours heureux I 

Il n*y a rien à tirer de cette mer bourbeuse côtoyée 
de berges vertes oii apparaissent çà et là les grands 
bœufs de Paul Potter, que n'étonne plus le passage 
du steamboat^ ni sa trace d'écume, ni son panache 
de fumée» Parfois le roulis nous apprend que nous 
tournons sur un bras de mer. Ailleurs, une branche 
de TEscaut ou^ de la Meuse oifre à la navigation des 
difficultés toujours vaincues. On frôle en passant 
ou Ton courbe des bois marins, de frêles genévriers 
qui s'amusent à verdir dans dix pieds d'eau, et qui 
secouent leurs panaches après notre passage comme 
des chats qui Tout leuç toilette après avoir traversé un 
ruisseau. — Toujours sur les berges, souvent à peine 
perceptibles, des maisons peintes, des fabriques ou 
des moulins d'une carrure imposante , égratignant 
l'air de leurs grandes pattes d'araignées embarrassées 
dans les toiles! La cloche annonce enfin Dordrecht, 
et nous passons ai près des quais, que nous voyons 

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S8& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

très-bien les femmes dans leurs maisons de briques, 
nous inspectant à leur tour dans ces miroirs placés 
au dehors des fenêtres qui concilient leur curiosité 
naturelle avec leur réserve néerlandaise. — Puis nous 
n'avons plus à suivre qu'un fleuve paisible bordé de 
magniGques pâturages à fleur d'eau que bornent au 
loin des bois de sapins et de bouleaux. La cloche re- 
tentit encore. C'est déjà Rotterdam. 

Je regrette de n'avoir pu m'arrêter un instant à 
Dordrecht. On dit qu'il s'y trouve une statue d'Érasme 
lisant dans un livre en face de l'horloge publique. 
Chaque fois qu'une heure sonne, le philosophe tourne 
une des pages de bronze de son livre. Naturellement 
il en tourne douze à midi. Je n'ai pas vu cette statue; 
mais au détour du port de Rotterdam encombré de 
paquebots, suivant h droite un bassin immense om- 
bragé d'ormes où plongent les lourdes carcasses gou- 
dronnées des bateaux marchands, suivant encore 
longtemps la Hochstrât bordée de boutiques toutes 
parisiennes, puis tournant autour de la splendide 
maison de ville où il faut faire viser son passeport, 
— j'ai fini par rencontrer sur la place du Marché-aux- 
Légumes la statge du bon Érasme, qui, comme à Dor- 
drecht, a la tête penché sur un livre, mais qui n'en 
retourne pas les feuillets. On avait prétendu que, par 
un sentiment exagéré de propreté, les magistrats de 
Rotterdam faisaient écurer tous les samedis la statue 
de leur grand homme, ce qui finissait nécessairement 
par l'user. — N'est-ce qu'une fable, ou bien se sont- 
ils arrêtés à temps ? Il est certain qu'aujourd'hui la 
statue est parfaitement bronzée et n'a nul besoin d^être 

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FÊTES DE HOLLANDE. Î85 

traitée comme un chaudron. J'ai regrette de ne pas 
rencontrer sur quelque autre place une statue consa- 
crée à Bayle. Il est vrai que ce serait la France qui 
la lui devrait, puisqu'il est né dans le comté de Foix: 
mais Rotterdam doit bien quelque chose au souvenir 
de cet illustre proscrit. 

Au bout de la ville, au delà d'une porte sombre 
qui semble un arc de triomphe des Romains, on ren- 
contre Tembarcadère du chemin de fer d'Amsterdam, 
qui se dessine dans le goût du gothique anglais au mi- 
lieu des villas et des jardins. Une heure après, j'arrive 
à La Haye en traversant de riantes prairies éclairées 
du soleil couchant. 

111. LA KERMESSE DE LA HATE 

De la Station de La Haye, que ses gens appellent 
S' Gravenhage.'ïl y a encore un kilomètre de marche 
pour gagner la ville. La nuit était venue, j*ai suivi 
une rue très-belle, voyant peu à peu étinceler le gaz 
des boutiques et de plus en plus s'augmenter la splen- 
deur des étalages, jusqu'à la place du marché. Arrivé 
là, je ne sais quelle animation extraordinaire, quels 
sons lointains de violons et de trompettes, entremêlés 
de coups de grosse caisse, me révélèrent l'existence 
d'un divertissement public. Une petite rue très-pro- 
pre, mais toute bordée de fruitiers, de marchands de 
tabac, de merciers et de pâtissiers, me conduisit sur 
la droite à une grande place plus silencieuse, entourée 
d'hôlels et de cafés. — Plus loin, il n'y avafl pas à en 
douter, des théâtres en plein vent, illuminés de lam- 

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i86 SOUVENIRS D*ALL£MAGN£. 

pioD^ et décorés d'affiches monstrueuses, trabissaient 
les plaisirs d'une fête foraine. J'entrai dans un café 
pour, prendre des informations^ puis, à travers le ra- 
mage néerlandais du garçon, je unis par comprendre ' 
que j'arrivais en pleine kermesse : -^ la kermesse de 
La Haye, qui n'a Ueu qu'une fois par an I C'était heu- 
reux. — Du reste, pas de journaux français sur les 
tables, sauf des journaux belges et VÉcho de La Haye, 
qui n'a qu'une page imprimée ées deux côtés. Il pa- 
raît que le Journal de La Haye, qui avait pHs une 
certaine importance dans la presse européedte, n'existe 
plus depuis longtemps ; en revanche, VEcho annon- 
çait deux tbéâtres de vaudeville et un théâtre d^opéra 
français, plus un théâtre allemand et un théâtre 
flamand, sans compter une foule de cirques et de fan- 
toccini. 

Je ne tardai pas à m'engager dans la grande rue 
formée par les constructions légères de la fête. Le 
théâtre du Vaudeville jouait les Saltimbanques y celui 
des Variété la Dame aux Camélias \ mais est-ce bien 
la peine d'aller à La Haye pour y retrouver Paris? La 
foule augmente, et le bruit se continue au delà d'une 
porte noire, bariolée d'affiches, qui est une ancienne 
porte de la ville, et des deux côtés règne une vérita- 
ble comédie en plein vent, formulée par des dialogues 
bizarres de cinq ou six vendeurs de poisson salé qui 
se disputent la faveur du public. Celui qui s'époumone 
à débiter les turlupinades les plus comiques arrive à 
placer quelques morceaux de morue ou quelques an- 
guilles fumées avidement reçues par les enfants, les 
jeunes filles et les militaires, — L*anguille fumée eM 

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PÈtRS DB HOLLANDEé 187 

un régal déliott, gaulement il faut a'habituf r au goût 
de suie qui en parfume la peau. Il y en a de toutes 
les lailles , depuis un cents (3 centiares) jusqu'à 
10 cents. 

Au delà de la porte, il n'y avait qu'à choisir entre 
une grande rue de guinguettes, de cirques et do bara» 
ques consacrées à 4ivers exercices, et une autre plus 
étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel 
se trouve une île ronde habitée par des cygnes. A peine 
pouvait-on voir par échappées, sur l'autre bord, les 
toits solennels du grand palais des États reflétant dans 
Teau leurs teintes plombées des pâles rayons de la 
lune. Mais que d'éclat, que de vie, que de mouvement 
dans cette rue improvisée I Pour tout dire en deux 
mots, la kermesse hollandaise, c'est une. ville en bois 
dans une ville en briques. Les grandes rues, les larges 
places, les promenades, s'effacent pour représenter Tas- 
pect tumultueux d'une capitale immense, — et leur 
attitude, ordinairement paisible, n'est plus qu'un cadre 
obscur qui raffermit Peffet de ces décorations inouïes. 

— Il y avait dans cette rue une centaine de maisons, 
très-solidement établies, peintes, vernies et dorées, qui 
m'ont rappelé Taspect des plus belles rues de Stamboul 
pendant les nuits du Ramazan. Toutes avaient au de- 
dans la même disposition : une salle assez grande, 
éclairée par des lustres de cristaux et des bras dorés, 

— meublée de cabinets de laque et de bois d^ îles 
surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries di*- 
verses; — au fond, un vitrail de verres de couleur; 
des deux côtés, quatre cabinets en forme d'alcôve, 
dont le cintre extérieur est soutenu par des colonnes, 

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S88 SOUVENIRS D'ÂLLRMâGNE. 

et qui sont garnis de rideaux en toile de Perse» en bro- 
catelle ou en velours d'Utrecht. A rentrée trône la 
maîtresse de rétablissement sur un fauteuil élevé, 
d'où elle préside d'un air solennel à la confection de 
certains gâteaux de crème frite qui ont (a forme de 
gros macarons. A ses pieds est une grande plaque de 
cuivre dont les bossuages donnent à celte pâtisserie la 
forme nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la 
majesté de la déesse Hébé, elle distribue la pâle blan- 
che dans plusieurs séries de petites cases rondes, 
chauffées au-dessous par la flamme d'un grand bra- 
sier. A .ses côtés brillent d'immenses coquemards en 
cuivre jaune, aux anses sculptées, qui ne sont sans 
doute là que pour Tornement. — Ce qui frappe en- 
core plus l'étranger qui passe, c'est que chacun de 
ces cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles 
frisonnes qui, avec leurs casques d'or, leurs dentelles 
et leurs jupes de toile de Perse^ se précipitent sur le 
passant en criant : m Dis donc, monsieur I i^ L"une 
vous enlève votre chapeau, l'autre votre manteau, la 
troisième vous enlève vous-même avec la force que 
l'habitude du lessivage des maisons et des frottements 
du cuivre peut communiquer à de si beaux bras, et, 
quoi qu'on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un 
de ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d'abord 
de deviner la destination. 

Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de 
crème frite imprégnée de sucre et de beurre, ou des 
gauffres, ou toute autre pâtisserie qu'il faut digérer 
à l'aide de plusieurs tasses dé café ou de thé, ces belles 
du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent pas 

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FÊTBS DB HOLLANDE. 199 

moins sauvages que des cigognes d'HéligoIant. D'ail- 
leurs la police l'exige. — C'est une singulière race 
que ces Frisonnes si grandes, si blanches, si bien dé- 
couplées, et si différentes d'aspect des Hollandaises 
ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois, 
qu'à nos Arlésiennes, en faisant la différence de la 
couleur et du climat. Sont-celà les nixes d'Henri Heine 
ou les cygnes des ballades Scandinaves? Elles sont 
vives, très-spirituelles même, et n'ont rien du calme 
flamand ; cependant on sent une certaine froideur 
sous cette animation, qui étincelle comme les prismes 
irisés de la neige aux rayons d'un soleil d'hiver. 

En Hollande, on boit le café comme du thé ; seule- 
ment il est plus léger que chez nous. — Je sentis 
moi-même la nécessité d'en avaler plusieurs tasses, 
pour corriger l'amas de crème frile au beurre dont 
ces belles vous bourrent en éclatant de rire. — Cupi- 
taine, disent-elles capitaine ! ah ! capitaine! —' Et 
l'on se laisse faire comme un enfant, en admirant ces 
jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces 
bras blancs irrésistibles. — Pourquoi vous appellent- 
elles capitaine, exactement comme le font les jolies 
Grecques dans les Échelles du Levant î C'est qu'elles 
sont aussi de la famille des antiques sirènes. Le long 
des quais sont rangés les bateaux qui transportent de 
ville en ville leurs kiosques chinois, que Von démonte 
après les quinze jours de chaque kermesse. Le passant 
est toujours pour elles un navigateur, un Ulysse er- 
rant, qui ne se méfie pas assez souvent des enchan- 
tements de Circé. — Cela me fait souvenir qu'il existe 
au musée de La Haye trois sirènes à queues de poisson 

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990 SOUVENIR? p'AHLÇHAPPE. 

cooservç^ç en momies, et 4pnt pn ^rait ms^l venu à 
contester Tauthenticité, 

Sortooa enfin de cette me merveilleuse, Qt, laiiisaut 
à droite la ))ibliotbèque, suivons encore les lopgueg 
allé^is dp h place jusqu'à Topera frauçM^. De» deuj^ 
côtés règn^ une exposition d'hoFtipuUurp ou les ^fm 
busiQç fleuri» de rinde et du J^ppu forment uufi hm 
dplicieus^, bordée sur le devaut d^8 tulipes les plpii 
rar^S, Ensuitp recommence une nouvelle cité de h%^ 
raques, de tentes et de pavillons destinés aux saUimr 
banques, w\ hercules et aux animauit savants, La 
foule se pressait surtout devant une femme à deux ne* 
et à trois yeux, dont Tu» occupe le milieu du front. 
Ce dernier n'est pas très-ouvert, mais len deux m^ 
sont incontestables, et donnent à la femme quand elle 
se tourne, deux profils réguliers et différents. Il faut 
recommander ce phénomène aux méditalions de 
M. Geoffroy Saint-Hilaire. J'ai pu voir encore le d^r^ 
nier acte A'JIaydée et complimenter Ympressano^ 
qui e^t l'qn des fils de Monrose. 

Le lendemain, j'ai fait un tour dans le célèbre boiif 
de Lfi Baye, qui, comme on sait, est planté sur pijo^ 
tis, ce qui a été nécessaire pour affermir le terrain, 
^— En revanche, j'ai vu un spectaple non moins étrange 
que les sirènes et la cyclopesse. On va croire que je 
rédige une relation à la manière de Marco Polo ; ce 
n'était rien moins qu'une troupe de singes qui folâ^ 
traient en liberté dans les tilleuls qui bordent le canal. 
Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient 
comprendre cette invasion d'animaux inconnus, et dé-r 
fendaient avpc acharnement leurs ffialheurf^uspg pou- 

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f ËtES bË HOLLANDE. 9»i 

vées. On riait à se tordre au pied des arbres. Il est 
assez rare de voir rire dés Sôllaûdais; tnàis quand ils 
s'y mettent, cela ne finit plus. 

tes soldats du poste montraient le ù)tps d'un cor- 
beau auqtkel Tuû des singes, étourdi de $es piaille- 
ments, avait tordu le cou fort habilement. Il n'en avait 
aucun femords, et tantôt s'amusait à croquer des bour- 
geons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des te- 
cherches d'entomologie. — Ces singes étaient simple- 
ment les compagnons ordinaires d'un certain compa- 
gnon d* Ulysse pesant douze cents livres, et amené 
pour la fête sur un bateau dont il remplissait la ca- 
bine, t'endant le jour, on lâchait les singes pour les 
distraire d'une société sans doute monotone, et il suffi- 
sait de les siffler pour les faire rentrer le soir. 

La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque 
j'ai repris le chemin de fer pour Amsterdam. Après 
la station de Leyde et celle de Harlem, où brillaient 
encore les dernières tulipes de la saison, le chemin 
de fer passe comme une bande à peine bordée de 
terre entre deux mers, dont la ligne extrême coupe 
l'horizon avec la netteté brillante d'un damas. Celle 
de Harlem, plus paisible, et l'autre, plus orageuse, 
offrent un contraste curieux par les reflets du Ciel et la 
teinte des eaux; mais le plus merveilleux, c'estl'œu- 
vre de tels hommes qui, non contents de défîef les élé- 
ments avec ces digues qu'on aperçoit au loin au delà 
des dunes stériles, ont jeté de Harlem à Amsterdam ce 
formidable trait d'union dont il semble que les vais- 
seaux s'étonnent, comme si les oiseaux voyaient passer 
un cerfdans les nues, séloi l'expression du poète latin. 

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S91 ^ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

IT. AMSTERDAM BT SAARDAM 

L'entrée d'Amsterdam est magnifique : à deux pas 
du débarcadère on passe sous une porte hardiment dé- 
coupée, qui semble un arc-de-triomphe, puis on a 
une demi-lieue a faire avant de gagner la place du 
Palais. De temps en temps on traverse les ponts des 
canaux, qui font d'Amsterdam une Venise régulière 
dessinée en éventail. Les canaux forment, comme on 
sait, une série d*arcs successifs dont le port est Tuni- 
que corde. La ville est trop connue pour qu'il soit né- 
cessaire de la peindre plus minutieusement. Les 
grands bassins qui coupent ça et là le dessin dont je 
viens de donner une idée sommaire sont, comme à 
Rotterdam et à La Haye, bordés de magnifiques til- 
leuls qui se découpent en vert sur les façades de bri- 
ques, dont quelques-unes sont peintes, mais où les 
pignons dentelés, festonnés et sculptés du vieux temps 
se sont conservés mieux qu'en Belgique. On a peint 
et décrit les bords de l'Amstel où les couchers de so- 
leil sont si beaux, le groupe de tours qui s'élève entre 
le port et le grand bassin, les hautes flèches décou- 
pées à jour des anciennes églises devenues temples 
protestants, — et que l'on peut toujours comparer à 
ces coquillages splendides où l'oreille attentive croit 
distinguer un vent sonore, mais d'où la vie qui leur 
était propre s'est retirée depuis longtemps. 

Si l'on veut voir la Venise du Nord dans toute sa 
beauté maritime, il faut d'abord parcourir le quai 
d'une lieue qui borde le Zuiderzée. Les vaisseaux, 

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FÊTES DE HOLLANDE. 298 

paisibles dans les bassins comme ces hautes forêts de 
pins que le vent agite à peine, font contraste à la 
flotte éternelle qui, de l'autre côté, sillonne la mer 
agitée ou paisible. Il y a là des cafés élevés sur des 
estacades et entourés de petits jardins flottants. Tout 
le quai est bordé de buffets de restauration^ — où 
Ton peut consommer debout des concombres au vi- 
naigre, dos salades de betterave, des poissons salés 
arrosés de thé et de café. On remplace le pain par des 
œufs durs. 

Rien n'est plus engageant que les grandes affiches 
et les inscriptions peintes des bureaux de steamboat 
qui annoncent des départs continuels pour Leuwar- 
den en Frise, pour Saardam, qu'ils appellent Zaa- 
dam, pourGroningue, pour Heligoland, pourleTexel 
ou pour Hambourg. Si nous ne voulons qu'admirer 
la magnifique perspective d'Amsterdam, mettons le 
pied sur le paquebot de Saardam, qui, trois fois par 
jour, transporte les promeneurs sur le rivage de la 
Nord-Hollande. Le bateau fume et se détâche de Tes- 
tacade prodigieuse chargée d'un petit village de comp- 
toirs et d'offices maritimes, de restaurants et de cafés. 
— Déjà toute la ligne du port nous apparaît dentelée 
au loin par les découpures des toits variés de dômes 
et de tours aux chaperons aigns au-dessus desquels se 
dressent, sur trois ou quatre points, de hauts clochers 
ouvragés comme les pions d'un échiquier chinois. 
Puis le panorama s'abaîs?e ; chaque dôme, chaque 
flèche fait le plongeon à son t(fur. Seule, la vieille ca- 
thédrale, située à gauche, lève toujours son doigt de 
pierre, dont on aperçoit la dernière aiguille de l'autre 

17. 

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29A SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

côté du golfe. L'élendue de la mer est vaste; cepen- 
dant une ligne verte égayée de moulins trace partout, 
comme un mince ourlet, les derniers contours de 
rhorizon. On finit par reconnaître Tautre rivage en 
voyant s*y multiplier les moulins, qui autour de Saar- 
dam sont au nombre de quatre cents. Une petite anse 
ouverte au milieu des pâturages à fleur d*eau vous 
mène au port de la charmante ville, — que je me 
garderai bien d*âppeler chinoise, parce que cela dé- 
plaît aux habitants. Voici le cadran d'une jolie église 
au toit pointu qui nous annonce que nous n'avons 
mis qu'une heure pour la traversée. Une nuée de ci- 
cérone en bas âge s'attache à nos vêtements avec 
Pâpreté des Frisonnes de La Haye, mais avec des 
moyens de séduction moins infaillibles. 

J'ai été obligé de me réfugier dans un café pour 
n'être pas mis en lambeaux. Un homme très-poli est 
venu s'asseoir à ma table, et a demandé un verre de 
bière. En causant, il m'a parlé de la maison de Pierre 
le Grand, et a ofTert de m'y conduire. Les petits cicé- 
rone hurlaient tellement à la porte et faisaient de tél- 
és grimaces, que cet obligeant personnage crut devoir 
leur distribuer des coups de canne. « Monsieur, me 
dit-il, je me ferai un plaisir d'accompagner un voya- 
geur qui paraît distingué, et de lui faire les honneurs 
de la ville. Ces drôles vous auraient volé votre argent; 
ils sont incapables d'aprécier les choses d'art. Je vous 
préviens qu'il ne faut donner que quatre sous à la 
maison du czar Pierre. On abuse ici de la facilité des 
étrangers. Maintenant, si vous voulez voir la mai.^on, 
accompagnez-moi ; je vais de co côté. ^ 

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Ff:Tf:S DÉ HOLLÂNDR. 293 

A cent pas du port, presque dans la campagne, on 
rencontre une petite porte verte sur le bord d'un ruis- 
seau. Au fond d'une cour de ferme est une maison qui 
a l'aspect d'une grange. C'est dans cette maison, — 
qui recouvre l'ancienne comme un verre couvre une 
pendule, — qu'existe encore la cabane parfaitement 
conservée du charpentier impérial. Dans la première 
pièce, on voît une haute cheminée dans l'ancien goût 
flamand, que surmonte une plaque gravée qu'a fait 
poser l'empereur Alexandre; de l'autre côté, un lit 
pareil à nos lits bretons ; au milieu, la table de travail 
de Pierre, chargée d'une quantité d'albums qui reçoi- 
vent les autographes et les inspirations poétiques des 
visiteurs. La seconde pièce contient divers portraits 
et légendes. Les cloisons de sapin sont entièrement 
couvertes de signatures et de maximes, comme si les 
albums n'avaient pas suffi ! mais chacun veut prendre 
une part de l'immortalité du héros. J'ai remarqué 
celle citation de Gœthe : « Ici je me sens homme I ici 
j'ose l'être. » C*élait un homme en effet que ce grand 
homme ; mais abrégeons. — Mon obligeant inconnu 
s'était retiré par discrétion, car on permet aux curieux 
de méditer dans celte maison et de se supposer un ins- 
tant à la place du czar Pierre. Ouvrier et empereur, 
les deux bouts de cette échelle se valent en solidité, 
et il est impossible de réunir plus de noblesse à plus 
de grandeur. Pierre le Grand, c'est l'Emile de Rous- 
seau idéalisé d'avance. 

Je compris, en retrouvant l'inconnu à la porte et 
lui voyant un air embarrrassé, qu'il obligeaiU^* amis 
à la manière de H. Jourdain; mais il s'y était pris 

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296 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

spirituellement. J'offris de lui prêter un florin qu'il 
accepta sans difficulté. 

«Maintenant, monsieur, voulez-vous venir voir 
Broëk? cela ne coûte que quatre florins. — C'est trop. 
Deux florins, et j^y perds. — Je n'y tiens pas. — 
Alors, monsieur, ce sera un florin... je fais ce sacri- 
fice par amitié. » En effet, ce n'était pas cher; il fal- 
lait une voiture pour franchir les deux lieues. On sait 
déjà par Gozian que Broëk est un village dont tous les 
habitants sont immensément riches. Le plus pauvre, 
n'étant que millionnaire, a accepté les fonctions de 
gardien des portes et de garde-champeire à ses mo- 
ments perdus. La vérité est que les paysans de ce vil- 
lage sont des commerçants et des armateurs retirés, 
chez lesquels sont venues s'amasser pendant plusieurs 
générations les richesses des Indes el de la Malaisie. 
Os nababs vivent de morue et de pommes de terre au 
milieu du rire éternel des potiches et des magots. Cha- 
que maison est un musée splendide de porcelaines, 
de bronzes et de tableaux. Il y a toujours une grande 
porte, qui ne s'ouvre que pour la naissance, le ma- 
riage ou la mort. On entre par une porte plus petite. 
L'aspect du village offre un carnaval de maisons 
peintes, de jardinets fleuris et d'arbustes taillés en 
forme d'animaux. C'est là que l'on rabote, par un 
senti ment exquis de propreté, les troncs des arbres, qui 
sont ensuite points et vernis. Ces détails sont connus ; 
mais il y a quelque exagération dans ce qu'ont dît 
certains touristes, que les rues sont frottées comme 
des parquets. — l.e pavé se compose simplement de 
tuiles vernies, sur lesquelles on répand du sable blanc, 

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FÊT£S D£ HOLLANDE. 297 

dont la disposition forme des dessins. Les voitures n*y 
passent pas et doivent faire le tour du village. Ce n'est 
que dans le faubourg que Ton peut rencontrer des au- 
berges, des marchands et des cafés. Les femmes ont 
conservé, comme à Saardam, les costumes pittores- 
ques de la Nord-Hollande. Les couronnes d'orfèvre- 
rie, souvent incrustées de pierres fines, les dentelles 
somptueuses et les robes mi-parties de rouge et de noir 
sont les mêmes qu'à l'époque où une reine d'Angle- 
terre se plaignait d'être éclipsée par les splendeurs 
d'une cuisinière ou d'une fille de ferme. Il y a au fond 
beaucoup de clinquant dans tout cela; mais l'aspect 
n'en est pas moins éblouissant. 

Il ne faut pas mépriser Saardam, où nous rentrons 
après cette excursion rapide. — J'ai demandé à voir 
le bourgmestre, et je m'attendais à voir surgir tout à 
coup l'ombre de Potier. Le bourgmestre était absent, 
heureusement pour lui et pour moi. — La mairie est 
située dans une grande rue où l'esprit français a en- 
core pénétré : ce sont deux lignes de magasins splen- 
dides, qu'on ne s'attendrait pas à rencontrer tout près 
d'un vaste canal qui suit parallèlement les jardins si- 
tués derrière. Les plates-bandes de tulipes égaient tou- 
jours les carrés de verdure découpés par des ruisseaux 
d'eau verte qui s'argentent ou se dorent aux derniers 
reflets du soleil couchant. C'est le printemps encore, 
tandis que Paris' doit être en proie à l'été. Les mai- 
sons, peintes de toutes les nuances possibles du vert, 
depuis le vertpomme jusqu'au vert-bouteille, ^e dou- 
blent dans ces eaux paisibles, comme le château du 
Gascon, — qui s'imagine alors qu'il en possède deux. 

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SIS SOUVfiNIRS D'ALLEMAGNE. 

Le port de Saardam n'est pas non plus à dédài>- 
gner..* Déjà la cloche nous appelle, et nous n'avofift 
que le temps d'admirer la àérénité de ces rivages et 
de ces eaux, 06 dorment les lourds bateaux à vlWté 
qui de temps en temps se réveillent pour faire le grand 
voyage des Indes. 

V. HÈT REMfittANTS FEKST 

Èmtùé I — doût je porte hurtibleraent le nom 
traduit du greô, -^ inspire-moi les termes choisis et 
tiétJessaifés poUi' rendre Timpression que ra*â causée 
Amsterdam au retour. Les lumières étincelalent 
Oomme les étoiies dorées dont parlent les ballades al- 
lématîdes. Toi qui as fait Téloge dé la folie, tu com- 
prendras le ravissement que j*ai éprouvé en voyant 
toute la tille ëh fête à la veille de Téreclion officielle 
de la statué de Rembrandt. Le gouvernement n'aCcor- 
dftlt qil*Uti jour, mais le peuple en voulait au moins 
trois* On se réjouissait d'avance dans les gastoffs et 
ddûs les mUHùos. J*ai trouvé à la porte d'un de ces 
dôruiers Uhe femme qui représentait très-sincèrement 
rifiiagé de la Folie dont Hulbein à orné tes pages sa- 
Vftfitè3< C'était encore, si l'on veut, « Calliope longue 
et pure, 1» charmant de ses accords la foule assemblée 
dftns Un carrefour. Son violon, poudre au milieu par 
la Colophane, exécutait des airs anciens d'un mauvais 
goût sublime. En me voyant, cette femme eut l'intui- 
tion de ma nationalité, et joua aussitôt toJfar^6t7/ai5^. 
LafoUlô sympathique répétait le chœur en langue fla- 
mande. — ' Il est naturel du rêUé qb'on aécuôillc bièft 

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FÊTES DE HOLLANDE, 199 

lesétrf^ngers qui viennenlassister à une fê(e ^rljstiquf» 

Le lendemain, toutes les maisons étaient pavoisée^, 
ainsi que les vaisseaux du port ; le canop retenljgsîijt 
pour marquer les pas du temps, -r-çiprécieui^ ce jour* 
là, — et les guirlaqdes de fleurs el de ramées g'élen- 
d^ient le long de la grande rue jusqu'au Mt^rkipUin^ 

\\ ne faut pas trop s'étonner de voir Rembrandt logé 
sur le Marché-au-Beurre, puisque noqs n'avons pu 
obtenir pour Molière, à Paris, qu'une epcojgqure entre 
deu)^ rues, servant de fontaine, et livrée aux porteurs 
d'eau de l'Auvergne, qui me rappellent cette belle 
phrase de M. Yillemain dans Lascaris : « Les Arabes 
attachaient leurs chevaux à ces colonnes romaines, — 
qu'ils ne regardaient pas ! )» 

Toute la population d'Amsterdam était sur la place 
du marché lorsque la statue apparut dépouillée deç 
voiles qui la couvraient depuis le 17 mai, époque de 
son installation. — On entendit surlaplaceunAw;r^(l 
colossal , que couvrit bientôt l'exécution à grand 
orchestre du chant national : Wien Neerlands bloed 
in d'aderen Vloeit(\)^.. Il était midi et demi, le roi 
venait de paraître dans sa loge en costume d'olBcier de 
marine. Ce souverain a fort bonne mine sous Tupi- 
forme, et se trouve parfaitement rendu dans up por- 
trait de M. Pieneman, le célèbre peintre historique qui 
est à la tête aujourd'hui de l'école hollandaise. — Les 
honneurs de la fête étaient rendus au roi par les 
membres de la société Arti et Amicitiœ, q\]\ avaiept 
eu l'initiative de cette inauguration. Dans les Pays- 
Bas, où l'écorcernonarchique couvre toujours un ancien 

(l) Çj'e^\ le s^ng de !§ Néerla^de qu} coi^îe daps nos vejqes, etç, 

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300 SOUVENIRS D*ALLEMAGNE. 

fruit républicain, le gouvernement n'apparaît qu'à 
titre honoraire dans les fêtes de l'art, de la littérature 
ou de rindustrie. Le roi souscrit comme les autres, en 
raison de ses moyens. 

La statue de Rembrandt n'a rien de la crânerie de 
celle de Rubeus à Anvers. Je ne sais pourquoi les 
grands hommes de Hollande sont toujours représentés 
la tête penchée en méditant sur leurs œuvres. Érasme 
a le nez dans son livre; Laurent Coster, à Harlem, 
songe à ! ailler des lettres de bois; Rembrandt médite 
un chef-d'œuvre en croisant sur son ventre ses mains, 
dont l'une ramène un des coins de son manteau. Son 
costume de troubadour est varié d'une trousse dans le 
goût du XVII® siècle et de souliers à bouffettes qu'on a 
pu porter en efifet vers ce temps-là. — Sur le pié- 
destal, on remarque les lettres R. V. R., Rembrandt 
van Rhy m, et l'on peut lire encore celte devise : Hulde 
van het nageschlacht (hommage de la postérité). Le 
statuaiire s'appelle Royer, le même qui a modelé la 
statue de Ruyter. . 

Trois noms, Ruyter, Vondel et Rembrandt, bril- 
laient partout en or sur les bannières. On m'a traduit 
les discours prononcés par les autorités. M. Scheltema, 
savant archiviste, s'est occupé beaucoup de rassembler 
des documents sur la vie de Rembrandt. II a rappelé 
avec bonheur le souvenir d'une fête où, il y a juste 
deux siècles, le vieux Vondel fut couronné de lauriers 
par les associations de peintres et de sculpteurs. L'o- 
rateur a cherché ensuite à venger le grand artiste de 
diverses inculpations, qui réellement font du tort à 
'notre pays, dans je ne sais quel article de la biographie 

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FÊTES DE HOLLANDE. Mi 

Michaud. — Le discours du savant semblait calqué, 
à rinverse, sur les arguments de l'inconnu qui a écrit 
cet article, dont nous ne savons même si nous devons 
être responsables. « On a accusé Rembrandt, a dit 
M. Scheltema, d'être avare et crapuleux (schraajn 
zugtig). » M. Scheltema a peut-être un peu trop 
vengé Rembrandt du reproche d'avoir fréqueaté le bas 
peuple. Nous possédons à la Bibliothèque nationale 
une collection de gravures qu'il eût été difficile à l'ar- 
tiste de réaliser sans se mêler un peu à la basse société. 
Le beau monde était très-beau sans doute du temps de 
Rembrandt, mais les gens en guenilles n'étaient pas 
à dédaigner pour un peintre. Ne cherchons pas à faire 
des poètes et des artistes des gentlemen accomplis et 
méticuleux. I^amain qui tient la plume ou le pinceau 
ne s'accommode des gants paille que quand il le faut 
absolument, pour toucher parfois d'autres mains ornées 
de gante paille, — et des esprits de la force de Rem- 
brandt sont ceux qui, comme les dieux, épurent l'air 
où ils sont passé. 

On s'attendait à revoir le roi au grand bal qu« 
donnait la société Arti et Àmicitiœ. Il avait fort bien 
répondu à une allusion imprudente d'un discours 
municipal touchant le monument de Waterloo. — 
Ceci, a-t-il répliqué, n'est pas un monument san- 
glant. — Mais le souverain, un peu fatigué de la 
journée, avait laissé pour le représenter au bal le 
prince Henri, qui a seul été salué du chant : Levé het 
Waderlandl... hoezéel 

En consultant mes souvenirs de cette journée du 
27 mai, je suis encore frappé de l'aspect de toute cette 



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801 SOUVBNIRS 9'ALLEMAGNE. 

Yille en fête, des maisons pavoisées et des fenêtres 
ornées de guirlandes, du sol jonché de fleurs, et de ces 
milliers de bannières flottant au vent ou portées en 
pompe parles sociétés et les corporations. Le soir, tout 
était illuminé, et les rues qui conduisent du marché 
au musée étaientparticulièrement sablées et parées de 
verdure* Les tableaux du prince de la peinture hol- 
landaise étaient éclairés a giorno^ et la Ronde noô" 
turne surtout était encore admirée avec délices : il 
aurait fallu peut-être faire venir de la Haye la Leçon 
rf^anaromte/ — mais le Parc, véritable centre de cette 
solennité, nous gardait d'autres merveilles et d*autres 
hommages rendus à Rembrandt. Pourquoi faut-il que 
le grand artiste n'ait été si unanimement fêté qu'après 
deux cents ans dans la ville où il a passé presque toute 
sa vie? Ne pouvant attaquer son talent, on Ta traité 
d'avare : on a raconté que ses élèves peignaient sur 
des fragments de cartes découpées des ducats et dés 
florins qu'ils semaient dans son atelier, afin qu'il les 
fît rire en les ramassant. Ce qui est vrai, c*est que 
Rembrandt le réaliste employait toutes ses économies 
à acquérir des armes, des costumes et des curiosités 
qui lui servaient pour ses tableaux. Ne lui a-t-on pas 
reproché d'avoir épousé une paysanne et d'avoir feint 
d'être mort pour profiter de la plus-value d'une vente 
après décès? — La biographie fondée sur des preuves 
nouvelles que va publier dans trois mois Bf. Scheltema 
rétablira sans doute la vérité des faits. — Il s'est ren- 
contré même un critique qui appréciait le talent 
d'après une échelle arithmétique, et qui, supposant le 
nombre 20 comme éfalon général, accordait à Rem- 

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FÊTES DR nOLtANDE. 30S 

brandt 15 comme composition, 6 comme dessin, 
1 7 comme coloris et 12 comme expression ? Ce mathé- 
maticien s'appelait de Piles* 

Le parc, illuminé de deux mille becs de gaz, a bien 
vengé Tartiste de ces obscurs blasphémateurs. Au delà 
des allées d*arbres précieux et des parterres bariolés 
des dernières bandes de tulipes, on entrait dans une 
vaste salle dont les peintures latérales avaient été. 
exécutées par les peintres actuels de l'école hollan- 
daise : — Gérard Dow, Flinck et Eeckout, les élèves 
de Rembrandt avaient leur part de cette glorification. 
J*ai remarqué les compositions de MM. Pieneman, Van 
Hove père et fils, Kochussen, Peduzzi, Isr^tëls, Bos* 
boom, Schwartze, Von de Laar, Calisch, etc. Chaque 
panneau offrait une scène de la vie artistique du maître, 
et j'ai trouvé très-ingénieuse l'idée de le représenter 
peignant ses principaux tableaux. — Notamment pour 
la Ronde de Nuit, on voyait lô peintre dans son 
atelier, entouré de ses modèles en costume : les deux 
fiers compagnons velus à la mode espagnole, la jeune 
bohémienne en robe de soie jaune avec le gibier pendu 
à sa ceinture, et jusqu'au petit chien qui attend son 
tour pour poser. — Le Tobie de notre musée a aussi 
sa placé dans ces décorations. Il serait trop long de 
tout décrire. Et d'ailleurs Tattente générale a été dé- 
tournée bientôt par une ouverture à grand orchestre, 
suivie d'une représentation allégorique dans le goût 
flamand, qui avait lieu sur une sorte de théâtre dressé 
pour la circonstance. Les chambres de rhétorique et 
de poésie fleurissent toujours dans ce pays, et gardent 
éternellement les traditions du moyen âge. Nous avons 

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30& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. 

donc VU une scène où les dieux sont mêlés, et qui 
symbolisait cette pensée que la poésie, la philosophie 
et les arts devaient s'unir pour fêter le grand homme. 
Dame Rhétorique, dame Philosophie et dame Sapience 
n'auraient pas mieux parlé au quatorzième siècle que 
ne Tout fait les acteurs de cette moralité déclamant 
les vers de M. Van Lennep. Les dieux peints et sculptés 
de la salle accueillaient ainsi cette composition mytho- 
logique d'un sourire bienveillant. — Ensuite a com- 
mencé le bal, et une valse échevelée, où brillaient les 
blanches épaules et les diamants séculaires des dames 
de Hollande, a couronné la fête, qui avait commencé 
par la distribution des lots d'une tombola artistique à 
laquelle tous les peintres du pays s'étaient intéressés 
par des offrandes. Cette loterie a produit plus de vingt 
mille florins. 

Le Palais était magnifiquement pavoisé. On m'a- 
vait permis de le visiter avant l'arrivée du roi. Le pa- 
lais d'Amsterdam est digne de remplacer une des sept 
merveilles du monde disparues. Il est bâti sur onze 
mille pilotis, formés des plus grands mâts de vais- 
seaux. La Salle de bal est la plus grande et la plus 
belle de l'Europe, — plus grande peut-être que la 
salle de la Bourse de Paris. Toute la partie supérieure 
est revêtue de sculptures admirables en marbre blanc. 
Huit salles également pleines de chefs-d'œuvre entou- 
rent cet immense local, et y correspondent de plain- 
pied. Tous les itinéraires donnent les dimensions et 
énumèrent les ornements de cette agrégation d'inté- 
rieurs superbes. On admire aussi au même étage les 
appartements royaux décorés encore comme au temps 

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FÊTES DE HOLLANDE. 805 

de Louis Bonaparte , — dans le style de Tempire, — 
et que le roi Guillaume fait aujourd'hui restaurer. Du 
haut de cet édifice on embrasse parfaitement la vue 
d'Amsterdam découpée en hémicycle, et Ton compte 
les bandes d'argent des canaux qui vont se rétrécis- 
sant jusqu'au bord. L'Amstel se perd au loin dans les 
campagnes. Le Rhin aboutit à la mer en traversant 
les dunes couvertes de moulins qui avoisinent Leyde 
aux tours rougeâlres. C'est là qu'est né Rembrandt 
van Rhyn, — Rembrandt du Rhin. 



Fl K. 



dbyGoogk 



dby Google 



APPENDICE 



Nous croyons pouvoir ajouter comme annotation 
aux Souvenirs de Thuringe^ leg passages suivants 
qui font partie d'un article publié par rj//îi^<ra*ion ; 

« M. Gérard de Nerval est le plus pérégrinateur de 
nos écrivains, Il y a un mois à peine il était parti pour 
Berlin lorsqu'il apprit en route que l'on allait donner 
à Weimar, pour l'inauguration de la statue de Her- 
der, des fêtes qui se rencontraient avec l'anniversaire 
de la naissance de Gœthe, 

a Gérard avait été l'ami de Gœthe, ami presque in^ 
connu, car ils ne s'étaient, je crois, jamais vus, Mais, 
à rage de dix-huit ans, il avait publié une traduction 
de Faust, en prose et en vers, 

« Voici ce qu'on a lu depuis dans les Comersa-^ 
tions de Gœthe, publiées par Eckermann. Ce dernier 
rend compte de la fin d'un dîner auquel l'illustre 
poëte allemand l'avait invité : 

« Goethe avait pris en main la dernière traduction 
« française de son Fausty par Gérard, qu'il feuilletait 
« et paraissait lire de temps à autre : de singulières 
« idées, disait-il, me passent par la têle quand je 



dbyGoogk 



ses APPENDICE. 

€ pense que ce livre se fait valoir dans une langue 
« sur laquelle Voltaire a régné il y a cinquante ans. 
« Goethe fit l'éloge de ce travail : Je n^aime plus 
« lire le Faust en allemand, ajoutait-il, mais, dans 
€ cette traduction française, tout agit de nouveau avec 
« fraîcheur et vivacité. » 

« Gérard ne pouvait manquer de s'arrêter sur sa 
route pour rendre hommage au Voltaire allemand, qui 
avait daigné mêler son nom aux conversations de ses 
dernières années. 

« Il est inutile de (^emander si notre compatriote fut 
bien accueilli à Weimar. .. 

a Un matin qu'il s'occupait de visiter les anciennes 
demeures des grands hommes qui ont séjourné dans 
cette ville, telles que celles de Lucas Granach qui a 
orné la cathédrale d'un beau tableau; de Wieland, de 
Herder et de Schiller, il fit la rencontre d'un inconnu 
qui lui proposa de lui faire voir l'intérieur du palais 
grand-ducal^ où resplendit de tout esarts le culte que 
la famille de Saxe a voué aux grands hommes; le 
voyageur accepta avec empressement, et examina avec 
une pieuse curiosité ces quatre grandes salles consa- 
crées l'une à Wieland, la seconde à Herder, les deux 
dernières à Gœthe et à Schiller. 

« De retour à Paris, Gérard publia dans la Presse 
et dans Y Artiste la descriptio des fêtes auxquelles il 
avait assisté. A ce sujet, l'inconnu qui lui avait si gra- 
cieusement ouvert le palais grand-ducal vient de lui 
adresser la lettre suivante : 

« Recevez, je vous prie , tous mes remerciements ; 

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APPENDICE. 809 

si, passionné comme je le suis pour la gloire littéraire 
de sa patrie, Ton désire qu'elle soit servie par la re- 
nommée, rien ne saurait réjouir davantage que la 
preuve que cette gloire est reconnue et goûtée à l'é- 
tranger. Vous m'avez procuré cette joie, monsieur ; 
aussi ne saurais-je mieux y répondre que par la main 
même de Goethe , dont je vous prie d'accepter l'auto- 
graphe ci-joint, en vous souvenant de Weimar et de 
celui qui reste à jamais votre tout dévoué 

(( Ghâkles-Alexandre 9 
« Grand-duc héréditaire de Saxe. 

« Ou château de Belvédère, 30 octobre 1850. » 

« Il est assez* difficile de rendre en français la tra- 
duction fidèle de ce qualrain improvisé. Il a été écrit 
à propos d'un portrait de la jeune princesse Marie de 
Prusse^ et, s'il était possible de le faire passer littéra- 
lement dans notre langue, on pourrait le traduire 
ainsi : 

SUR UN PORTRAIT DE LA PRINCESSE MARIE. 

« Aimable et gentille, — Calme et bienveillante ; 
« Sont à elle les fidèles — Sûrs comme Tor (1). » 

« Quelle plus charmante et plus délicate manière 
de prouver sa reconnaissance à un écrivain ! 

« Ce qui ajoute encore de la grâce et de la valeur à 
l'envoi du prince héréditaire, c'est le choix spécial de 

(4) C*e8t le mot à moi, la grûce du quatrinne pourrait se rendre 
qu'avec des périphrases, et faiblement. 

18. 

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9|0 APPENPICE, 

Tautographe. Au moment où Gérard examinait Tinté- 
rieur de la maison de Gœthe, il y avait rencontré cette 
jeune princesse Marie pour qui ont été écrits ces qua- 
tre vers. En voyant « cette apparition charmante er- 
rer capricieusement parmi les images du p^ssé, » Gé- 
rard l'avait comparée à Timage l'antique de Psyché, 
représentant la vie sur la pierre des toiQbe^ux, Le 
prince Charles-Alexandre, en choisissant parmi tous 
les autographes de Gœthe celui qui sç rapportait à la 
jeune princesse, a-t-il voulu faire comprendre discrè- 
tement à l'écrivain q\%'ui)e autre personne était de 
moitié dap^ l'pnvoi de ce souvenir de Weimar? 

« La royale famille de Saxe- Weimar est une famille 
à part au milieu des autres souverains allemands* Le 
culte et Tamour de l'art sont une des traditions des 
princes de cette souveraineté athénienne dpnt Çœthe 
a été pendant longtemps le principal ministrç. Cepen- 
dant il faut le dire à la louange des princes ^lleipsinds, 
beaucoup aiment lesi lettres, et presque tous bannie 
sent, dfins leurs rapports avec le^sjoiples particuliers!, 
cette morgue et cette roide attitude qui ont car^ctén^é 
nos princes français, à l'époque où la France avait en-^ 
core des princes^ » 



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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS 



Lorsqu'on ro^aeille après tant d'antres quelques impressions 
épar^es» le long de ce vieux Bbin, qni s'en va finir dans la patrie 
de Rembrandt, on ne peut avoir la prétention soit de dire quelque 
ebose de nouveau^ soit de donner un fidèle itinéraire ; il y a des 
livres pour cela. Dans cette vue prise à vol d'oiseau des aspects et 
des mœurs^ on risque aussi de cboquer certaines susceptibilités lo* 
cales. C'est ce qu'indiquent quelques lettres de personnes bonora-i 
blés d'Amsterdam, reçues k la Revue des Deutc-Mondes^ et qui 
reprocbent à Tauteur de n'avoir pas écrit un article sérieux sur 
Rembrandt, d'avoir traité légèrement les Chambres de rhétorique 
et les concours de poésies, et d'avoir parlé d'un Érasme mécanique 
qui existerait à Dordrecbt. C'est, dit>on, « un canean des gamins 
de Rotterdam. • Cela prouverait que la statue a pu exister autre- 
fois. L'auteur n'a pas dit qu'il l'eût vue. Il a rapporté ce cancan^ 
ainsi que celui du bois de La Haye planté sur pilotis, dont Tan- 
eienoe tradition n'a rien d'extraordinaire en raison du peu d0 sta« 
Ittlité des terrains. 

Ensuite, il est impossible d'écrire un article térieux sur Rem* 
brandt, puisque l'on prétend, à Amsterdam, que les nouveaux do- 
cuments recueillis et non encore conmiuniqués à l'Europe, démon- 
treront les erreurs grossières contenues dans les biographies que 
nous possédons. Il faut attendre. 

Le puUic sérieux du pays ne s'est certainement pas préoccupé 
de ces questions de détail^ et reconnaîtra sans doute que la légè- 
reté française, si inquiétante quelquefois pour les étrangers, se 
trouve tempérée ici par des éloges bien sincères, qui doivent être 
appréciés dans la patrie de Vondel^ d'Érasme et de Jean Second. 



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SLR LES SCENES DE LA VIE ALLEMANDE 



En 1839, revenant d'Allemagne, j'avais écrit Léo Burckarl pour la 
Porte-SaintMartin ; il fallut en retrancher le tiers pour en rendre 
la représentation possible. Cette édition les reproduit telles qu'elles 
ont été composées. — La pièce^ reçue par Harel, était en répétition 
depuis un mois, lorsquMl fallut, selon l'usage, envoyer deux manus- 
crits à la censure. C'était une dépense de 60 fr. pour cinq actes et 
un prologue. Il est vrai qu'on rendait l'un des deux manuscrits. 
Mais il faut toujours remarquer ici que les écrivains sont imposés 
en tout plus que les autres producteurs. Exemplaires de livres pour 
les bibliothèques^ exemplaires d0> manuscrits pour la censure. 

Grevés déjà dans la publication de nos travaux par les privilèges 
d*imprimerie, qui prélèvent sur notre profession une sorte d'impôt 
représenté par ce qu'on appelle Us étoffes, c'es^à•dire le tiers du 
prix de main-d'œuvre, — nous le sommes encore par Texistence des 
privil^es de théâtre, donnés assez souvent à des gens bien pen- 
sants, mais ignorants des choses de théâtre^ — lesquels prélèvent 
encore un bénéfice sur le talent des auteurs et des artistes Qe ne 
parle pas du droit des pauvres dont nous subissons notre partj ; -^ 
nous le sommes encore par suite du cautionnement et du timbre 
des jpumaux, qui souvent imposent à l'écrivain un directeur ou 
un rédacteur en chef entièrement illettré* — Cela est devenu rare 
aujourd'hui. .. mais cela s'est vu. 

Me voilà donc, ayant éprouvé, comme nous tous, le malheur 
qui résulte d'une profession qui n*en est pas une, et d'une propriété 
que, selon le mot d'Alphonse Karr, on a toujours négligé de décla- 
rer propriété: me voilà donc forcé, pendant six mois, de solliciter 
le visa du ministère de l'intérieur. 

Il y avait là beaucoup d'anciens gens d'esprit, que cela amusait 
peut-être de faire promener un écrivain non sérieux, M. Véron, 
dont j'avais fait la connaissance dans un restaurant, me dit un 
jour : Vous vous y prenez mal. Je vais vous donner uno lettre pour 
la censure; » et il me remit un billet où se trouvaient ces mots: 
« Je vous recommande un jeune auteur qui travaille dans nos jour' 
naux d'opposition conaiintionnelle, et qui vous demande un visa» 
etc. » M. Véron, — dans le journal duquel j'ai en effet écrit quel- 
ques colonnes en l'honneur des grands philosophes du dix-huitièmo 
siècle, — no m'en voudra pas de révéler ce détail, qui lui fait 
honneur. 



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APPENDICE. 848 

De ce jour, toutes les portes s'ouvrirent pour moi, et l'on voulut 
bien me dire le motif qu'on avait pour arrêter ma pièce et pour 
me priver, pendant tout un rude hiver, de son produit* 

On en jugeait le spectacle dangereux, à cause surtout d*un 
quatrième acte qui représentait avec trop de réalité, et sous des 
couleurs trop purement historiques, le tableau d'une tfente de ehar^ 
bonnerie, — On m'eût loué de rendre les conspirateurs ridicules ; 
on ne voulait pas supporter l'équitable point de vue que m'avait 
donné l'étude de Shakespeare et de Goethe, — si faible que pût être 
ma tentative. 

M. deMontalivet était ministre alors. Je ne pus pénétrer jusqu'à 
lui. Cependant, c'était sur ses décisions que les bureaux, très-polis 
du reste et très*bienveillants pour moi, rejetaient la responsabilité. 

Les répétitions étaient supendues toujours ; — Bocage, appelé 
par un engagement de province, avait laissé là le rôle, — dans le- 
quel son talent eût été une fortune pour ce pauvre Harel et pour 
moi. Le printemps, saison peu avantageuse pour le théâtre^ com- 
mençait à s'avancer. Je parlais de ma déconvenue à un écrivain po- 
litique, dans un de ces bureaux de journaux où la ligne qui sépare 
le premier-Paris du feuilleton est souvent oubliée pour ne laisser 
subsister que les relations d'hommes qui se voient habituellement. 

— Vous êtes bien bon, me dit-il, de vous donner tant de peine. 
La censure n'existe pas en ce moment. 

— J'ai des raisons de penser le contraire. 

— Elle existe de fait et non de droit..., comprenez-vous? 

— Comment? 

— Il y a trois ans, le ministère a obtenu un vote provisoire des 
chambres pour le rétablissement de la censure, mais sous la condi- 
tion de présenter une loi définitive au bout de deux ans. 

— Hé bien? 

— Hé bien, — il y a trois ans de cela. 

Sans être un homme processif, je sentis qu'il y avait là nécessité 
de soutenir, non pas mes intérêts, les écrivains y songent rare- 
ment, — mais ceux de ma production littéraire. 

J'allai trouver M« Lefèvre, le défenseur agréé et attitré de l'as- 
sociation *des auteurs dramatiques. M* Lefèvre me dit fort poli- 
ment : « Vous pouvez avoir raison... Mais notre association évite 
prudemment de s'engager dans les questions politiques. De plus, 
mes opinions me font un devoir de m'abstenir. Vous trouverez 
d'autres agréés qui soutiendront votre affaire avec plaisir. » 

J'allai trouver M* Schayé, qui me dit : « Vous avez raison : ils 
sont dans une position fausse. Nous allons leur envoyer du papier 
timbré, i 

Le lendemain, je reçus une lettre qui m'accordait une audience 
du ministre de l'intérieur... à cinq heures du soir. 



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Hk APPENDICE, 

liO miaiitro me reçut entre deux portes et me dit ; « Je n'ai pu 
encore lire votre manuicrît; je l'emporte i 1» emnpigoe. Reyenei» 
je vous prie» sprès-demain» ^ la viime heure. » 

Je foft obligé de prendre mon tour pour Faadlance. J*attendifl 
longtempi^ et il était tard Ionique je fui introduit, -^ Wai» que ae 
ferait pat un auteur pour sauver sa pièce I 

Le ministre m'adressa un salut froid et cherch» mon m«nmh 
crit dans ses papiers. N*ayant alors jamais vu de près nn ministrej 
j'examinai la figure belle mais un peu fatiguée de M. de Montali- 
vet. — Il appartenait à cette école politique qu'afii^tionnait le 
vieux oionarque, et que Ton pourrait appeler le parti des bemmes 
gras. Abandonné ^ ses instincts, Louis-Philippe aurait tout sacrifié 
pour ces hommes qui lui donnaient une idée flatteuse de 1» prospé** 
rite publique» Comme César, qui n'aimait pas les maipres» il se 
méfiait des tempéraments nerveux cofume celui de M, Thiers« ou 
bilieux comme M* Guizot On les lui imposa>--et ils le perdirent «• 
soit en le voulant, soit sans le vouloir. M, de Montalivet avait re» 
trouvé le manuscrit énorme qui contenait mon avenir dramatique. 
Il me le tendit par dessus une table, et se privant avec bon sens de 
ces phrases banales que Ton prodigue trop légèrement aux auteurs, 
il me dit ; < Reprenes votre pièce, faites^lli jouer, et si elle cimse 
quelque désordre, on la suspendra. » Je saluai et je sortis. 

Si je ne savais pas, par des récits divers, que M, de Afontalivet 
est un homme fort idmable dans les sociétés» je croirais ivohr eu 
une entrevue avec M, de Pontchartrain, 

La difficulté était de faire remonter la pièce, qui ftvidt perdu 
une partie de ses acteurs primitifs. Il fallait attendre la fin d'un 
succès qui se soutenait au thé&tre. L'été s'avançait { Barel me dit i 
« J'attends un éléphant pour l'automne ; la ^èee »*ftura donc qu'un 
nombre limité de représentations. » 

On la monta cependant avec les meiUeiirf acteurs de U troupe : 
Madame Mélingue, Raucour, Mélingue, Tournan et le bon BCo^fs- 
sard, Ils furent tous pleins de bienveillance et de sympathie pour 
moi, et surent tirer grand parti d'une pièce un peu excentrique 
pour le boulevard. 

Seulement les répétitions se prolongèrent encore beaucoup. Un 
directeur n'est pas dans une très-bonne position pécuniaire quand 
il attend tin éléphanu Au cmur de la belle saison il comptait pea 
sur les recettes qu'il aurait pu recueillir si l'on eût joué la pièce k 
rentrée de l'hiver. Une seule décoration nouvelle était indispensa* 
Uot celle d'nn tableau représentant des rumee éclairées par la 
lune, à Eisenach, près du château de la Wartburg. 

J'avais rêvé cette décoration, •— je l'ai vue en nature plua 
Urd en quittant l'électerat de HesseCassel pour me rendre à 
Leipsick. 

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APPENDICE. 315 

Harel disait coutinuellement : n J'ai commandé le décor à Ci- 
céri. On le posera aux répétitions générales, n 

On le posa ra?ant>TeiUe de la représentation. 

C'était on souterraio, fermé avec des statues de che?alier8> pa- 
reil à celai dans lequel on avait Joué Jadis le Tribunal secret, à 
l'Ambigu. 

Peut-être encore était-ce le môme qu'on ayait racheté et fait re- 
peindre. 

Je m'étais mis dans la tête de faire exécuter dans la pièce des 
chants de Kœrner^ rendus admirablement en musique par Weber. 
— Je les avais entendus : Je les avais répétés en traversant à pied 
les routes de la ForètrNoire, avec des étudiants et des compagnons 
allemands. Celui de la Chasse de Luttow avait été originairement 
dirigé contre la France ; mais la traduction lui faisait perdre ce 
caractère, et Je n'y voyais plus que le chant de l'indépendance 
d'un peuple qui lutte contre l'étranger. Celui do VÉpé^ était repro- 
duit dans le cœur du quatrième acte. 

J'avais consulté Auguste Morel sur les possibilités d'exécution 
de cea morceaux. 11 voulut bien arranger une partition convenant 
aux règles du thé&tre» et pour laquelle il fallait nécessairement 
sçixe choristes. 

Nous pensâmes aux ouvriers de Mainzer et à ceux de l'orphéon. 
J'étais allé trouvoi les chefs de chœur dans leurs ateliers et dans 
leurs pauvres mansardes, et ils m'avaient donné libéralement leur 
concours moyennant seulement le prix de leurs Journées que les 
répétitions leur faisait ordinairement perdre. — Ils perdirent un 
mois. 

Harel, un peu gêné pour l9 payement des figurants ordinaires, 
lea réduisit (tu nombre qui était indispensable^ et les ouvriers se 
trouvaient forcés relativement de figurer, et de faire les évolutions 
ordinaires des comparses. Ils ne représentaient, du reste* que des 
étudiants et avaient peu à faire. Toutefois, l'inexpérience nuisait 
souvent aux effets de la mise en scène. 

Us étaient ravis des deux chants populaires, ^ qai sont restés 
dans les concerts orphéonistes. 

Le soir de la première représentation J'étais inquiet des acces- 
soires qui, ^ comme la marée de Vatel, — n'arrivaient pas.,.. 

Si les accessoires n'arrivaient pas, c'est qu'en général, il en est 
ainsi dans tous les thé&tres ; ^ ce n'est qu'au dernier moment 
qu'on s'occupe des détails. Souvent aussi le directeur ne peut payer 
d'avance le costumier, le peintre ou le décorateur, ^ qui ne ren- 
dent leur travail ou celui de leurs ouvriers, que moyennant une 
délégation sur la recette^ dont il est impossible, avant le soir même, 
de prévoir le total. 

Le pauvre Harel, — qui était un homme après tout remarqua^ 



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316 APPENDICE. 

ble, — qui avait été directeur du Nain jaune^ et qui a élé cou- 
ronné par rAcadémie, pour un éloge de Voltaire, pliait dans ce 
moment-là sous le poids des obligations que lai avait créées sa 
lutte obstinée avec la mauvaise fortune de la Porte-Saint-Martin. 

Le privilège était grevé de quinze mille francs qu'il fallait donner 
annuellement à un directeur encore plus spirituel , qui avait 
trouvé le moyen de se faire conférer deux théâtres : — l'un pos- 
sédé directement, Tautre qui n'était qu'un fief^ dont le produit 
médiocre faisait sourire le possesseur, et cependant ruinait peu à 
peu le possédant. 

Ceci est déjà de l'ancien régime ; — bornons-nous à constater 
que si Harel eût eu dans sa caisse les cent cinquante mille francs 
qu'il a donnés en dix ans à son suzerain, il n'aurait peut-être pas 
été gêné à l'époque où il attendait l'éléphant. 

Harel était forcé souvent d'engager les costumes les plus bril- 
lants du théâtre. Alors il ne fallait pas lui parler de pièces moyens 
âge ou Louis XV ^ — encore moins de celles qui pouvaient concer- 
ner des époques luxueuses, grecques, bibliques ou orientales. 

On lui offrit un jour une pièce de la régence qui promettait un 
succès par l'effet serré des combinaisons. Harel fit appeler M. Du- 
mas, — costumier, — et lui dit : « Comment sommes-nous en cos- 
tumes de la régence ? 

— Monsieur, — bien mal; — il n'y a plus d'habits !.... Nous 
avons un peu de gilets et des trousse» Cce sont les culottes du 
temps). 

— Eh bien ! Dumas, avec des gilets et des trousses, il suffît d'a- 
jouter des habits de serge en conteurs voyantes. L'éclat des gilets 
suffira, — à la rampe, — pour satisfaire le public. 

C'est ainsi que fut montée la Duchesse de La VaubalUre^ où les 
gilets de la régence éblouirent longtemps les amateurs instruits qui 
formaient des queues mirifiques avec des billets à cinquante et à 
soixante-quinze centimes. 

— Ce succès-là m'a ruiné, — me disait plus tard Harel. 

Je continuais à m'inquiéter des accessoires. Il s'agissait de seize 
casquettes d'étudiants et de seize masques — pour la scène du 
Saint'Wehmé,^ masques en velours noir, nécessairement, — qui 
avaient été bien connus par les représentations du Bravo ^ de Lu- 
erèce Borgia et d'une foule d'autres drames. 

Les casquettes n'arrivèrent qu'au premier entr'acte, mais on me 
dit : Les masques ne peuvent tarder d'arriver. 

On juge mal, dans les coulisses; —c'est le sort des hommes d'É- 
tat. — Le public écoutait avec un silence merveilleux. Le troisième 
acte ayant fini, je conçus une inquiétude touchant les seize mas- 
ques qui devaient servir au quatrième acte. 

Je montai jusque dans les combles du théâtre. Quelques figurants 



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APPENDICE. 317 

revêtissaîent des [costumes de gardes-nobles allemands, bleus avec 
des torsades jaunes; — d'autres des costumes de sicaircs et de tra-, 
bans, —qui les humiliaient beaucoup. 

Quant aux étudiants, ils s'habillaient sans crainte, étant assurés 
de leurs casquettes, — et ne songeaient pas qu'il fallait avoir des 
masques pour la scène de vente du quatrième acte. 

— Où sont les masques ? dis-je. 

— Le chef des accessoires ne les a pas encore distribués. 
J'allai trouver flarel. 

— Les masques ? 

— Ils vont arriver. 

L'entr'acte semblait déjà long au public ; — on avait épuisé les 
ressources ordinaires d'Harel, qui consistaient, pour faire attendre 
un lever du rideau tardif, — en une pluie de petits papiers au 
premier entr'acte; — au second, en une casquette — qui, tombée 
du paradis, passait de mains en mains sur le parterre ; — au troi- 
sième entr'acte, en une scène de loges qui provoquait au parterre 
ce dialogue obligé : « Il l'embrassera... il ne l'embrassera pas 1... » 

L'usage était entre le troisième et le quatrième acte, lorsque l'in- 
tervalle se prolongeait trop, de faire aboyer un chien, — ou crier 
nn enfant. Des gamins, payés, s'écriaient alors : « Assoyez-vous 
done sur le moutard ! » Et tout était dit. L'orchestre entonnait, au 
besoin, la Parisienne, — permise alors. 

Harel me dit, après dix minutes d'entr*acte : — Les étudiants 
ontleurs casquettes... Mais ont-ils bien besoin de masques? 

— Comment! pour la scène du tribunal secret!... Vous le de- 
mandez? . j 

— C'est que l'on s'est trompé : l'on ne nous a envoyé que des 
masques d'arleqwin... Ils ont cru qu'il s'agissait d'un bal;— parce 
que dans les drames modernes il y a toujours un bal au quatrième 

acte. 

— Où sont ces masques? dis-je, en soupirant, à Harel. 

— Chez le costumier. 

J'entrai là, au milieu des imprécations de tous les ouvriers étu- 
diants qui, sur n?a parole, s'étaient engagés à jouer des rôles sé- 
rieux. 

— Masques d'arlequins!... me disait-on, — cela ne va pas trop 

avec notre costume. 

Mélingue et Raucourt, qui avaient des masques à eux, en velours 
noir, se prélassaient dans le foyer, sûrs de n'être pas ridicules. 
Mais les affreux masques des étudiants, avec leurs nez de carlin et 
leurs moustaches frisées, m'inquiétaient beaucoup. — Raucourt 
dit : — Il n'y a qu'un moyen, c'est de rogner les moustaches. Le 
nezest un peu écrasé, mais pour des conspirateurs cela ne fait 
rien. On dira : qu'ils n'ont pas eu de nez. 

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Si8 APPENDICE. 

Eofio, pour sauver Tacte, nous nous mimes tous, madame Mé- 
lingue, Raucourt, Mélingue et Tournan,— à couper les barbes dés 
masques d*arlequin, qui, à la rampe, faisaient scintiller leur sur- 
face luisante, et étaient un peu de sérieux à la scène du Saint- 
Vehmé. 

Quelqu'un me dit i — « Harel tous trahit. — Je n*ai Jamab 
voulu le croire. 

Quant à la décoration dite de Cicéri, elle nous avait forcé de 
supprimer un tiers de Pacte;— attendu qu'il était impossible, dans 
un caveau, de faire les évolutions qu'auraient permises une scène 
ouverte à plusieurs plans. 

Le quatrième acte> réduit à ces proportions, ne Justifia pas les 
craintes qu'avait manifestées la direction des Beaux-Arts. 

Heureusement le talent des acteurs enleva le cinquième acte, qui 
présentait des difficultés. Le mot le plus applaudi de la pièce avait 
été celui-ci, qui était prononcé par un étudiant : • Les rois s'en 
vont... je les pousse! » Le tonnerre d'applaudissements qui suivit 
ces mots bien simples cependant provoqua cette phrase de Harel : 
« La pièce sera arrêtée demain.,, mais nous aurons eu une belle 
soirée, n L'effet froid du quatrième acte rajusta les choses i Harel, 
qui espérait peut-être une persécution, ne l'obtint pas. 

Toutefois, il réclama au ministère une indemnité -^ pour lo re- 
tard que les exigences de la censure avaient apporté aux représen- 
tations et les pertes qu'il avait faites, -*• faiblement compensées 
par l'avenir qu'offrait VéUphant attendu par lui. 

Au bout de trente soirées d'été, je vis avec intérêt cet animal 
succéder aux représentations du drameit Les seise ouvriers, — qui 
coûtaient cher, furent congédiés, "- et je résotaa d'aller me re- 
tremper en Allemagne, aux vignes du Danube, des ennuis que m'a- 
vaient causés les vignes du Rhin. 

Le Rhin est perfide ; — il a trop de torelffi qui chantent le soir 
dans les ruines des vieux châteaux! — Quant au Danube, quel bon 
fleuve 1 II me semble aujourd'hui qu'il roule dans ses flots des sau- 
cisses {wûntJ) et des gâteaux glacél de sel. 

Ceci est un souvenir de Vienne.... 



FIN DE LAPPBNDICB. 



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TABLE DES MATIÈRES 



SENSATIONS D'UN VOYAGEUR ENTHOUSIASTE 
I. - W RHIN AU MfilN. 

Préface. • • i • . - • é * . . l 

I. Strasbourg. . • • . 15 

II. La Forêt-noire* .....* 26 

lÛ. Les voyages à pied 31 

IV. La maison de conversation 37 

V. Lichtenthal /i2 

YL Francfort #•«.«>•»». /i6 

VIL Manheim et Heidelberg . i 51 

VllL Une visite au bourreau de MâtiflUeim 59 

IL - SOUVENIRS DE THURlNCÊ. 

L L'opéra de Faust à Francfort 65 

IL La statue de Gœtbe. 7/i 

m. Eisenach '^^ 

IV. Les fêtes de Weimar. — Le Prométhée 80 

V. Lohengrin S9 

VL Là maison de Gœthe 92 

VU. Scbiller, Wielapd, le Palajs. , 97 



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320 TABLE DES MATIÈRES. 

SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE 

Pages. 

Léo Burckart 103 

Première journée 107 

Seconde journée 134 

Troisième journée . 161 

Quatrième journée 186 

Cinquième journée 213 

Sixième, journée ' 234 

RHIN ET FLANDRE 

L Le Rbin • 248 

IL De Cologne à Liège 251 

IlL Liège 253 

IV. Bruxelles.^ 259 

V. Théâtres et Palais 264 

LES FÊTES DE HOLLANDE 

L Retour à Bruxelles. 271 

IL D'Anvers à Rotterdam 278 

III. La Kermesse de La Haye. 285 

IV. Amsterdam et Saardem 292 

V. Het Rembrants feest 298 

Appendice et Notes 307 



FIN DR Là. TABLE. 



Coulommieri'. — Imprimerie de A. MOUSSIN. 



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